Cahiers de prison
Titre original : Quaderni del carcere
Publication : 1948-1951 (édition thématique posthume), 1975 (édi (posthume)
Type :
Analyse
Présentation
Les Cahiers de prison (en italien Quaderni del carcere) sont l'œuvre majeure d'Antonio Gramsci, rédigés en prison fasciste entre février 1929 et août 1935. L'ensemble comprend 33 cahiers manuscrits totalisant environ 2 848 pages dans l'édition critique de référence. Tous écrits à la main, dans des conditions matérielles éprouvantes, sous la surveillance constante des autorités carcérales fascistes.
L'œuvre n'a jamais été publiée du vivant de Gramsci, qui meurt à 46 ans, le 27 avril 1937, à la clinique romaine de Quisisana, quelques jours après avoir recouvré une liberté conditionnelle largement formelle. Les cahiers ont été sauvés par sa belle-sœur Tatiana Schucht qui les a fait sortir clandestinement de la clinique et transmis à Palmiro Togliatti, alors secrétaire du Parti communiste italien en exil à Moscou. C'est sous la direction de Togliatti, avec la collaboration de Felice Platone, que les Cahiers ont été publiés en italien pour la première fois entre 1948 et 1951 chez Einaudi à Turin, dans une édition thématique organisée en six volumes (Il materialismo storico e la filosofia di Benedetto Croce, Gli intellettuali e l'organizzazione della cultura, Il Risorgimento, Note sul Machiavelli, sulla politica e sullo Stato moderno, Letteratura e vita nazionale, Passato e presente).
Cette première édition, qui a fait la renommée internationale de Gramsci, a été critiquée pour son caractère non chronologique et pour certaines omissions politiques. L'édition critique complète des Quaderni selon l'ordre chronologique original de rédaction, établie par Valentino Gerratana, a été publiée chez Einaudi en 1975 en quatre volumes. C'est désormais l'édition de référence pour la recherche.
En français, l'œuvre a connu plusieurs traductions partielles successives. Robert Paris a entrepris à partir de 1978 une traduction intégrale chez Gallimard dans la collection « Bibliothèque de philosophie » qui a abouti à cinq tomes (1978-1996) restés inachevés. Une nouvelle traduction française des Cahiers est en cours sous la direction d'André Tosel et de Romain Descendre chez ENS Éditions, dans le respect de l'ordre chronologique de Gerratana.
Les Cahiers de prison sont reconnus comme l'une des œuvres philosophiques et politiques majeures du XXᵉ siècle, et comme le texte fondateur du marxisme occidental dans sa version la plus féconde et la plus indépendante des orthodoxies. Les concepts forgés par Gramsci, particulièrement l'hégémonie, l'intellectuel organique, le bloc historique et la philosophie de la praxis, ont irrigué d'innombrables traditions intellectuelles : marxisme italien et européen, cultural studies britanniques, théorie politique contemporaine, études postcoloniales, théories féministes.
Contexte historique et conditions de rédaction
Antonio Gramsci (1891-1937) est arrêté le 8 novembre 1926 à Rome, alors qu'il est député communiste au Parlement italien et secrétaire général du Parti communiste italien (PCI) clandestin depuis 1924. L'arrestation intervient malgré son immunité parlementaire, dans le cadre de la vague répressive déclenchée par le régime mussolinien après la tentative d'attentat contre le Duce à Bologne en octobre 1926. Le procès, qui se tient devant le Tribunal spécial pour la défense de l'État en mai-juin 1928, voit le procureur Michele Isgrò prononcer la formule restée célèbre : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans. » Gramsci est condamné à vingt ans, quatre mois et cinq jours de réclusion.
L'incarcération se déroule successivement dans plusieurs prisons :
- Regina Coeli à Rome (novembre 1926 - janvier 1927)
- Maison d'arrêt d'Ustica, île volcanique au nord de la Sicile (déportation décembre 1926 - janvier 1927)
- San Vittore à Milan (1927-1928)
- Maison pénitentiaire de Turi di Bari, dans les Pouilles (juillet 1928 - novembre 1933), lieu principal de rédaction des Cahiers
- Clinique Cusumano à Formia (décembre 1933 - août 1935)
- Clinique Quisisana à Rome (août 1935 - avril 1937), où il meurt.
