Démocrite

vers 460 av. J.-C. - vers 370 av. J.-C. 9 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe présocratique grec, fondateur avec Leucippe de l'atomisme : tout ce qui existe est composé d'atomes et de vide. Sa physique matérialiste s'articule à une morale de la tranquillité (euthymia), préfigurant l'épicurisme.

Prérequis : Œuvre presque entièrement perdue, connue par fragments et témoignages (Aristote, Diogène Laërce, Lucrèce). Nécessite un guide.

Biographie

Démocrite naît vers 460 av. J.-C. à Abdère, en Thrace, et meurt vers 370 av. J.-C., dans la même ville selon la tradition. Sa vie traverse la grande période classique de la Grèce antique, contemporaine de Socrate, qu'il n'aurait pas connu personnellement, et antérieure à Platon et à Aristote, qui le discuteront tous deux. Présocratique tardif, il est l'un des derniers grands représentants de cette première philosophie ionienne qui interrogeait la nature et la matière.

Issu, selon la tradition, d'une famille aisée, Démocrite aurait beaucoup voyagé. Diogène Laërce rapporte qu'il visita l'Égypte, la Perse, peut-être l'Inde, et qu'il dépensa son héritage à acquérir un vaste savoir au cours de ces voyages. Ces récits sont en partie légendaires, mais ils témoignent de la réputation d'érudition encyclopédique qui s'attache à sa figure.

L'œuvre principale de Démocrite est l'élaboration, avec son maître Leucippe (dont l'existence historique a parfois été mise en doute, mais qui est aujourd'hui admise), de la philosophie atomiste. Le rôle exact de Leucippe et celui de Démocrite dans la formulation de cette doctrine restent discutés faute de sources : presque tout ce qui nous est parvenu est attribué au seul Démocrite. La tradition représente Démocrite comme un homme serein, voire enclin au rire devant les folies humaines, ce qui lui valut le surnom de « philosophe qui rit », par opposition à Héraclite, le « philosophe qui pleure ». Ce contraste, sans doute en partie légendaire, dit quelque chose du climat moral qui se dégage de sa pensée. Il aurait vécu très âgé et serait mort à Abdère.

Pensée principale

Démocrite est, avec son maître Leucippe, le fondateur de l'atomisme, l'une des grandes doctrines de la philosophie antique. Sa pensée propose une explication purement matérialiste de l'univers : tout ce qui existe est composé d'atomes et de vide. Ce système, élaboré au Ve siècle av. J.-C., constitue l'une des anticipations les plus saisissantes de la pensée scientifique moderne, même si les ressemblances ne doivent pas masquer les différences profondes de méthode et de contexte.

L'atomisme : atomes et vide

La thèse centrale de Démocrite est qu'il n'existe que deux principes réels : les atomes et le vide. Les atomes (en grec atomos, « indivisible ») sont des corpuscules infinitésimaux, éternels, immuables, en nombre infini, de formes et de tailles variées. Le vide est l'espace dans lequel ils se meuvent. Les atomes sont en mouvement perpétuel, et c'est de leurs combinaisons, de leurs séparations et de leurs entrechocs que naissent toutes les choses sensibles.

Cette thèse a une portée révolutionnaire. Elle propose une physique entièrement mécanique : il n'y a pas de finalité, pas d'intervention divine, pas de qualités occultes. Les phénomènes s'expliquent par les seules propriétés mécaniques des atomes (forme, taille, position, mouvement). Les qualités sensibles comme la couleur, la saveur, la chaleur sont, selon Démocrite, des effets produits sur nos sens par les configurations d'atomes ; elles ne résident pas dans les choses elles-mêmes. Cette distinction entre qualités premières (réelles dans les choses) et qualités secondes (relatives à la perception) sera reprise et transformée par toute la tradition philosophique, jusqu'à Locke et au-delà.

L'âme, les dieux et la morale

L'atomisme de Démocrite est radical : il s'applique à tout, y compris à l'âme et aux dieux. L'âme est elle-même composée d'atomes, particulièrement fins et mobiles, et elle se dissout à la mort comme tout corps composé. Démocrite ne croit pas à l'immortalité personnelle, ce qui le distingue nettement de la tradition platonicienne ultérieure. Quant aux dieux, ils existent peut-être, mais ils sont eux aussi composés d'atomes et ne se mêlent pas des affaires humaines, ni n'ont créé le monde. Cette religion réduite, sans providence, prépare la voie à celle qu'Épicure reprendra.

Sur le plan moral, les fragments qui nous sont parvenus dessinent une éthique de la mesure et de la tranquillité. Le souverain bien est ce que Démocrite appelle l'euthymia, la « belle humeur » ou la tranquillité de l'âme, atteinte par la modération des désirs et par un savoir lucide sur la nature des choses. Cette morale, fortement liée à sa physique, annonce directement l'éthique de l'ataraxie qu'Épicure développera un siècle plus tard, en s'inspirant explicitement de l'atomisme démocritéen. Démocrite apparaît ainsi comme l'inventeur d'un modèle complet (physique matérialiste articulée à une morale de la sérénité) dont la postérité, à travers l'épicurisme, sera considérable.

