Hylémorphisme

Metaphysique 7 min de lecture

Difficulté : 4/5

Doctrine d'Aristote selon laquelle toute substance est l'union d'une matière (ce dont elle est faite) et d'une forme (ce qui lui donne son identité), la forme étant dans la chose et non séparée.

Définition approfondie

L'hylémorphisme est la doctrine d'Aristote selon laquelle toute substance, toute chose concrète, est l'union indissociable d'une matière et d'une forme. La matière est ce dont une chose est faite ; la forme est ce qui lui donne sa structure, son organisation, son identité. Une statue de bronze, par exemple, c'est du bronze (la matière) qui a reçu une certaine figure (la forme).

Le mot est forgé à partir de deux termes grecs : hulè (ὕλη), qui désigne la matière, le bois ou le matériau, et morphè (μορφή), qui désigne la forme. Le terme « hylémorphisme » lui-même est moderne, créé par les commentateurs pour nommer commodément la doctrine, mais le contenu est pleinement aristotélicien.

Il faut souligner d'emblée ce qui fait l'originalité de la thèse, et qui la distingue radicalement de Platon. Pour Platon, la forme d'une chose, son essence, existe séparément, dans un monde intelligible distinct (théorie des Formes). Pour Aristote, au contraire, la forme n'existe pas séparément : elle est dans la chose, unie à sa matière. Il n'y a pas de monde des Formes à part ; il y a des substances concrètes, dans lesquelles forme et matière sont inséparables.

Contexte d'émergence

L'hylémorphisme naît de la volonté d'Aristote de rendre compte du monde sensible tel qu'il se donne, sans le renvoyer à un autre monde. Aristote, fils de médecin et observateur de la nature, veut comprendre les êtres concrets, les plantes, les animaux, les objets, dans leur réalité propre. La séparation platonicienne des Formes lui paraît à la fois invérifiable et inutile : pourquoi dédoubler le réel en posant, à côté de ce cheval-ci, une Forme du Cheval dans un ciel intelligible ?

La doctrine répond aussi à un problème hérité des présocratiques : comment penser le changement ? Comment une chose peut-elle devenir autre tout en restant elle-même ? L'hylémorphisme, couplé à la distinction de l'acte et de la puissance, fournit la réponse : dans le changement, la matière demeure et reçoit une forme nouvelle.

Articulation du concept

Toute substance, pour Aristote, est un composé de matière et de forme. La matière est le substrat, ce qui reçoit la forme et persiste à travers les changements. La forme est le principe d'organisation, ce qui fait qu'une chose est ce qu'elle est, et non autre chose. Ni l'une ni l'autre n'existe à l'état pur dans le monde sensible : il n'y a pas de matière sans forme (une matière absolument informe ne serait rien de déterminé), ni de forme sans matière (sauf cas particulier des réalités séparées, que la métaphysique discute à part).

La forme est première en dignité. C'est elle qui répond à la question « qu'est-ce que c'est ? ». Pour les êtres vivants, Aristote donne à la forme un nom particulier : l'âme. L'âme, dans son traité De l'âme, n'est pas une substance séparée logée dans un corps, comme chez Platon, mais la forme du corps vivant, son principe d'organisation et de vie. Un être vivant est ainsi un composé hylémorphique où l'âme est la forme et le corps la matière. Cette conception aura des conséquences considérables, notamment dans la pensée chrétienne médiévale.

L'hylémorphisme s'articule avec d'autres pièces de la métaphysique d'Aristote : la théorie des quatre causes, où la matière et la forme sont deux des quatre causes de toute chose, et la distinction de l'acte et de la puissance, qui permet de penser le passage d'un état à un autre. Ces concepts forment un système cohérent pour comprendre les substances et leur devenir.

Réception et postérité

L'hylémorphisme a connu une fortune immense, surtout par la médiation de la pensée médiévale. Thomas d'Aquin, au XIIIe siècle, reprend l'hylémorphisme et l'intègre à la théologie chrétienne, notamment pour penser le rapport de l'âme et du corps : l'âme est la forme du corps, ce qui permet d'affirmer l'unité de la personne humaine tout en posant des questions délicates sur l'immortalité. La conception hylémorphique de l'âme devient l'une des positions de référence de la philosophie scolastique.

À l'époque moderne, l'hylémorphisme est largement abandonné. La science nouvelle, mécaniste, ne raisonne plus en termes de matière et de forme mais de matière et de mouvement, de particules et de lois. La notion de forme substantielle, en particulier, est tournée en dérision par des philosophes comme Descartes. L'hylémorphisme semble alors une survivance scolastique périmée.

Pourtant, la doctrine connaît aujourd'hui un regain d'intérêt inattendu. En philosophie de l'esprit et en métaphysique contemporaine, certains penseurs reviennent à l'hylémorphisme pour penser le rapport entre un être vivant et sa matière, ou entre l'esprit et le corps, en évitant à la fois le dualisme (l'esprit comme substance séparée) et le réductionnisme (l'esprit réduit à de la pure matière). L'intuition aristotélicienne, selon laquelle un être est une matière organisée par une forme, retrouve ainsi une actualité philosophique.

Exemples et illustrations

L'exemple canonique est celui de la statue. Prenez un bloc de bronze : c'est de la matière, susceptible de recevoir bien des formes. Le sculpteur lui donne la forme d'un homme : voici une statue. La même matière (le bronze) pourrait recevoir une autre forme (une cloche, une épée). Et la même forme (la figure d'un homme) pourrait être réalisée dans une autre matière (le marbre, le bois). La chose concrète, la statue, est l'union des deux : ce bronze-ci ayant reçu cette forme-là.

L'exemple du vivant est plus profond. Une grenouille vivante et une grenouille morte ont la même matière, à l'instant de la mort, à peu près les mêmes composants physiques. Ce qui a disparu, c'est la forme, l'âme, le principe d'organisation qui faisait de cette matière une grenouille vivante, capable de se nourrir, de se mouvoir, de percevoir. La mort, dans cette perspective, c'est la séparation de la forme et de la matière. Cet exemple fait sentir pourquoi, pour Aristote, la forme est ce qui compte vraiment : c'est elle qui fait qu'une chose est ce qu'elle est.

Pour aller plus loin

La Métaphysique d'Aristote, notamment les livres VII et VIII (les livres Z et H), contient l'analyse la plus poussée de la substance, de la matière et de la forme. C'est un texte technique et exigeant, à aborder avec un guide. Le traité De l'âme applique l'hylémorphisme au vivant et constitue une bonne entrée, plus concrète.

Pour la réception médiévale, les textes de Thomas d'Aquin sur l'âme comme forme du corps sont éclairants. Sur le regain contemporain, les travaux récents en métaphysique analytique sur l'hylémorphisme témoignent de l'actualité du concept. L'article « Aristotle's Metaphysics » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy fait le point en accès libre.

Sources

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, articles « Aristotle's Metaphysics » et « Form vs. Matter ». Consultés en mai 2026.
  • Wikipédia, articles « Hylémorphisme » (français), « Hylomorphism » (anglais). Consultés en mai 2026.
  • Internet Encyclopedia of Philosophy, ressources sur la métaphysique d'Aristote. Consultées en mai 2026.
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