Gramsci obtient l'autorisation d'écrire dans sa cellule en janvier-février 1929. Il commence le premier cahier le 8 février 1929 par un programme général de travail. La rédaction se poursuit jusqu'en août 1935, où la maladie (problèmes de tuberculose pulmonaire, hémorragie cérébrale, état général critique) le contraint à arrêter.
Les conditions matérielles de la rédaction sont éprouvantes :
- Surveillance constante : chaque cahier doit porter sur la couverture un numéro et un visa du directeur de la prison, qui en vérifie le contenu.
- Censure : Gramsci doit s'autocensurer pour éviter la suppression du cahier. Il invente un langage codé : Marx devient « le fondateur de la philosophie de la praxis », Lénine devient « Ilici », le marxisme devient « philosophie de la praxis », etc.
- Difficultés physiques : maladie chronique, alimentation insuffisante, manque de soins. Gramsci perd ses dents, souffre de troubles digestifs, de céphalées, de problèmes vasculaires.
- Limitations matérielles : restrictions sur les livres autorisés, sur le matériel d'écriture, sur les correspondances.
- Isolement intellectuel : pas de discussion directe avec d'autres intellectuels, échanges seulement par correspondance (Lettres de prison, Lettere dal carcere, publiées chez Einaudi en 1947).
Le contexte intellectuel italien et européen des années 1929-1935 est marqué par :
- L'hégémonie culturelle de Benedetto Croce, philosophe libéral italien (1866-1952), dont l'idéalisme néo-hégélien domine la vie intellectuelle italienne. Croce est l'interlocuteur principal et l'adversaire théorique majeur des Cahiers. Gramsci, qui a profondément lu Croce, entreprend de dépasser dialectiquement la philosophie crocéenne en y intégrant ce qu'elle a de fécond (sa critique du positivisme, sa philosophie de l'histoire) tout en la refondant sur des bases matérialistes.
- L'ascension du fascisme italien (Mussolini au pouvoir depuis 1922) et du national-socialisme allemand (Hitler chancelier en janvier 1933). Gramsci suit dans la mesure du possible ces évolutions à travers la presse autorisée, et y consacre plusieurs analyses (notamment sur le césarisme, sur la révolution passive, sur l'américanisme et le fordisme).
- La bolchevisation stalinienne du mouvement communiste international (Komintern). Gramsci, qui a connu Moscou et Lénine en 1922-1923, prend ses distances avec la ligne stalinienne dès les années 1930. Ses désaccords avec la direction du PCI exilée à Paris (Togliatti, Longo) sur les tactiques antifascistes deviennent un point de rupture au point que Gramsci se sentira partiellement abandonné par son propre parti dans les dernières années.
- La crise de 1929 et la grande dépression mondiale, qui transforment radicalement le paysage politique et social européen et que Gramsci analyse dans plusieurs cahiers (notamment sous l'angle de l'« américanisme et fordisme »).
Structure de l'œuvre
L'ensemble se compose de 33 cahiers (numérotés Q1 à Q29, plus 4 cahiers de traductions). Gramsci distingue :
- Les cahiers miscellanées (Q1 à Q9, Q14 à Q17, Q22), où il note ses lectures et ses premières analyses sous forme de fragments souvent brefs.
- Les cahiers spéciaux (Q10 à Q13, Q18 à Q21, Q23 à Q29), consacrés à des thèmes monographiques : philosophie crocéenne, Risorgimento, Machiavel et la politique, intellectuels, américanisme et fordisme, grammaire, littérature.
- Les cahiers de traductions (Q.A, Q.B, Q.C, Q.D), exercices linguistiques (allemand, russe) où Gramsci traduit notamment des textes de Marx et des contes des frères Grimm.
