György Lukács
Philosophe marxiste et critique littéraire hongrois, fondateur du marxisme occidental. Sa théorie de la réification et de la conscience de classe (Histoire et conscience de classe, 1923) et sa théorie du réalisme ont profondément marqué la pensée critique et l'esthétique du XXe siècle.
Biographie
György Lukács (parfois francisé en Georges Lukács, en allemand Georg Lukács) naît le 13 avril 1885 à Budapest, dans le royaume de Hongrie alors intégré à l'Empire austro-hongrois, et meurt le 4 juin 1971 dans la même ville. Philosophe marxiste, critique littéraire et théoricien majeur du XXe siècle, il est l'une des grandes figures du marxisme occidental, dont l'œuvre a profondément marqué la pensée critique et l'esthétique.
Lukács naît dans une famille juive aisée et anoblie : son père est un banquier influent. Il reçoit une formation cosmopolite et brillante, étudie à Budapest, puis en Allemagne, à Berlin et à Heidelberg, où il fréquente les milieux intellectuels les plus vivants de l'époque. Il y côtoie notamment le sociologue Max Weber et le philosophe Georg Simmel, dont l'influence marque ses premiers travaux, consacrés à l'esthétique et à la théorie littéraire (L'Âme et les Formes, 1910 ; La Théorie du roman, 1916).
La Première Guerre mondiale et la révolution russe de 1917 provoquent chez Lukács une conversion au communisme. Il adhère au Parti communiste hongrois en 1918 et participe activement à la éphémère République des conseils de Hongrie en 1919, comme commissaire du peuple à l'éducation et à la culture. Après l'écrasement de cette révolution, il s'exile à Vienne. C'est dans cet exil qu'il publie, en 1923, son œuvre la plus célèbre et la plus influente, Histoire et conscience de classe.
Cet ouvrage, immédiatement condamné par l'orthodoxie communiste comme « idéaliste », place Lukács dans une position inconfortable, entre sa fidélité au mouvement communiste et l'originalité de sa pensée. Il fait son autocritique, ce qui marque le début d'une longue série de compromis avec l'orthodoxie. Réfugié à Moscou dans les années 1930, il y poursuit ses travaux d'esthétique. De retour en Hongrie après la guerre, il devient une figure intellectuelle importante du régime, tout en restant suspect aux yeux des autorités. Lors de l'insurrection hongroise de 1956, il participe au gouvernement réformateur d'Imre Nagy comme ministre de la Culture ; après l'écrasement de l'insurrection par les Soviétiques, il est brièvement déporté en Roumanie, puis autorisé à revenir. Il consacre ses dernières années à de vastes travaux d'esthétique et d'ontologie. Il meurt à Budapest en 1971.
Pensée principale
György Lukács est l'un des principaux fondateurs de ce qu'on a appelé le marxisme occidental, un courant qui, à partir des années 1920, cherche à renouveler la pensée de Marx en la dégageant du déterminisme économique et en lui redonnant une dimension philosophique, en particulier par un retour à Hegel. L'apport de Lukács est considérable à la fois en philosophie politique, par sa théorie de la réification et de la conscience de classe, et en esthétique, par sa théorie du réalisme.
Réification et conscience de classe
L'œuvre majeure de Lukács, Histoire et conscience de classe (1923), introduit ou renouvelle plusieurs concepts décisifs. Le plus influent est celui de réification (Verdinglichung), que Lukács développe à partir de l'analyse marxienne du fétichisme de la marchandise, en la croisant avec l'analyse weberienne de la rationalisation.
La réification désigne le processus par lequel, dans le capitalisme, les rapports entre les hommes prennent la forme de rapports entre des choses. Le travail humain devient une marchandise quantifiable, échangeable ; les relations sociales sont vécues comme des relations objectives, régies par des lois quasi naturelles qui échappent aux individus. Cette « chosification » ne touche pas seulement l'économie : elle imprègne toute la conscience, toute la culture, jusqu'aux formes de la pensée philosophique. Lukács soutient que la philosophie classique allemande, de Kant à Hegel, a buté sur des problèmes (le rapport du sujet et de l'objet, la chose en soi) qui sont en réalité l'expression théorique de cette réification.
À cette analyse, Lukács joint une théorie de la conscience de classe. Le prolétariat occupe selon lui une position singulière : étant à la fois sujet et objet du processus historique (il est la marchandise-travail, mais aussi la classe qui produit toute valeur), il peut accéder à une conscience qui perce la réification et saisit la totalité du processus social. Cette idée de la totalité, héritée de Hegel, est centrale : contre la pensée bourgeoise qui fragmente le réel en domaines séparés, la pensée dialectique vise à saisir l'ensemble. La conscience de classe du prolétariat serait ainsi le lieu d'un dépassement possible de la réification, et l'agent de la transformation révolutionnaire.
L'esthétique et la théorie du réalisme
L'autre grand versant de l'œuvre de Lukács est l'esthétique et la critique littéraire, à laquelle il consacre une part immense de ses travaux, en particulier dans la seconde moitié de sa vie.
