Philippa Foot
Biographie
Philippa Foot est l'une des philosophes morales les plus importantes du XXe siècle. Elle a contribué de manière décisive au renouveau de l'éthique de la vertu dans la philosophie analytique contemporaine et a inventé l'expérience de pensée la plus discutée de la philosophie morale moderne : le dilemme du tramway (trolley problem). Sa vie traverse presque tout le XXe siècle (1920-2010) et son œuvre, principalement composée d'articles plutôt que de gros volumes, est d'une exigence et d'une précision qui la rendent particulièrement durable.
Enfance et origines (1920-1939)
Philippa Ruth Bosanquet naît le 3 octobre 1920 à Owston Ferry, dans le Lincolnshire, en Angleterre. Elle grandit principalement à Kirkleatham, dans le North Yorkshire, dans une famille aristocratique de la grande bourgeoisie industrielle anglaise.
Sa biographie comporte une particularité familiale notable : elle est la petite-fille du président américain Grover Cleveland par sa mère. Esther Cleveland Bosanquet (1893-1980), la mère de Philippa, est la fille de Grover Cleveland (1837-1908), le seul président des États-Unis à avoir effectué deux mandats non consécutifs (1885-1889 et 1893-1897). Esther est même née à la Maison-Blanche en 1893, fait rare. Son père, William Sidney Bence Bosanquet (1893-1966), est capitaine des Coldstream Guards (régiment d'élite de l'armée britannique) et fait fortune dans la sidérurgie du Yorkshire. La famille Bosanquet est ancienne et bien établie ; le philosophe Bernard Bosanquet (1848-1923), figure de l'idéalisme britannique, fait partie de la même famille élargie.
Cette double origine (aristocratie britannique et grande bourgeoisie politique américaine) donne à Philippa Foot une formation et un milieu privilégiés, mais aussi une distance critique vis-à-vis des conventions sociales établies qu'elle conservera toute sa vie.
Elle reçoit d'abord une éducation à domicile par des gouvernantes, comme c'était traditionnel dans son milieu, puis fait ses études secondaires dans une école privée.
Les études à Oxford (1939-1942)
En 1939, alors que la Seconde Guerre mondiale vient d'éclater, Philippa Bosanquet entre à Somerville College d'Oxford. Somerville est l'un des grands colleges féminins de l'université (à l'époque, les colleges étaient encore largement non mixtes). Elle y étudie le programme connu sous le nom de PPE (Philosophy, Politics and Economics), qui sera fréquenté par plusieurs grandes figures de l'intellectualité britannique du XXe siècle.
À Somerville, Philippa Bosanquet appartient à un cercle remarquable de jeunes femmes philosophes qui marqueront la philosophie britannique d'après-guerre :
- G.E.M. Anscombe (Elizabeth Anscombe, 1919-2001), à peine plus âgée, future éditrice et traductrice de Wittgenstein, philosophe morale majeure.
- Iris Murdoch (1919-1999), philosophe et romancière, future auteur de The Sovereignty of Good.
- Mary Midgley (née Scrutton, 1919-2018), philosophe morale, défenseur d'une éthique attentive à la nature humaine et animale.
Ce cercle, parfois appelé le « quatuor de Somerville » ou plus largement « les philosophes morales d'Oxford », est l'un des groupes intellectuels les plus féconds de la philosophie du XXe siècle. Toutes ces femmes développeront des philosophies morales qui s'opposent à l'émotivisme et au prescriptivisme dominants de l'époque (A.J. Ayer, R.M. Hare). Anscombe sera l'amie et le mentor philosophique majeur de Philippa Foot.
Le Ministère de la Guerre économique (1942-1947)
À la fin de ses études en 1942, en pleine guerre, Philippa Bosanquet est mobilisée au Ministry of Economic Warfare (Ministère de la Guerre économique) à Londres. Ce ministère coordonne les sanctions économiques et le blocus contre les puissances de l'Axe.
Elle travaille principalement comme chercheuse économiste, analysant les données sur l'économie allemande et les effets des sanctions. Cette expérience pratique, loin de la philosophie pure, lui donne une connaissance concrète des enjeux moraux du monde réel (guerre, économie, vies humaines) qui marquera durablement son approche philosophique : elle reste, toute sa carrière, profondément attachée à l'idée que la philosophie morale doit avoir prise sur les questions effectives.
Le retour à Oxford et le mariage (1947-1959)
En 1947, à 27 ans, Philippa Bosanquet retourne à Oxford. Elle devient fellow en philosophie à Somerville College, où elle enseignera pendant trois décennies (jusque dans les années 1970). Cette même année 1947, elle épouse M.R.D. Foot (Michael Richard Daniell Foot, 1919-2012), historien britannique spécialiste de la Résistance française et des services secrets de la Seconde Guerre mondiale. Le mariage ne durera pas (divorce en 1960, sans enfants), mais Philippa Foot gardera le nom de son mari toute sa vie. C'est sous le nom de Philippa Foot qu'elle est connue dans le monde philosophique.
À Oxford, dans les années 1950, Philippa Foot commence à publier les articles qui établiront sa réputation. Le milieu philosophique d'Oxford à cette époque est dominé par :
- L'émotivisme d'A.J. Ayer : les jugements moraux ne décrivent pas des réalités, ils expriment des émotions.
- Le prescriptivisme de R.M. Hare : les jugements moraux sont des prescriptions universalisables.
- Plus largement, le non-cognitivisme : il n'y a pas de connaissance morale objective au sens où il y a connaissance scientifique.
Philippa Foot, en dialogue avec Anscombe, va consacrer sa carrière à contester ce non-cognitivisme dominant et à fonder une éthique morale objective différente de celle, déontologique, de Kant et différente de l'utilitarisme.
Les articles fondateurs (1958-1972)
Plusieurs articles de Philippa Foot pendant les années 1950 et 1960 ouvrent une voie nouvelle :
- Moral Beliefs (1958) : critique du non-cognitivisme.
- Moral Arguments (1958) : sur la nature de l'argumentation morale.
- Goodness and Choice (1961) : analyse de la notion de « bien ».
- « The Problem of Abortion and the Doctrine of Double Effect » (1967) : article fameux qui introduit le dilemme du tramway comme expérience de pensée pour discuter la doctrine du double effet et les questions d'avortement.
- Morality as a System of Hypothetical Imperatives (1972) : critique de Kant en soutenant que la morale repose sur des impératifs hypothétiques, pas catégoriques.