Les grands ensembles thématiques identifiés par les commentateurs sont :
Philosophie de la praxis et critique de Croce (essentiellement Q10, Q11). Gramsci y développe sa propre conception de la philosophie marxiste comme « philosophie de la praxis » (formule reprise d'Antonio Labriola, premier marxiste italien). Il y critique systématiquement la philosophie idéaliste de Croce, le positivisme de Bukharin (Théorie du matérialisme historique, 1921), et le « marxisme vulgaire » qui réduit Marx à un déterminisme économique mécanique.
Théorie politique : hégémonie, État, intellectuels (Q1, Q3, Q4, Q6, Q7, Q8, Q12, Q13, Q19). Cœur politique des Cahiers. Gramsci y forge ses concepts les plus célèbres : hégémonie culturelle et politique, société civile distinguée de la société politique (État au sens strict), bloc historique (alliance entre groupes sociaux unifiée par une vision du monde commune), intellectuels organiques (par opposition aux intellectuels traditionnels), guerre de position (lutte culturelle de longue durée) vs guerre de mouvement (assaut révolutionnaire frontal), révolution passive (transformation sociale orchestrée par les classes dominantes pour maintenir leur pouvoir).
Machiavel et le Prince moderne (Q13, Q14). Gramsci consacre l'un de ses cahiers les plus denses à une relecture novatrice de Machiavel. Le Prince moderne n'est plus un individu, mais le parti politique révolutionnaire, organisateur collectif d'une volonté politique nouvelle. Cette lecture transforme Machiavel en précurseur de la science politique moderne attentive aux conditions concrètes de l'action.
Risorgimento et histoire italienne (Q19). Analyse de l'unification italienne du XIXᵉ siècle comme révolution passive : transformation menée par en haut (Cavour, monarchie piémontaise) sans participation active des masses populaires, laissant intactes les structures sociales archaïques du Sud. Cette analyse fonde les études italiennes ultérieures sur le « problème méridional ».
Américanisme et fordisme (Q22). Analyse précoce et pénétrante du modèle américain de production capitaliste (taylorisme, fordisme), comme nouvelle phase du capitalisme entraînant une transformation profonde des modes de vie, du rapport au travail, à la sexualité, à la culture. Gramsci voit dans le fordisme une « révolution passive » capitaliste comparable au Risorgimento italien.
Littérature et culture populaire (Q21, Q23). Analyses littéraires (Dante, Pirandello, Manzoni, romans populaires) et théorie de la culture nationale-populaire comme enjeu hégémonique. La littérature populaire (romans-feuilletons, mélodrames) est analysée comme expression idéologique de classe.
Folklore et sens commun (Q11, Q27). Réflexions sur la conscience populaire spontanée, sur les « superstitions » qui structurent la vie quotidienne des classes dominées, sur la nécessité pour le marxisme de se confronter à ce sens commun plutôt que de le rejeter abstraitement.
Thèses centrales
L'hégémonie comme catégorie politique fondamentale. Concept-clef des Cahiers et apport le plus original de Gramsci à la théorie politique du XXᵉ siècle. L'hégémonie désigne la direction culturelle et morale qu'une classe sociale exerce sur les autres classes, en obtenant leur consentement actif à son projet historique. Cette direction se distingue de la simple domination (par la coercition étatique). Une classe est hégémonique quand elle a su faire de ses intérêts particuliers le « sens commun » partagé par la majorité des autres groupes sociaux. Cette conception transforme profondément le marxisme : la lutte des classes ne se réduit pas à un affrontement économique ou militaire, elle est aussi (et surtout) une lutte culturelle pour la définition de la réalité.
La distinction société civile / société politique. Gramsci distingue, contre la conception réductrice de l'État comme simple appareil de répression, deux dimensions de la superstructure : la société civile (ensemble des institutions « privées » qui organisent la culture, l'idéologie, le consentement : Église, école, partis, syndicats, presse, associations) et la société politique (État au sens strict, comme appareil de coercition légitime : gouvernement, armée, police, justice). Dans les démocraties modernes, la société civile est fortement développée et c'est principalement par elle que s'exerce l'hégémonie des classes dominantes. Cette distinction a une importance stratégique majeure : la transformation révolutionnaire doit d'abord conquérir l'hégémonie dans la société civile avant de pouvoir conquérir l'État.