Lukács développe une théorie du réalisme qui fait de la grande littérature réaliste (Balzac, Tolstoï, Thomas Mann) le sommet de l'art. Pour lui, l'œuvre d'art véritable a une fonction de connaissance : elle reflète la réalité sociale dans sa totalité et ses contradictions, à travers des « types » qui condensent les tendances essentielles d'une époque. Le grand roman réaliste donne à voir la société comme un tout dynamique, là où le naturalisme se perd dans le détail descriptif et où le modernisme (qu'il critique sévèrement) se réfugie dans la subjectivité et la fragmentation, reflétant et entérinant la réification au lieu de la dépasser.
Cette esthétique, fortement normative, a fait l'objet de vives critiques (notamment de la part d'Adorno et de Brecht, qui défendaient les formes modernistes que Lukács condamnait). Le débat sur le réalisme, entre Lukács et ses adversaires, est l'un des grands débats esthétiques du XXe siècle. Au-delà de ces controverses, Lukács reste un penseur majeur du rapport entre l'art, la connaissance et la société, et l'un des plus grands théoriciens marxistes de la culture.
Œuvres majeures
L'œuvre de Lukács est vaste et s'étend sur plus de soixante ans, depuis ses premiers essais esthétiques jusqu'aux grands traités de la maturité. On peut y distinguer une période pré-marxiste, puis l'œuvre marxiste qui fait sa renommée.
L'Âme et les Formes (1910) est l'un de ses premiers livres, un recueil d'essais d'esthétique et de critique littéraire d'inspiration néokantienne et romantique. Il témoigne du Lukács pré-marxiste, marqué par Simmel et Dilthey.
La Théorie du roman (1916) est une œuvre majeure de la jeunesse, écrite avant sa conversion au marxisme. Lukács y propose une philosophie du roman comme forme propre au « monde abandonné des dieux », expression d'une époque qui a perdu la totalité organique de l'épopée grecque. Ce livre, d'inspiration hégélienne, a exercé une grande influence sur la théorie littéraire.
Histoire et conscience de classe (Geschichte und Klassenbewusstsein, 1923) est l'œuvre la plus célèbre et la plus influente de Lukács. Ce recueil d'essais introduit les concepts de réification et de totalité, et propose une relecture hégélienne du marxisme. Condamné par l'orthodoxie communiste, il est devenu un texte fondateur du marxisme occidental et de la théorie critique.
Dans les décennies suivantes, Lukács consacre l'essentiel de ses forces à l'esthétique et à la critique littéraire. Le Roman historique (1937), Balzac et le réalisme français, La Signification présente du réalisme critique, et de nombreux essais développent sa théorie du réalisme et sa critique du modernisme.
Les œuvres tardives sont des sommes monumentales : une vaste Esthétique (Die Eigenart des Ästhetischen, 1963) et une Ontologie de l'être social (inachevée, publiée à titre posthume), où Lukács tente une refondation philosophique du marxisme. Ces œuvres tardives, immenses et exigeantes, sont moins lues que Histoire et conscience de classe, mais témoignent de l'ambition systématique du dernier Lukács.
Postérité et influence
L'influence de Lukács est considérable, et elle s'exerce sur plusieurs traditions : le marxisme occidental, la théorie critique, l'esthétique et la sociologie de la littérature.
Histoire et conscience de classe est l'un des textes fondateurs du marxisme occidental. Par son insistance sur la dimension hégélienne et philosophique du marxisme, contre le déterminisme économique et le « marxisme orthodoxe » de la IIe et de la IIIe Internationale, Lukács a ouvert une voie qu'emprunteront de nombreux penseurs. Le concept de réification, en particulier, a connu une fortune immense.
L'influence sur l'École de Francfort est directe et profonde. Horkheimer, Adorno, Benjamin, Marcuse ont tous lu et discuté Lukács. Le concept de réification est au cœur de la critique francfortoise de la société et de la « raison instrumentale ». La théorie critique, sur bien des points, prolonge et transforme les intuitions de Histoire et conscience de classe, même quand elle les critique.
En esthétique et en théorie littéraire, l'influence de Lukács est tout aussi importante, quoique plus controversée. Sa théorie du réalisme a marqué la critique littéraire marxiste, mais elle a aussi suscité de vives oppositions. Le débat sur le réalisme et le modernisme, qui l'oppose notamment à Bertolt Brecht et à Adorno, est resté célèbre : là où Lukács défendait le grand réalisme classique, ses adversaires valorisaient les formes modernistes (montage, distanciation, fragmentation) que Lukács jugeait décadentes. Lucien Goldmann, en France, a prolongé l'approche lukácsienne dans sa sociologie de la littérature.
La postérité de Lukács est aussi marquée par l'ambiguïté de sa position politique. Ses multiples autocritiques, ses compromis avec le stalinisme, son rôle complexe dans le mouvement communiste, ont nourri un débat sur la cohérence et sur l'intégrité de son parcours. Certains y voient un penseur contraint par les circonstances tragiques de son époque, d'autres lui reprochent sa soumission à l'orthodoxie. Ce débat sur l'homme n'enlève rien à l'importance de l'œuvre.