Le dilemme du tramway, introduit presque incidemment dans un article sur l'avortement et la doctrine du double effet, deviendra l'expérience de pensée la plus discutée de la philosophie morale du XXe siècle. Foot pose la situation : un tramway dont les freins ont lâché va tuer cinq personnes ; vous pouvez actionner un aiguillage qui le déviera sur une autre voie où il ne tuera qu'une personne. Que faire ? La discussion de ce cas, et de ses variantes (la passerelle, le transplant chirurgical), occupe encore aujourd'hui une grande partie de la philosophie morale.
La carrière internationale (1969-1991)
À partir de 1969, Philippa Foot partage son temps entre Oxford et plusieurs universités américaines, principalement UCLA (Université de Californie à Los Angeles), où elle est nommée professeur en 1976. Elle enseigne aussi à Princeton, Berkeley, MIT, Yale, etc. Cette bi-localisation transatlantique caractérise les dernières décennies de sa carrière universitaire.
Elle prend sa retraite officielle d'Oxford en 1991, à 71 ans, et conserve son poste de professeur émérite à UCLA. Sa retraite n'est qu'administrative : elle continue à publier et à enseigner ponctuellement.
La grande œuvre tardive : Natural Goodness (2001)
Pendant la plus grande partie de sa carrière, Philippa Foot publie surtout des articles plutôt que des livres. Un premier recueil paraît en 1978 : Virtues and Vices and Other Essays in Moral Philosophy (Blackwell). Mais l'œuvre principale, la synthèse systématique de sa pensée, n'apparaît qu'en 2001, alors qu'elle a 81 ans : « Natural Goodness » (Oxford, Clarendon Press). Traduction française : Le Bien naturel, Labor et Fides, Genève, 2014 (traduction John E. Jackson et Jean-Marc Tétaz).
Ce livre, qu'elle a longuement préparé, est sa profession de foi philosophique. Il développe une éthique aristotélicienne renouvelée qui soutient que les jugements moraux sur les humains ont la même structure logique que les jugements sur les autres êtres vivants : un bon humain est un humain qui réalise les fins propres à son espèce, comme un bon arbre, un bon oiseau, un bon renard. Cette thèse, qu'elle développe avec une précision analytique remarquable, est l'aboutissement de cinquante ans de réflexion.
Un deuxième recueil d'articles paraît en 2002 : Moral Dilemmas and Other Topics in Moral Philosophy (Oxford UP), qui rassemble les articles tardifs non encore recueillis.
Convictions personnelles et engagements
Philippa Foot est une athée convaincue et le revendique. Elle considère que la pensée morale doit se construire sans appel à une transcendance religieuse. Elle est aussi profondément engagée dans des causes humanitaires :
- Elle est l'une des fondatrices d'Oxfam (Oxford Committee for Famine Relief), l'organisation humanitaire britannique qui deviendra l'une des principales ONG mondiales contre la faim et la pauvreté. Cet engagement, peu connu du grand public, témoigne de l'enracinement pratique de sa philosophie morale dans des préoccupations concrètes pour la souffrance humaine.
Politiquement, Philippa Foot se situe à gauche sans militantisme particulier. Sa critique du conséquentialisme moral n'est pas une défense des inégalités sociales : c'est une exigence de précision morale.
La mort (2010)
Philippa Foot meurt à Oxford le 3 octobre 2010, le jour de ses 90 ans. Cette coïncidence troublante (naissance et mort le même jour) renforce le caractère emblématique de sa figure. Elle reste intellectuellement active jusqu'à la fin de sa vie : son livre Natural Goodness (2001) est largement écrit dans la huitième décennie de sa vie, et plusieurs de ses derniers articles, recueillis dans Moral Dilemmas (2002), datent des années 1990.
Sa mort marque la fin d'une génération exceptionnelle : Anscombe est morte en 2001, Mary Midgley vivra encore quelques années (jusqu'en 2018). Avec leur disparition, c'est tout un moment de la philosophie morale britannique qui se referme.
Une figure paradoxale
La biographie de Philippa Foot présente plusieurs paradoxes :
- Aristocratique par sa famille (petite-fille d'un président américain, fille d'un capitaine des Coldstream Guards), elle a consacré sa vie à un travail philosophique exigeant, à un engagement humanitaire (Oxfam), et à une pensée éthique attentive aux plus vulnérables.
- Académique par sa carrière (Oxford, UCLA), elle a toujours gardé une attention pour les enjeux pratiques de la philosophie morale : avortement, dilemmes médicaux, faim dans le monde.
- Anglo-saxonne analytique par sa formation, elle s'est tournée vers une éthique de la vertu aristotélicienne qui rompt avec une partie de la tradition analytique dominante.
- Athée convaincue par conviction personnelle, elle a fondé une éthique objective qui ne s'appuie pas sur la religion mais qui restaure une dimension de vérité morale que le non-cognitivisme contemporain avait abandonnée.
- Inventrice du dilemme du tramway, expérience de pensée devenue iconique au point d'être souvent traitée comme un jeu philosophique, elle l'avait introduite avec un sérieux moral profond, dans une discussion philosophique exigeante sur la doctrine du double effet.
Ces paradoxes font de Philippa Foot l'une des figures les plus singulières de la philosophie du XXe siècle. Son influence, longtemps reconnue par les seuls spécialistes, atteint aujourd'hui un public plus large, grâce notamment à la popularité du « trolley problem » dans la culture populaire (jeux vidéo, séries télévisées, débats sur l'éthique des voitures autonomes). Cette popularité s'accompagne souvent d'une dénaturation de la pensée originelle de Foot, qui mérite mieux qu'une réduction à un seul cas d'école.
Pensée principale
La pensée de Philippa Foot se déploie autour d'une conviction centrale : les jugements moraux peuvent être objectivement vrais ou faux, et la philosophie morale doit retrouver l'idée que la moralité est une affaire de vérité, pas seulement de sentiment, de prescription ou de préférence personnelle. Cette conviction, banale au premier abord, va à rebours des positions philosophiques dominantes du milieu du XXe siècle (émotivisme, prescriptivisme, non-cognitivisme). Foot a consacré cinquante ans à la défendre, avec une précision analytique qui en fait l'une des figures majeures du renouveau de l'éthique de la vertu dans la philosophie contemporaine.