Œuvres majeures

La situation des œuvres de Démocrite est tragique : alors qu'il fut l'un des auteurs les plus prolifiques de l'Antiquité, presque tout est perdu. La tradition lui attribuait plusieurs dizaines de traités couvrant la physique, l'éthique, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la musique, la grammaire. Diogène Laërce, qui en dresse une liste, en mentionne plus de soixante.

De cette œuvre considérable, il ne nous reste que des fragments : environ trois cents brefs extraits ou citations, transmis par des auteurs ultérieurs (Aristote, Théophraste, Cicéron, Plutarque, Sextus Empiricus, Diogène Laërce, parmi d'autres). Ces fragments, souvent moraux, sont rassemblés dans des éditions modernes, dont la plus célèbre est celle de Hermann Diels et Walther Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker (les Fragments des présocratiques), publiée à partir de 1903 et plusieurs fois rééditée. Les fragments y sont numérotés par auteur, ce qui permet les références précises.

La pensée physique de Démocrite, en particulier, nous est connue surtout indirectement, à travers les exposés et les critiques qu'en font Aristote dans la Physique et le De la génération et de la corruption, et plus tard les commentateurs. C'est aussi par le grand poème de Lucrèce, De la nature des choses (De rerum natura), qui expose la philosophie d'Épicure, que nous avons accès à une version développée de l'atomisme, même si Épicure a modifié certains points de la doctrine démocritéenne.

Cette situation explique que toute reconstruction de la pensée de Démocrite reste, par nature, une affaire d'interprétation des sources indirectes. Les spécialistes débattent depuis longtemps de la fidélité de ces sources, et la cohérence d'ensemble de son système demande à être restituée à partir d'éléments épars.

Postérité et influence

L'influence de Démocrite a été immense, mais elle s'est exercée en grande partie de manière souterraine, et son destin philosophique a été paradoxal : son œuvre a été perdue, mais ses idées ont survécu et continué d'agir.

L'héritier le plus direct et le plus important est Épicure, qui reprend l'atomisme démocritéen en y apportant quelques modifications importantes, notamment l'introduction du clinamen (un écart spontané des atomes dans leur chute, qui sauve la possibilité de la liberté humaine, là où l'atomisme démocritéen strict était entièrement déterministe). C'est principalement par cette voie épicurienne, et notamment par le poème de Lucrèce, que l'atomisme antique a été transmis à l'époque moderne.

Pendant l'Antiquité tardive et le Moyen Âge, l'atomisme fut largement éclipsé par les traditions platonicienne et aristotélicienne, plus compatibles avec les théologies religieuses. La physique d'Aristote, qui avait critiqué Démocrite, devint dominante. L'atomisme survécut à la marge, dans certaines écoles, et fit l'objet de discussions ponctuelles.

La grande redécouverte se produit à la Renaissance et au XVIIe siècle. La retrouvaille du poème de Lucrèce au XVe siècle joue un rôle considérable. Pierre Gassendi, au XVIIe siècle, christianise l'épicurisme atomiste et lui donne une nouvelle légitimité. Boyle, Newton, et toute la physique mécanique moderne renouent, sous des formes très transformées, avec l'inspiration atomiste. Le jeune Marx consacre sa thèse de doctorat à la différence entre les philosophies de la nature de Démocrite et d'Épicure, signe de l'intérêt qu'on portait alors à cette généalogie.

La théorie atomique de la matière, telle qu'elle s'élabore en physique et en chimie au XIXe et au XXe siècle, n'est évidemment pas la doctrine de Démocrite, et la ressemblance ne doit pas être surévaluée. Les atomes de Démocrite sont des principes philosophiques et spéculatifs, non des objets d'expérimentation. Mais l'intuition fondamentale (le monde sensible peut s'expliquer par la composition d'éléments invisibles et discrets) est l'une des plus fécondes de l'histoire de la pensée, et Démocrite en reste, à juste titre, l'inventeur philosophique.

Pour aller plus loin

Démocrite ne peut pas être lu directement comme on lirait un auteur dont l'œuvre est conservée. Il s'aborde nécessairement par les fragments et par les présentations.

Pour entrer dans sa pensée, l'édition française des fragments des présocratiques fournit l'accès direct aux textes. Plusieurs anthologies en proposent une sélection avec traduction et commentaire. Les fragments de Démocrite, souvent très brefs, méritent d'être lus à petite dose, accompagnés de notes explicatives.

Pour saisir la doctrine dans son ensemble, les présentations générales des présocratiques (par exemple celle de Jean-Paul Dumont, ou les ouvrages d'introduction à la philosophie grecque archaïque) accordent toujours à Démocrite une place importante, qui permet de reconstituer son atomisme à partir des sources directes et indirectes.

Le lien avec Épicure est essentiel : lire la Lettre à Hérodote d'Épicure et le poème de Lucrèce, De la nature des choses, donne accès à un exposé développé de l'atomisme antique, même s'il s'agit de la version épicurienne plutôt que démocritéenne stricte.

L'article « Democritus » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et celui de l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent des synthèses rigoureuses et à jour, en accès libre, particulièrement utiles compte tenu de la difficulté des sources.

Avertissement de lecture : Démocrite suppose un travail philologique d'interprétation. Toute affirmation sur sa pensée est, en réalité, une reconstruction à partir de fragments épars et de témoignages parfois polémiques. Les bons commentateurs signalent ces nuances avec précaution.

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