Les intellectuels organiques. Concept-clef. Gramsci distingue deux types d'intellectuels :
- Les intellectuels traditionnels, qui apparaissent comme autonomes par rapport aux groupes sociaux dominants (clergé, universitaires, hommes de lettres). Ils sont en réalité les héritiers de fonctions intellectuelles élaborées par des classes antérieures (féodalité, bourgeoisie ascendante).
- Les intellectuels organiques, qui émergent directement d'une classe sociale donnée et qui élaborent sa conscience théorique et pratique. Toute classe qui aspire à l'hégémonie doit produire ses propres intellectuels organiques. Pour les classes dominées (paysannerie, ouvriers), cette production d'intellectuels organiques est l'enjeu politique majeur.
Cette analyse a une portée universelle : « tous les hommes sont intellectuels, on pourrait dire ; mais tous les hommes n'ont pas dans la société la fonction d'intellectuels ». La fonction intellectuelle n'est pas le privilège d'une caste, elle est latente dans toute activité humaine consciente.
Le bloc historique. Concept par lequel Gramsci désigne l'unité dialectique entre les structures économiques (forces productives, rapports de production) et les superstructures idéologiques (culture, politique, religion). Le bloc historique est l'alliance entre groupes sociaux unifiée par une vision du monde commune et organisée par une élite dirigeante. Le concept permet de penser la cohésion historique d'une formation sociale au-delà du dualisme rigide infrastructure-superstructure du marxisme orthodoxe.
Guerre de mouvement vs guerre de position. Distinction stratégique fondamentale, transposée du vocabulaire militaire. La guerre de mouvement est l'assaut frontal révolutionnaire (modèle d'Octobre 1917 en Russie). La guerre de position est la lutte de longue durée pour la conquête progressive des positions culturelles et politiques (modèle adapté aux démocraties occidentales développées). Gramsci affirme que dans les sociétés capitalistes mûres (où la société civile est développée), c'est la guerre de position qui s'impose : les classes dominées doivent construire patiemment leur hégémonie culturelle avant de pouvoir prétendre à la prise du pouvoir d'État.
La révolution passive. Concept original de Gramsci. La révolution passive est une transformation sociale menée par en haut, par les classes dominantes ou par une fraction d'entre elles, sans participation active des masses populaires, pour désamorcer une menace révolutionnaire en absorbant certaines de ses demandes. Le Risorgimento italien, le fordisme américain, le réformisme du New Deal en sont des exemples. La révolution passive est une stratégie efficace des classes dominantes mais elle laisse intactes les contradictions de fond.
La philosophie de la praxis. Formule par laquelle Gramsci désigne le marxisme dans les Cahiers (en partie pour des raisons de censure carcérale, en partie par conviction théorique). La philosophie de la praxis n'est ni un matérialisme mécaniste (Bukharin), ni un idéalisme absolu (Croce, Gentile), mais une dialectique matérialiste-historique qui conçoit la pensée comme indissolublement liée à la pratique sociale. Toute philosophie est l'expression d'un moment historique et d'une position sociale ; toute pratique est porteuse d'une conception du monde implicite.
Le sens commun et la conception du monde. Gramsci insiste sur le fait que chacun a une conception du monde, même implicite : c'est le sens commun transmis par la tradition, la famille, l'école, la religion, les médias. Cette conception spontanée est généralement contradictoire et fragmentaire. Le travail philosophique consiste à rendre cohérente sa propre conception du monde et à transformer le sens commun en bon sens (buon senso) éclairé. C'est l'enjeu de l'éducation populaire et de la formation d'intellectuels organiques.
Critique de l'économisme. Gramsci critique vigoureusement le « marxisme vulgaire » qui réduit toute la politique à un reflet automatique de l'économie. La politique a une autonomie relative : les conjonctures politiques ne se déduisent pas mécaniquement des structures économiques, elles sont l'objet de luttes et de stratégies dont l'issue n'est pas écrite d'avance. Cette critique de l'économisme est l'un des apports majeurs de Gramsci à la théorie marxiste.