Le contexte : le non-cognitivisme dominant
Pour comprendre l'apport de Foot, il faut comprendre ce contre quoi elle se construit. Dans la philosophie morale britannique des années 1940-1950, plusieurs positions se sont imposées :
L'émotivisme, défendu par A.J. Ayer (Language, Truth and Logic, 1936) et C.L. Stevenson : les jugements moraux ne décrivent pas des faits, ils expriment des émotions et incitent à des comportements. « Tuer est mal » signifie en réalité « Boo le meurtre ! » ou « Ne tuez pas ! ». Il n'y a pas de connaissance morale au sens où il y a connaissance scientifique.
Le prescriptivisme, développé par R.M. Hare (The Language of Morals, 1952) : les jugements moraux sont des prescriptions universalisables. « Tuer est mal » signifie « N'importe qui ne devrait jamais tuer ». Cette analyse, plus sophistiquée que l'émotivisme, reste non-cognitiviste : elle ne fait pas des jugements moraux des descriptions de réalités.
Ces positions partagent un présupposé : le « gap entre fait et valeur » (l'idée hérité de Hume, fact-value gap) selon lequel on ne peut pas dériver des conclusions normatives (« devoir ») de prémisses purement descriptives (« être »). Cette séparation rigide entre faits et valeurs domine la philosophie morale du milieu du XXe siècle.
L'intuition centrale : il y a une vérité morale
Philippa Foot, dès ses premiers articles (Moral Beliefs, 1958 ; Moral Arguments, 1958), conteste cette position. Elle soutient :
- Que certains concepts moraux ne peuvent pas être analysés purement comme expressions d'émotions ou prescriptions. Pour qualifier une action de « lâche », il faut qu'elle réponde à certaines conditions objectives (présence d'un danger, comportement de fuite). On ne peut pas appeler « lâche » n'importe quel comportement par pure décision subjective.
- Que les arguments moraux ont une structure logique précise. Quand quelqu'un soutient qu'une action est mauvaise, on peut le contester par des arguments rationnels portant sur des faits.
- Que la séparation hermétique entre faits et valeurs est artificielle : beaucoup de concepts ordinaires (être courageux, être généreux, être bon parent) sont à la fois descriptifs et évaluatifs.
Cette réhabilitation cognitiviste de la morale est l'un des grands tournants de la philosophie morale du XXe siècle.
La doctrine du double effet et le dilemme du tramway
L'article « The Problem of Abortion and the Doctrine of Double Effect » (1967) est l'un des textes les plus influents de Foot. Il aborde la doctrine du double effet, principe traditionnel de la morale chrétienne (et plus largement de la morale ordinaire) selon lequel il y a une différence morale entre :
- Causer intentionnellement un mal (mauvais).
- Causer un mal comme effet secondaire d'une action visant un bien (parfois acceptable).
Foot examine ce principe à travers plusieurs cas concrets. C'est dans cet article qu'apparaît, presque incidemment, le dilemme du tramway (trolley problem) :
Un tramway dont les freins ont lâché va heurter cinq personnes attachées sur la voie. Vous pouvez actionner un aiguillage qui le déviera sur une voie secondaire, où il ne tuera qu'une seule personne. Que faire ?
Cette situation se met à dialoguer avec d'autres cas analogues :
Un chirurgien peut sauver cinq patients qui ont besoin chacun d'une greffe en tuant un sixième patient en bonne santé pour récolter ses organes. Que faire ?
La plupart des gens jugent moralement acceptable d'actionner l'aiguillage du tramway (sacrifier un pour en sauver cinq), mais moralement inacceptable de tuer le patient pour sauver les cinq. Pourquoi ? Les deux cas ont pourtant la même structure utilitariste (un mort contre cinq vies sauvées).
Foot soutient que cette asymétrie morale est révélatrice. Elle s'explique par la doctrine du double effet (dans le tramway, la mort de la personne sur la voie secondaire est un effet secondaire de l'action de sauver cinq personnes ; dans la chirurgie, la mort du patient est le moyen direct d'en sauver cinq). Elle s'explique aussi par la distinction entre droits négatifs (ne pas être tué, plus impératifs) et droits positifs (être aidé, moins impératifs). Pour Foot, les droits négatifs ont une priorité morale sur les droits positifs.
La critique de l'utilitarisme et du kantisme
À partir de cette analyse, Foot critique systématiquement les deux grandes traditions de la philosophie morale moderne :
L'utilitarisme (Bentham, Mill, plus récemment Peter Singer) qui soutient qu'une action est bonne si elle maximise le bonheur global. Foot montre que :
- Le calcul utilitariste ignore l'asymétrie entre tuer et laisser mourir, entre violer un droit et ne pas aider.
- Il ignore les agents (qui agit n'a pas d'importance dans le calcul utilitariste, seules comptent les conséquences).
- Il conduit à des conclusions contre-intuitives (le cas du chirurgien transplanteur, où l'utilitariste devrait approuver le meurtre du patient sain).
Le kantisme (impératif catégorique : agir selon une maxime universalisable). Dans son article fameux Morality as a System of Hypothetical Imperatives (1972), Foot soutient que :
- L'impératif catégorique kantien (« tu dois absolument, indépendamment de tes désirs ») est mal fondé.
- Les obligations morales sont en réalité des impératifs hypothétiques : elles dépendent de ce que nous voulons profondément (être un humain bon, vivre une vie qui ait du sens).
- Le fondement de la morale n'est pas dans un commandement transcendant, mais dans la nature humaine et dans nos désirs profonds.
Cette critique de Kant a fait débat. Foot a partiellement révisé sa position dans ses œuvres plus tardives, mais la thèse centrale (que la morale s'enracine dans la nature humaine plutôt que dans une raison pure) reste constante.
Natural Goodness : l'aboutissement aristotélicien
L'œuvre majeure et tardive de Foot, Natural Goodness (2001, traduction française Le Bien naturel, 2014), est la synthèse systématique de sa pensée. Elle développe une éthique aristotélicienne rénovée.
La thèse centrale
Foot soutient que les jugements moraux sur les humains ont la même structure logique que les jugements sur les autres êtres vivants :
- Un « bon arbre » est un arbre qui pousse vigoureusement, donne des fruits, étend ses branches : il réalise les fonctions propres à son espèce.
- Un « bon renard » est un renard qui chasse avec succès, élève sa progéniture, se déplace silencieusement.
- Un « bon humain » est un humain qui réalise les fonctions propres à son espèce : raison, coopération, soin des proches, justice, courage.
Cette analyse est qualifiée par Foot d'« évaluation naturelle » : elle évalue les êtres en fonction de la nature de leur espèce. Elle s'inspire directement de la philosophie morale d'Aristote (et de l'éthique des vertus dans son sillage) mais la renouvelle en intégrant les acquis de la philosophie analytique contemporaine.
