Genève

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Canton de Genève, extrémité du lac Léman, Suisse 5 min de lecture

Petite république indépendante devenue en 1536 la capitale de la Réforme calviniste, patrie de Rousseau et théâtre de plusieurs débats fondateurs sur la tolérance et l'autogouvernement.

La Rome protestante

Genève adopte la Réforme en 1536 et devient au même moment une république indépendante. Jean Calvin, alors jeune Français exilé, y arrive la même année. Chassé en 1538, il y est rappelé en 1541 et y demeure jusqu'à sa mort en 1564.

Sous son influence, la ville se dote d'institutions qui règlent la vie religieuse et morale des habitants avec une rigueur restée proverbiale. Elle devient aussi un refuge pour les protestants persécutés en France, en Italie et ailleurs, et un centre d'imprimerie qui diffuse dans toute l'Europe une littérature interdite ailleurs. Ses adversaires l'appellent la Rome protestante ; ses partisans y voient une cité conforme à l'Écriture.

En 1559, Calvin fonde une académie destinée à former les pasteurs, dont Théodore de Bèze est le premier recteur. Cette institution, devenue université au XIXe siècle, attire des étudiants de toute l'Europe réformée et fait de Genève un lieu d'enseignement autant que de gouvernement.

Le procès de Servet et la naissance d'un débat

Un événement de 1553 a donné à Genève une place particulière dans l'histoire de la philosophie politique et morale. Michel Servet, médecin et théologien espagnol qui contestait le dogme de la Trinité, est arrêté à Genève et condamné à mort. Il est brûlé vif.

L'exécution provoque un débat immédiat. Sébastien Castellion, réfugié à Bâle, publie l'année suivante un ouvrage qui soutient qu'on ne peut établir une vérité religieuse par la contrainte et que tuer un homme n'est pas défendre une doctrine mais tuer un homme. Ce texte est l'un des actes fondateurs de la réflexion moderne sur la tolérance, et il naît d'une affaire genevoise.

Vous trouverez là une tension qui traverse toute l'histoire de la ville : capitale d'une orthodoxie exigeante, elle a produit par contrecoup certains des arguments les plus forts contre l'usage de la force en matière de conviction.

Rousseau, citoyen de Genève

Jean-Jacques Rousseau naît à Genève le 28 juin 1712, dans une famille d'horlogers. Il quitte la ville à seize ans mais ne cessera jamais de s'en réclamer : plusieurs de ses ouvrages sont signés « citoyen de Genève » et la dédicace du « Discours sur l'origine de l'inégalité » s'adresse à la république de son enfance.

Cette référence n'est pas seulement sentimentale. La cité qu'il idéalise, où les citoyens sont peu nombreux, se connaissent et délibèrent eux-mêmes de leurs affaires, fournit à sa philosophie politique son modèle implicite. Sa méfiance envers la représentation et son insistance sur une souveraineté exercée directement se comprennent mieux si l'on garde à l'esprit qu'il pense à partir d'une petite république et non d'un grand État.

Les relations tournent pourtant au conflit. En 1758, Rousseau publie une lettre où il s'oppose à l'établissement d'un théâtre à Genève, contre l'avis de d'Alembert et de Voltaire, en soutenant que le spectacle corrompt les mœurs d'un petit peuple laborieux. Puis, en 1762, « Émile » et « Du contrat social » sont condamnés et brûlés à Genève comme ils l'ont été à Paris. Blessé, Rousseau renonce à sa citoyenneté l'année suivante et répond par les « Lettres écrites de la montagne ». La rupture est complète et elle nourrira une part de l'amertume de ses derniers écrits.

Voltaire aux portes de la ville

Voltaire s'installe en 1755 dans une propriété située sur le territoire genevois, avant de se fixer un peu plus tard à Ferney, du côté français de la frontière. Cette position lui convient parfaitement : assez près pour participer à la vie intellectuelle genevoise, assez loin pour échapper aux autorités des deux pays en cas de difficulté.

Ses rapports avec la cité sont orageux. Il soutient le projet de théâtre que Rousseau combat, ironise sur la rigueur des pasteurs et se trouve mêlé aux querelles internes de la république. La confrontation entre les deux hommes, dont Genève est le décor et parfois l'enjeu, est l'un des épisodes les plus commentés du XVIIIe siècle philosophique.

L'époque contemporaine

La ville reste par la suite un lieu de passage et de rencontre. Le groupe qui se forme au début du XIXe siècle autour de Germaine de Staël, dans une propriété proche de Genève, réunit des écrivains et des penseurs européens et joue un rôle notable dans la diffusion du romantisme allemand et dans la réflexion libérale, notamment chez Benjamin Constant.

Au tournant du XXe siècle, Genève voit naître un travail dont les conséquences philosophiques seront considérables. Ferdinand de Saussure y enseigne la linguistique et le cours qu'il donne dans les dernières années de sa vie, publié après sa mort par ses étudiants, fournira au structuralisme une part de ses concepts fondamentaux. Plus tard, les travaux de Jean Piaget sur le développement de l'intelligence chez l'enfant, menés en grande partie à Genève, alimenteront les débats d'épistémologie sur la formation de la connaissance.

Ce que le lieu représente

Genève illustre une situation intéressante pour l'histoire de la pensée : celle d'une très petite entité politique dont l'indépendance a permis d'expérimenter, à échelle réduite, des questions que les grands États ne posaient qu'en théorie. Comment une communauté gouverne-t-elle elle-même ? Jusqu'où une république peut-elle imposer une doctrine ? Que doit-elle à ceux qui la contestent ?

Que Rousseau et Castellion aient tous deux, à deux siècles de distance, formulé leurs positions à partir de ce que Genève leur inspirait, en bien comme en mal, dit assez la fécondité philosophique de ce petit territoire.