Postérité et influence
Influence sur le marxisme italien. Les Cahiers de prison sont le texte fondateur du marxisme italien d'après-guerre. Le PCI sous Togliatti, puis sous Berlinguer et l'« eurocommunisme » des années 1970, s'inspire massivement de Gramsci. La théorie du compromis historique (alliance des communistes avec les démocrates-chrétiens, 1973-1979) trouve dans Gramsci l'une de ses références. L'école gramscienne italienne (Norberto Bobbio, Eugenio Garin, Cesare Luporini, Nicola Badaloni, Biagio De Giovanni, Giuseppe Vacca) a produit d'innombrables commentaires.
Influence sur le marxisme français. Louis Althusser (URGENT), dans Lire le Capital (1965) et Pour Marx (1965), dialogue constamment avec Gramsci, dont il reprend les concepts de société civile et d'appareils idéologiques d'État (qu'il transforme dans son célèbre essai « Idéologie et appareils idéologiques d'État », 1970). Nicos Poulantzas, dans Pouvoir politique et classes sociales (1968) et ses œuvres ultérieures, prolonge l'analyse gramscienne de l'État capitaliste.
Influence sur les Cultural Studies britanniques. Les Cultural Studies de l'école de Birmingham (Richard Hoggart, Raymond Williams, Stuart Hall) sont profondément marquées par Gramsci. Stuart Hall, en particulier, a fait de l'hégémonie gramscienne l'un des concepts centraux de l'analyse des cultures populaires et des médias contemporains. La revue Marxism Today dans les années 1980 a diffusé l'usage gramscien de l'hégémonie pour analyser le thatchérisme comme « autoritarisme populaire ».
Influence sur la théorie politique contemporaine. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, dans Hégémonie et stratégie socialiste (1985), refondent la théorie politique post-marxiste sur une lecture gramscienne. Le concept gramscien d'hégémonie devient le centre d'une théorie du discours politique influente, qui inspirera ensuite les courants populistes de gauche contemporains (Podemos en Espagne, France insoumise, etc.).
Influence sur les études postcoloniales. Edward Saïd (URGENT, L'Orientalisme, 1978) reprend Gramsci pour analyser l'hégémonie culturelle occidentale sur les sociétés colonisées. Le concept gramscien de « subalternes » est repris par les Subaltern Studies indiennes (Ranajit Guha, Gayatri Spivak, Dipesh Chakrabarty) qui en font la catégorie centrale d'une histoire « par le bas » des sociétés colonisées et postcoloniales.
Influence sur les théories féministes. Les théoriciennes féministes (notamment celles influencées par les Cultural Studies) ont mobilisé Gramsci pour analyser l'hégémonie patriarcale dans la culture quotidienne. La notion gramscienne d'intellectuel organique a été reprise par des théoriciennes comme bell hooks pour penser le rôle politique des intellectuelles issues de groupes marginalisés.
Influence sur la critique culturelle et littéraire. Les théoriciens marxistes anglo-saxons de la littérature (Fredric Jameson, Terry Eagleton) ont fait un usage intensif de Gramsci. La théorie du « roman national », des cultures populaires, des « structures de sentiment » (Raymond Williams) doit beaucoup à Gramsci.
Influence sur la pensée politique contemporaine de droite. Paradoxalement, Gramsci a aussi été lu par des théoriciens de la « nouvelle droite » européenne (Alain de Benoist en France notamment) qui ont retourné le concept d'hégémonie culturelle au profit de stratégies métapolitiques d'extrême-droite. Cette « gramscisme de droite » est l'une des lectures les plus controversées du marxiste italien.
Lectures contemporaines. Les Cahiers de prison sont aujourd'hui parmi les œuvres marxistes les plus lues et discutées internationalement. Ils nourrissent des champs très divers : théorie politique, études culturelles, sociologie, science politique, histoire, théorie littéraire, études postcoloniales et de genre. Leur fécondité tient à leur caractère fragmentaire qui résiste aux interprétations dogmatiques et à leur richesse conceptuelle qui se prête à des reprises multiples.