Les vertus comme excellences naturelles
Les vertus (courage, justice, sagesse pratique, tempérance) ne sont pas pour Foot des conventions sociales ni des prescriptions arbitraires : ce sont des excellences nécessaires à la vie humaine. Un humain sans courage, sans justice, sans tempérance n'est pas accidentellement déficient : il est défectueux par rapport à ce qu'est un humain, comme un renard qui ne sait pas chasser.
Cette analyse naturalise la morale sans la réduire à la biologie : la « nature » humaine inclut le langage, la coopération, la rationalité, le soin des autres, qui sont spécifiques à l'espèce humaine. La morale n'est pas une invention culturelle arbitraire, elle prolonge ce que nous sommes naturellement.
Le rapport à la religion
Important : la philosophie morale de Foot, profondément aristotélicienne, est aussi explicitement athée. Elle soutient qu'on peut fonder une éthique objective sans recourir à Dieu. La nature humaine, et le fait que nous soyons une certaine sorte d'être vivant avec certaines exigences propres, suffit à fonder une morale.
Cette éthique aristotélicienne sans Dieu est l'une des grandes contributions de Foot. Elle offre une alternative au choix entre éthique religieuse traditionnelle et non-cognitivisme contemporain.
Le statut de Foot dans l'éthique de la vertu contemporaine
L'éthique de la vertu contemporaine, comme courant philosophique, est née en grande partie de l'article fondateur de G.E.M. Anscombe, Modern Moral Philosophy (1958), qui appelait à un retour à Aristote contre les éthiques modernes (déontologie kantienne, utilitarisme). Plusieurs philosophes ont prolongé cet appel :
- Anscombe elle-même, dans ses articles et son enseignement.
- Alasdair MacIntyre, qui développe une éthique de la vertu communautariste dans After Virtue (1981).
- Bernard Williams, qui critique l'utilitarisme et la déontologie d'une manière différente.
- Philippa Foot, qui développe l'éthique de la vertu dans une direction analytique.
- Martha Nussbaum, qui prolonge dans une direction plus sociale et politique.
- John McDowell, qui développe la dimension épistémologique.
Foot est, avec Anscombe et MacIntyre, l'une des trois grandes figures fondatrices de ce courant. Sa contribution propre est la précision analytique et la mobilisation de la nature comme fondement.
Détail important : Foot a parfois exprimé une certaine distance vis-à-vis de l'étiquette « éthique de la vertu » telle qu'elle s'est développée à partir des années 1980. Elle soutient en effet une thèse plus précise : les vertus sont objectivement requises par la nature humaine, ce qui distingue sa position d'une « éthique de la vertu » plus vague qui se contenterait de privilégier les traits de caractère.
Tensions et difficultés
La pensée de Foot présente plusieurs tensions :
- Tension entre naturalisme et normativité. Comment passer de constats sur ce qu'est l'humain (faits) à des prescriptions sur ce qu'il devrait faire (normes) ? Foot soutient qu'il n'y a pas vraiment de gap, mais le débat continue.
- Tension entre l'aristotélisme (la nature humaine comme norme) et le pluralisme des sociétés humaines. Comment penser une nature humaine commune dans un monde culturellement diversifié ?
- Tension entre la précision analytique et l'ambition substantielle. Les analyses fines de Foot peuvent parfois donner l'impression de tourner autour de l'enjeu central plus que de le résoudre.
- Tension entre la critique de Kant (impératifs hypothétiques) et la défense d'une moralité non-relative (les vertus sont objectivement requises). Comment articuler hypothétique et objectif ?
Ces tensions ne sont pas des défauts à dissoudre : elles sont les questions ouvertes d'une pensée vivante. Foot elle-même a fait évoluer ses positions au cours de sa carrière, dans un mouvement de précision et d'approfondissement plus que de rupture.
Une éthique pour notre temps
L'éthique de Philippa Foot offre des ressources précieuses pour la pensée morale contemporaine :
- Elle réhabilite la vérité morale, contre le relativisme et le subjectivisme.
- Elle prend au sérieux la nature humaine, contre une vision trop culturaliste qui ferait de la morale une pure convention sociale.
- Elle résiste à l'utilitarisme, qui domine dans une partie des débats éthiques contemporains (notamment en éthique médicale, en éthique environnementale).
- Elle propose une alternative laïque à l'éthique religieuse, sans pour autant tomber dans le non-cognitivisme contemporain.
Dans un contexte où la philosophie morale est sollicitée sur de nombreuses questions concrètes (bio-éthique, intelligence artificielle, climat, animal), l'approche fooienne (combiner précision analytique et ancrage dans la nature humaine) offre des outils précieux. Le dilemme du tramway, par exemple, a connu un regain d'actualité avec les voitures autonomes : comment programmer la voiture en cas d'accident inévitable ? Les analyses originelles de Foot, qu'on tend à oublier dans la popularisation médiatique du trolley problem, demeurent les plus exigeantes et les plus instructives.
Œuvres majeures
L'œuvre de Philippa Foot est composée principalement d'articles plus que de gros volumes, ce qui est caractéristique de la philosophie analytique anglo-saxonne. Cette préférence pour l'article est aussi une stratégie philosophique : elle permet la précision sur un problème donné plutôt que la synthèse systématique. Ce n'est qu'à la fin de sa carrière, à 81 ans, que Foot publiera sa grande synthèse, Natural Goodness. Trois ouvrages principaux structurent l'œuvre disponible aujourd'hui.
Virtues and Vices and Other Essays in Moral Philosophy (1978)
Premier grand recueil d'articles de Philippa Foot. Publié chez Blackwell (Oxford) en 1978 et chez University of California Press en 1979.
Contenu
Le volume rassemble une douzaine d'articles publiés entre 1958 et 1977, qui constituent les textes fondateurs de sa pensée. Plusieurs articles sont particulièrement importants :
- « Moral Beliefs » (1958) : critique du non-cognitivisme, analyse des concepts moraux comme combinant dimensions descriptive et évaluative.
- « Moral Arguments » (1958) : sur la structure logique des arguments moraux.
- « Goodness and Choice » (1961) : analyse de la notion de « bien » et de son rapport au choix.
- « The Problem of Abortion and the Doctrine of Double Effect » (1967) : article fameux qui introduit le dilemme du tramway et discute la doctrine du double effet à propos de l'avortement. L'un des articles les plus cités de la philosophie morale du XXe siècle.