Aujourd'hui, Lukács est reconnu comme un classique de la pensée du XXe siècle. Histoire et conscience de classe reste un texte étudié et discuté, le concept de réification connaît des reprises contemporaines (notamment chez Axel Honneth), et son œuvre esthétique, malgré ses aspects datés, garde des lecteurs attentifs. Penseur de la totalité, de la réification et du réalisme, Lukács demeure une référence pour la pensée critique.
Controverses et débats
L'œuvre et la vie de Lukács ont suscité plusieurs débats majeurs, qui touchent à la fois à sa philosophie, à son esthétique et à son engagement politique.
Le premier débat, interne au marxisme, porte sur Histoire et conscience de classe lui-même. Dès sa parution en 1923, le livre fut condamné par l'orthodoxie communiste (notamment par Zinoviev) comme « idéaliste » et « hégélien », c'est-à-dire comme une déviation par rapport au matérialisme de l'orthodoxie. Lukács fit son autocritique et désavoua en partie son propre livre. La question demeure : faut-il lire Histoire et conscience de classe comme l'œuvre authentique de Lukács, ou ses désaveux ultérieurs comme l'expression de sa vraie position ? La plupart des commentateurs considèrent que le livre de 1923, malgré son auteur, reste son apport le plus puissant et le plus original.
Le deuxième débat, esthétique, est le célèbre débat sur le réalisme et l'expressionnisme (puis le modernisme), dans les années 1930. Lukács défendait le grand réalisme (Balzac, Tolstoï) comme la forme artistique la plus haute et critiquait sévèrement les avant-gardes modernistes (expressionnisme, Joyce, Kafka), qu'il jugeait décadentes et complices de la réification. Bertolt Brecht et Adorno, de points de vue différents, s'opposèrent vigoureusement à lui, défendant les formes modernistes comme plus aptes à saisir et à critiquer la réalité du capitalisme tardif. Ce débat, l'un des plus riches de l'esthétique du XXe siècle, n'est pas tranché : il oppose deux conceptions de l'art critique.
Le troisième débat, le plus délicat, concerne le rapport de Lukács au stalinisme. Tout au long de sa vie, Lukács a multiplié les autocritiques et les compromis avec l'orthodoxie communiste, parfois au prix du reniement de ses propres idées. Comment juger ce parcours ? Pour certains, Lukács fut un penseur tragiquement contraint, qui sauvegarda ce qu'il pouvait de sa pensée dans des circonstances historiques écrasantes (le stalinisme, l'exil, les répressions). Pour d'autres, ses compromissions entachent gravement son intégrité intellectuelle. Lui-même a parlé, à propos de ses concessions, d'une stratégie de survie pour continuer à penser. Le débat sur la cohérence entre l'homme et l'œuvre reste ouvert et difficile.
Un dernier débat porte sur la valeur de son œuvre tardive (la grande Esthétique et l'Ontologie de l'être social). Certains y voient un sommet de maturité, une refondation ambitieuse du marxisme ; d'autres, un retour à un dogmatisme philosophique moins fécond que les intuitions de 1923. L'évaluation de ces œuvres monumentales et difficiles reste un chantier.
Pour aller plus loin
Lukács est un auteur exigeant, mais certaines de ses œuvres sont plus accessibles que d'autres, et plusieurs voies d'entrée sont possibles selon les centres d'intérêt.
Pour découvrir le Lukács théoricien du roman, La Théorie du roman (1916) est une œuvre de jeunesse relativement accessible et magnifiquement écrite. Elle a marqué durablement la théorie littéraire et se lit avec profit même indépendamment du marxisme.
Pour le Lukács marxiste, Histoire et conscience de classe (1923) est l'œuvre incontournable, mais elle est exigeante. L'essai central sur la réification (« La Réification et la conscience du prolétariat ») est le plus important : on peut commencer par lui. Une bonne édition française existe.
Pour le Lukács esthéticien, les essais sur le roman et le réalisme (Balzac et le réalisme français, Le Roman historique) sont plus accessibles que la monumentale Esthétique tardive, réservée aux lecteurs déjà engagés dans son œuvre.
Pour situer Lukács, il est éclairant de le lire en lien avec Marx et Hegel, dont il opère la synthèse, et avec l'École de Francfort, qu'il a profondément influencée. Le débat avec Adorno et Brecht sur le réalisme et le modernisme est passionnant à suivre.
L'article « Georg [György] Lukács » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre. En français, les travaux de Nicolas Tertulian et de Michael Löwy sur Lukács sont des références.
Avertissement de lecture : il faut distinguer les périodes de Lukács (le pré-marxiste, le Lukács de 1923, le Lukács stalinien, le Lukács tardif) pour ne pas lui prêter une position unique. Sa pensée a évolué, parfois sous la contrainte, et les commentateurs sérieux signalent ces déplacements.