- « Morality as a System of Hypothetical Imperatives » (1972) : critique de Kant. Article controversé : Foot soutient que les obligations morales sont des impératifs hypothétiques (dépendant de nos désirs profonds), pas catégoriques. Cette thèse sera plus tard nuancée par Foot elle-même dans Natural Goodness.
- « Virtues and Vices » (1978) : article qui donne son titre au recueil, et qui ouvre la voie à une éthique aristotélicienne de la vertu.
Importance
Ce recueil est l'œuvre de référence de la période moyenne de Foot. Il a profondément influencé la philosophie morale anglophone. Les concepts qu'il introduit (le dilemme du tramway, la critique de l'impératif catégorique, la défense d'une éthique aristotélicienne) sont devenus des références obligées de la philosophie morale contemporaine.
Traduction française
Pas de traduction française complète disponible à notre connaissance. Quelques articles ont été traduits dans des anthologies de philosophie morale, mais le recueil dans son ensemble reste disponible uniquement en anglais. Cette absence est l'une des raisons pour lesquelles Foot a longtemps été moins lue en France que dans le monde anglophone.
Natural Goodness (2001) / Le Bien naturel (2014)
L'œuvre majeure de Philippa Foot, sa synthèse philosophique systématique. Publiée chez Oxford University Press (Clarendon Press) en 2001, alors qu'elle avait 81 ans.
Genèse
Le livre est l'aboutissement d'une réflexion menée pendant plus de quarante ans. Plusieurs des thèses qu'il développe étaient esquissées dans des articles antérieurs, mais Foot ne les avait jamais articulées dans un système complet. C'est ce qu'elle fait dans Natural Goodness, après une longue préparation.
Contenu
Le livre est court (environ 130 pages dans l'édition anglaise originale), mais d'une grande densité. Il développe :
- Une critique du non-cognitivisme moral contemporain.
- Une éthique aristotélicienne rénovée : les jugements moraux sur les humains ont la même structure que les jugements sur les autres êtres vivants. Un « bon humain » est un humain qui réalise les fonctions propres à son espèce.
- Une analyse des vertus comme excellences nécessaires à la vie humaine.
- Une réponse au défi nietzschéen (Nietzsche aurait soutenu que la moralité est une illusion ; Foot répond qu'elle est ancrée dans la nature humaine).
- Une critique de la critique humienne de la dérivation du « devoir » à partir de « être » (le fameux is-ought gap) : Foot soutient que cette critique ne s'applique pas à l'évaluation naturelle.
Style
Le style est caractéristique de Foot : précision analytique, économie d'expression, argumentation minutieuse. Le livre demande une lecture attentive : chaque chapitre construit patiemment une thèse, en répondant aux objections possibles. Il n'y a pas de grands envolées rhétoriques, mais une progression rigoureuse qui récompense la lecture patiente.
Importance
Natural Goodness est l'un des grands livres de philosophie morale du XXIe siècle. Il a relancé le débat sur l'éthique de la vertu, sur le naturalisme moral, sur les rapports entre fait et valeur. Plusieurs philosophes contemporains (notamment Michael Thompson, John McDowell, Sabina Lovibond) prolongent ses analyses.
Traduction française
- Le Bien naturel, traduction de John E. Jackson et Jean-Marc Tétaz, Labor et Fides, Genève, 2014. Bonne traduction française. C'est l'œuvre principale de Foot disponible en français.
Moral Dilemmas: And Other Topics in Moral Philosophy (2002)
Deuxième et dernier recueil d'articles de Foot, publié l'année qui suit Natural Goodness. Oxford University Press, 2002.
Contenu
Le recueil rassemble principalement les articles que Foot a publiés depuis le recueil de 1978 (donc entre 1978 et 2001 environ). Plusieurs articles importants :
- Des prolongements et des précisions de la pensée développée dans Natural Goodness.
- Des applications à des cas particuliers (dilemmes médicaux, éthique de la guerre).
- Des dialogues avec d'autres philosophes contemporains (Bernard Williams, Alasdair MacIntyre).
- Quelques articles plus autobiographiques ou rétrospectifs.
Importance
Moins systématique que Natural Goodness, ce recueil offre des éclairages complémentaires sur la pensée tardive de Foot. Il est particulièrement utile pour ceux qui veulent comprendre comment Foot a fait évoluer ses positions au cours des dernières décennies.
Traduction française
Pas de traduction française complète à notre connaissance.
Articles individuels notables
À côté des trois ouvrages principaux, quelques articles individuels de Foot méritent d'être cités :
- « Killing and Letting Die » (1984) : discussion de la distinction morale entre tuer activement et laisser mourir.
- « Utilitarianism and the Virtues » (1985) : nouvelle critique de l'utilitarisme.
- « Rationality and Virtue » (1994) : sur le rapport entre rationalité et vertu.
Ces articles sont tous repris dans les recueils mentionnés.
La spécificité d'une œuvre par articles
L'œuvre de Foot illustre une manière de faire de la philosophie caractéristique de la tradition analytique. Plusieurs traits :
- Précision : chaque article aborde un problème circonscrit avec rigueur.
- Dialogue : les articles répondent à d'autres articles, construisent des positions par confrontation.
- Patience : la pensée se construit sur des décennies, par révisions et précisions successives.
- Absence de système préalable : Foot ne part pas d'un système qu'elle déduirait ensuite ; elle construit progressivement ses thèses au gré des problèmes qui se présentent.
Cette manière de procéder a des avantages (précision, ancrage dans des problèmes concrets, ouverture au dialogue) et des inconvénients (dispersion, difficulté à saisir l'ensemble pour un lecteur non spécialiste).
C'est pour cette raison que Natural Goodness est si précieux : il offre une synthèse que les recueils d'articles ne donnent pas spontanément. Pour aborder Foot aujourd'hui, il est judicieux de commencer par Le Bien naturel (la traduction française de Natural Goodness), puis de remonter aux articles antérieurs (Virtues and Vices) pour voir comment les thèses synthétisées dans le livre tardif s'étaient construites progressivement.
Note sur la quantité et l'influence
Avec environ trois volumes principaux (deux recueils d'articles et un livre systématique tardif), l'œuvre publiée de Foot est quantitativement modeste. Ce n'est pas l'œuvre d'un philosophe prolifique au sens où le serait Searle ou Putnam. Mais cette modestie quantitative ne mesure pas l'influence philosophique, qui est considérable. Quelques articles très précis (« The Problem of Abortion and the Doctrine of Double Effect », « Morality as a System of Hypothetical Imperatives ») ont durablement transformé la philosophie morale. Natural Goodness est devenue une référence dans le débat contemporain sur le naturalisme éthique.
L'œuvre de Foot illustre une vérité importante : la valeur philosophique ne se mesure pas au volume. Quelques pages d'analyse précise et originale peuvent valoir mieux que des milliers de pages systématiques. Foot, comme Wittgenstein avant elle, comme Anscombe sa contemporaine, est de ces philosophes qui ont marqué leur discipline par la qualité plus que par la quantité.
Postérité et influence
L'influence de Philippa Foot s'exerce dans plusieurs directions parallèles. Elle a contribué de manière décisive au renouveau de l'éthique de la vertu, l'un des grands courants de la philosophie morale contemporaine. Elle a forgé un outil conceptuel, le dilemme du tramway, devenu l'une des expériences de pensée les plus discutées dans la philosophie mondiale. Elle a aussi marqué la philosophie morale par son style : précision analytique, refus du système, attention aux concepts moraux ordinaires. Cette influence est aujourd'hui pleinement reconnue, alors qu'elle a été longtemps minorée par rapport à celle de figures plus médiatiques.
Le renouveau de l'éthique de la vertu
Le mouvement de renouveau de l'éthique de la vertu dans la philosophie analytique contemporaine est généralement daté de l'article fondateur de G.E.M. Anscombe, Modern Moral Philosophy (1958), qui appelait à un retour à Aristote contre la philosophie morale moderne (déontologie kantienne et utilitarisme). Philippa Foot a été l'une des principales prolongatrices de cet appel, aux côtés d'Anscombe elle-même.
Le mouvement de l'éthique de la vertu rassemble aujourd'hui plusieurs figures majeures :
- Alasdair MacIntyre (né 1929), qui développe une éthique de la vertu de tradition aristotélo-thomiste dans After Virtue (1981), Whose Justice? Which Rationality? (1988), Three Rival Versions of Moral Enquiry (1990). MacIntyre est plus communautariste que Foot ; il insiste sur l'ancrage des vertus dans des traditions et des communautés particulières.
- Bernard Williams (1929-2003), qui critique l'utilitarisme et la déontologie d'une manière différente (notamment dans Ethics and the Limits of Philosophy, 1985). Williams reste plus sceptique que Foot sur la possibilité d'une éthique objective.
- Martha Nussbaum (née 1947), qui prolonge l'éthique aristotélicienne dans une direction plus sociale et politique : The Fragility of Goodness (1986), Women and Human Development (2000), Frontiers of Justice (2006). Nussbaum développe l'approche des « capabilités » avec Amartya Sen.
- John McDowell (né 1942), qui développe la dimension épistémologique de l'éthique de la vertu, notamment dans Mind, Value, and Reality (1998).
- Rosalind Hursthouse (née 1943), élève de Foot et l'une des principales représentantes contemporaines de l'éthique aristotélicienne : On Virtue Ethics (1999).
- Michael Slote (né 1941), qui développe une version de l'éthique de la vertu plus humienne et centrée sur l'agent.
- Christine Swanton (Nouvelle-Zélande), qui propose une éthique de la vertu pluraliste.
Au sein de ce mouvement plural, la position de Foot occupe une place distinctive : elle est la plus aristotélicienne au sens strict (alignement avec la métaphysique des fonctions naturelles), la plus précise analytiquement, et la plus résolument athée. Sa contribution propre, particulièrement développée dans Natural Goodness, est de fonder l'éthique sur ce qu'elle appelle l'« évaluation naturelle » : les jugements moraux sur les humains ont la même structure logique que les jugements sur les autres êtres vivants. Cette thèse, audacieuse et discutée, distingue Foot des autres figures du mouvement.
L'héritage du dilemme du tramway
L'expérience de pensée du tramway est l'autre dimension de la postérité de Foot, plus médiatique mais aussi plus diversement interprétée.
Le développement par Judith Jarvis Thomson
Judith Jarvis Thomson (1929-2020), philosophe américaine au MIT, a profondément développé le dilemme du tramway introduit par Foot. Dans plusieurs articles, particulièrement « Killing, Letting Die, and the Trolley Problem » (1976) et « The Trolley Problem » (1985), Thomson :
- Multiplie les variantes du cas : la passerelle (où il faut pousser un homme pour arrêter le tramway), le médecin transplanteur, l'aiguilleur, etc.
- Examine les intuitions morales que chaque variante mobilise.
- Discute les différentes explications possibles de l'asymétrie entre ces cas.
Foot et Thomson partagent l'idée que le dilemme du tramway est un test révélateur des structures de nos intuitions morales. Mais elles ne convergent pas toujours sur l'interprétation. Foot privilégie la distinction entre droits négatifs et positifs ; Thomson développe d'autres distinctions.
La popularisation contemporaine
À partir des années 2000, le dilemme du tramway sort progressivement du cercle académique philosophique pour atteindre un public large :
- En psychologie morale, des chercheurs comme Joshua Greene (Harvard) ont utilisé le dilemme du tramway dans des études d'imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle) pour cartographier les régions du cerveau impliquées dans la délibération morale. Greene développe une « théorie à double processus » de la moralité (intuitions rapides vs raisonnements lents) dans Moral Tribes (2013).
- En culture populaire, le dilemme du tramway apparaît dans des séries (The Good Place), des jeux vidéo, des films, des bandes dessinées. Il est même devenu un mème internet.
- Dans le débat sur les voitures autonomes, le dilemme du tramway est régulièrement invoqué : comment programmer la voiture en cas d'accident inévitable ? Cette application a relancé l'intérêt pour les analyses originelles de Foot, même si elle prête souvent à des simplifications.
- En éthique de l'intelligence artificielle, le dilemme inspire des discussions sur la programmation des décisions morales des machines.
Cette popularisation est à double tranchant. D'un côté, elle a fait connaître Foot bien au-delà des cercles philosophiques. De l'autre, elle a souvent dénaturé sa pensée originelle : le dilemme du tramway tend à être traité comme un puzzle isolé, indépendamment de la philosophie morale exigeante dont il faisait partie chez Foot.
Les critiques
Plusieurs critiques ont été formulées contre l'usage du dilemme du tramway :
- Il est trop artificiel pour révéler quelque chose de profond sur nos intuitions morales.
- Il simplifie excessivement des situations qui, dans la réalité, sont toujours plus complexes.
- Il fait abstraction des contextes sociaux et institutionnels qui structurent les vraies décisions morales.
- La distinction « tuer / laisser mourir » n'est pas aussi claire que le suggère le cas.
Ces critiques, fondées en partie, n'invalident pas l'expérience de pensée originelle. Mais elles rappellent que le dilemme du tramway est un outil, pas une doctrine. Il sert à révéler des distinctions, pas à fournir des décisions.
L'influence sur l'éthique appliquée
L'œuvre de Foot a profondément influencé l'éthique appliquée contemporaine :
- En éthique médicale, ses analyses sur la doctrine du double effet, sur la distinction tuer/laisser mourir, sur les droits négatifs et positifs, sont des références constantes pour discuter l'avortement, l'euthanasie, le retrait de soins, la priorisation des patients.
- En bio-éthique, ses analyses ont nourri les débats sur les questions de fin de vie.
- En éthique de la guerre (just war theory), la doctrine du double effet qu'elle a réinterprétée est centrale dans la discussion de l'usage de la force, des dommages collatéraux, des civils.
- En éthique animale, son analyse aristotélicienne des fins propres aux différentes espèces fournit un cadre pour penser le bien-être animal (même si Foot ne l'a pas elle-même développé).
- En éthique environnementale, certaines analyses fooiennes (sur la nature, les fonctions naturelles) sont reprises par les écologistes philosophes.
Cette diffusion pratique est l'une des marques de la fécondité de l'œuvre. Foot a montré qu'une philosophie morale exigeante peut avoir des prises sur des questions concrètes, sans céder ni au moralisme ni au technicisme.
L'héritage féministe
Une autre dimension importante, parfois moins notée, est l'héritage féministe indirect de Foot. Avec Anscombe, Murdoch et Midgley, elle fait partie d'une génération exceptionnelle de femmes philosophes britanniques qui ont profondément marqué la philosophie morale du XXe siècle.
Plusieurs traits de cette « école » sont devenus des références pour la pensée morale féministe contemporaine :
- L'attention aux situations concrètes plutôt qu'aux principes abstraits.
- La valorisation des relations humaines particulières dans la pensée morale.
- La critique de l'individualisme moral kantien.
- L'attention aux émotions et aux dispositions de caractère, plus qu'aux purs jugements rationnels.
Plus récemment, l'éthique du care (Carol Gilligan, In a Different Voice, 1982 ; Joan Tronto, Moral Boundaries, 1993 ; Sandra Laugier en France) prolonge certaines de ces intuitions. Foot elle-même n'était pas explicitement féministe au sens militant, mais sa pensée a contribué à ouvrir un espace philosophique où l'éthique féminine et féministe a pu se développer.
La réception française
La réception française de Foot a été tardive. Plusieurs raisons :
- L'absence de traductions françaises des principaux articles pendant longtemps.
- Le focus de la philosophie française sur d'autres traditions (phénoménologie, structuralisme, déconstruction).
- La domination des éthiques continentales (Levinas, Ricœur) sur l'horizon de la philosophie morale en France.
À partir des années 2000, plusieurs facteurs ont changé cette situation :
- La traduction française de Natural Goodness (Le Bien naturel, Labor et Fides, 2014) a rendu la synthèse principale accessible.
- Le renouveau de l'éthique de la vertu en France (Pierre Hadot pour la philosophie ancienne, et plus récemment des philosophes analytiques français) a créé un public.
- Des travaux universitaires (notamment Solange Chavel, Vanessa Nurock, et plusieurs chercheurs en philosophie morale analytique) ont contribué à faire connaître Foot.
- La popularité médiatique du dilemme du tramway a attiré l'attention sur son auteur.
Aujourd'hui, Foot est progressivement reconnue en France comme l'une des philosophes morales majeures du XXe siècle. Mais son public reste plus restreint que celui qu'elle mérite, comparé au monde anglophone où elle est canonique.
Une figure exemplaire
Au-delà des thèses particulières, Philippa Foot incarne une manière de faire de la philosophie qui a sa valeur propre :
- L'exigence analytique sans formalisme stérile.
- L'attention au concret des cas moraux sans renoncer à la portée théorique.
- La patience d'une pensée qui se construit sur des décennies, sans précipitation.
- Le refus des facilités (ni utilitarisme, ni déontologie kantienne, ni relativisme).
- L'indépendance vis-à-vis des modes et des autorités.
- L'ancrage dans des engagements concrets (Oxfam) qui donnent du sérieux à la réflexion morale.
Ces vertus intellectuelles font de Foot un modèle de probité philosophique. Dans un monde où la philosophie morale est souvent tentée par les solutions rapides ou les performances médiatiques, sa figure offre un contre-modèle précieux : celui d'une pensée patiente, exigeante, fidèle aux complexités du réel moral. C'est probablement sa contribution la plus durable, au-delà même des thèses particulières qu'elle a défendues.
À l'heure où les questions morales se posent sous des formes nouvelles (intelligence artificielle, crise climatique, transformations bio-techniques de l'humain), avoir hérité d'une figure comme Philippa Foot est un atout : sa pensée offre des outils, son exemple offre une discipline, et sa générosité de jugement offre un horizon de ce que peut être une vie philosophique consacrée à la pensée morale.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Rosalind Hursthouse, On Virtue Ethics, Oxford UP, 1999. Synthèse de l'éthique de la vertu contemporaine par une élève de Foot. Disponible en français : L'Éthique des vertus, Vrin (en projet).
- Christine Tappolet et Solange Chavel (dir.), L'Éthique de la vertu, Vrin, 2020 (en projet). Anthologie commentée en français.
- Solange Chavel, Se mettre à la place d'autrui. L'imagination morale, Presses Universitaires de Rennes, 2012. Inclut des discussions sur Foot.
- Vanessa Nurock, Sommes-nous naturellement moraux ?, PUF, 2011. Pour le débat sur le naturalisme éthique.
Études philosophiques approfondies
- Lawrence Blum, Friendship, Altruism and Morality, Routledge, 1980. Étude qui dialogue avec Foot, Anscombe, Murdoch.
- Daniel Russell (dir.), The Cambridge Companion to Virtue Ethics, Cambridge UP, 2013. Recueil de référence en anglais.
- Julia Annas, Intelligent Virtue, Oxford UP, 2011. Prolongement contemporain.
- John Hacker-Wright, Philippa Foot's Moral Thought, Bloomsbury, 2013. La meilleure monographie consacrée à Foot.
- Micah Lott, Moral Virtue and Nature. A Defense of Ethical Naturalism, Bloomsbury, 2023. Défense récente du naturalisme moral fooien.
Sur le dilemme du tramway
- F.M. Kamm, The Trolley Problem Mysteries, Oxford UP, 2015. Analyse philosophique approfondie.
- David Edmonds, Would You Kill the Fat Man? The Trolley Problem and What Your Answer Tells Us About Right and Wrong, Princeton UP, 2013. Présentation accessible et historique du problème, à un large public.
- Judith Jarvis Thomson, articles « Killing, Letting Die, and the Trolley Problem » (1976) et « The Trolley Problem » (1985), repris dans Rights, Restitution, and Risk, Harvard UP, 1986.
- Joshua Greene, Moral Tribes. Emotion, Reason, and the Gap Between Us and Them, Penguin, 2013. Approche en psychologie morale empirique.
Sur la philosophie d'Oxford d'après-guerre
- Mary Warnock, Mary Warnock: A Memoir, Duckworth, 2000. Mémoires d'une contemporaine d'Oxford qui éclairent l'atmosphère.
- B.A.O. Williams, Ethics and the Limits of Philosophy, Harvard UP, 1985. Bernard Williams en dialogue avec Foot.
- Iris Murdoch, La Souveraineté du bien, Éditions de l'Éclat, 1994 (1970). Autre figure majeure du « quatuor de Somerville ».
- Mary Midgley, Beast and Man. The Roots of Human Nature, Cornell UP, 1978. Une autre philosophie naturaliste.
Sur l'éthique de la vertu
- Alasdair MacIntyre, Après la vertu. Étude de théorie morale, PUF, 1997 (1981). Œuvre fondatrice de l'éthique de la vertu communautariste.
- Martha Nussbaum, La Fragilité du bien. Fortune et éthique dans la tragédie et la philosophie grecques, Éditions de l'Éclat, 2016 (1986).
- Martha Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d'un monde plus juste ?, Climats-Flammarion, 2012.
Œuvres de Foot disponibles en français
Œuvre principale
- Le Bien naturel, traduction de John E. Jackson et Jean-Marc Tétaz, Labor et Fides, Genève, 2014. Traduction de Natural Goodness (2001). La seule œuvre de Foot disponible en intégralité en français. C'est l'incontournable.
Articles traduits en français
Quelques articles importants ont été traduits dans des anthologies de philosophie morale :
- « Les vertus et les vices » (« Virtues and Vices », 1978), dans Catherine Audard (dir.), Anthologie historique et critique de l'utilitarisme, PUF, 1999.
- « La morale comme système d'impératifs hypothétiques » (« Morality as a System of Hypothetical Imperatives », 1972), dans Monique Canto-Sperber (dir.), La Philosophie morale britannique, PUF, 1994.
- « Le problème de l'avortement et la doctrine du double effet » (« The Problem of Abortion and the Doctrine of Double Effect », 1967), dans Marc Neuberg (dir.), La Responsabilité. Questions philosophiques, PUF, 1997.
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder Philippa Foot, plusieurs entrées sont possibles :
- Pour découvrir Foot : commencer par Le Bien naturel (Labor et Fides, 2014), qui présente la synthèse mature de sa pensée. Lecture exigeante mais récompensée. Le livre est court (environ 150 pages) mais d'une grande densité.
- Pour le dilemme du tramway : lire l'article original « The Problem of Abortion and the Doctrine of Double Effect » (1967) en anglais (le texte est facilement accessible), ou les pages qui lui sont consacrées dans le livre de David Edmonds, Would You Kill the Fat Man? (2013). Ne pas se contenter de la version « culture populaire » du dilemme, qui dénature la pensée originelle.
- Pour l'éthique de la vertu : Rosalind Hursthouse, On Virtue Ethics (1999), donne une excellente vue d'ensemble du courant dans lequel s'inscrit Foot.
- Pour la philosophie d'Oxford : Iris Murdoch, La Souveraineté du bien (1970) offre un contrepoint élégant et brillant à Foot, dans le même milieu intellectuel.
- Pour l'approche analytique de la morale : Bernard Williams, L'Éthique et les limites de la philosophie (1985, traduction Gallimard 1990) dialogue constamment avec Foot, dans une direction plus sceptique.
- Pour la dimension contemporaine : John Hacker-Wright, Philippa Foot's Moral Thought (2013) offre une monographie de référence.
Sur le naturalisme moral
- Vanessa Nurock, Sommes-nous naturellement moraux ?, PUF, 2011.
- Christine Korsgaard, The Sources of Normativity, Cambridge UP, 1996. Position alternative kantienne contre laquelle Foot a parfois argué.
- John McDowell, Mind, Value, and Reality, Harvard UP, 1998. Pour la dimension épistémologique du naturalisme moral.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Philippa Foot » par Talbot Brewer, plato.stanford.edu. Synthèse universitaire de qualité, libre d'accès.
- Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu), article « Philippa Ruth Foot ».
- Site personnel de Rosalind Hursthouse, qui a recueilli plusieurs ressources sur l'éthique de la vertu.
Note pratique
Lire Philippa Foot demande une disposition particulière. Son style est sec, précis, sans rhétorique. Elle ne séduit pas le lecteur ; elle l'invite à une discipline analytique exigeante. Plusieurs conseils pour la lecture :
- Lire lentement : chaque page mérite une attention soutenue. Les distinctions sont fines, les arguments délicats.
- Lire plusieurs fois : la première lecture peut sembler aride, la deuxième révèle les profondeurs.
- Lire avec les cas en tête : les analyses fooiennes sont toujours arrimées à des situations concrètes (l'avortement, le tramway, le médecin transplanteur). Garder ces situations présentes éclaire les concepts.
- Lire en dialogue avec ses adversaires : Foot pense contre l'émotivisme, contre le kantisme, contre l'utilitarisme. Connaître au moins sommairement ces positions adverses éclaire ses propres thèses.
Le lecteur qui accepte cette discipline est récompensé. Foot offre une philosophie morale fiable : on peut s'appuyer sur ses analyses pour penser des questions concrètes, et on a la quasi-certitude que les distinctions qu'elle propose sont robustes. Dans un monde où la philosophie morale est sollicitée sur de nombreux fronts (bio-éthique, intelligence artificielle, climat, animal), avoir hérité d'une telle ressource analytique est précieux.
Sa figure intellectuelle elle-même est un modèle : longue patience d'une pensée, indépendance face aux modes, exigence de précision, ancrage dans des engagements concrets (Oxfam). Lire Philippa Foot, c'est aussi rencontrer une vie philosophique exemplaire, faite de cinquante ans de travail méthodique sur des questions difficiles, sans cesse retravaillées avec patience et probité.