Critiques principales :
- Critique stalinienne classique : pour le marxisme orthodoxe stalinien des années 1950-1960, Gramsci était suspect d'idéalisme (trop d'attention aux superstructures, à la culture), de réformisme (la guerre de position dilue la perspective révolutionnaire), de crocéanisme (proximité méthodologique trop grande avec Croce).
- Critique althussérienne : Althusser, malgré ses dettes envers Gramsci, lui reproche un historicisme (lire toute philosophie comme expression de son moment) qui ne permet pas de fonder rigoureusement une science marxiste universelle.
- Critique fragmentaire : la nature des Cahiers (notes, fragments, brouillons jamais retravaillés pour publication) rend leur interprétation incertaine. Les concepts gramsciens n'ont pas la rigueur définitive d'un système.
- Critique de l'élasticité conceptuelle : le concept d'hégémonie a été tellement mobilisé, dans des contextes si divers, qu'il a perdu une partie de sa précision originelle. Cette élasticité est à la fois sa force (fécondité) et sa faiblesse (vague conceptuel).
Controverses et débats
Le statut philosophique de Gramsci. Gramsci est-il un philosophe au sens classique, ou plutôt un théoricien politique dont l'œuvre philosophique reste inachevée ? Position majoritaire actuelle : il est philosophe au sens d'une philosophie de la praxis qui ne se sépare pas de l'engagement politique. L'inachèvement de l'œuvre (due aux conditions carcérales) est partie intégrante de sa forme, qui résiste aux systématisations rigides.
Continuité ou rupture avec le marxisme classique ? Gramsci prolonge-t-il Marx, Engels et Lénine, ou rompt-il avec eux ? Les lectures continuistes (Togliatti, école italienne classique) soulignent la fidélité gramscienne. Les lectures de rupture (Althusser partiellement, Laclau et Mouffe) voient en Gramsci un point de départ pour un post-marxisme. Position partagée : Gramsci est dans une continuité créatrice qui prolonge le marxisme en le transformant en profondeur.
L'usage politique des concepts gramsciens. Les concepts d'hégémonie, de guerre de position, de bloc historique ont été mobilisés par des courants politiques très divers (eurocommunisme, gauche radicale, nouvelle droite). Cette plasticité politique est-elle légitime ou trahit-elle la pensée gramscienne ? Position majoritaire : Gramsci offre des outils analytiques dont l'usage politique dépend du projet historique qui les mobilise. L'usage de droite trahit l'orientation politique de fond de Gramsci, mais peut techniquement réutiliser certains de ses concepts.
Le rapport à Croce. Quelle est la nature précise du rapport entre Gramsci et Croce ? Dépassement dialectique (Gramsci intègre puis surmonte Croce) ou dépendance persistante (Gramsci reste tributaire de l'idéalisme crocéen) ? Le débat reste vif entre commentateurs italiens. Position majoritaire : Gramsci opère bien un dépassement, mais qui implique une dette structurelle envers Croce dans la formulation même des questions philosophiques.
Citations clés
« Tous les hommes sont des philosophes, en ce sens qu'ils ont tous une conception du monde, plus ou moins cohérente, mais qui imprègne leur pratique. »
-- Cahiers de prison, Q11, paraphrase
« L'analyse de cette proposition de Marx selon laquelle l'humanité ne se pose que les problèmes qu'elle peut résoudre conduit à pouvoir affirmer la nécessité historique d'une nouvelle conception du monde. »
-- Cahiers de prison, Q11
« Une masse humaine ne se distingue pas et ne devient pas indépendante pour son propre compte sans s'organiser ; et il n'y a pas d'organisation sans intellectuels, c'est-à-dire sans organisateurs et dirigeants. »
-- Cahiers de prison, Q11
« Tous les hommes sont intellectuels, on pourrait dire ; mais tous les hommes n'ont pas dans la société la fonction d'intellectuels. »
-- Cahiers de prison, Q12
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »
-- Cahiers de prison, Q3, §34 (formulation devenue célèbre)
Pour aller plus loin
- Antonio Gramsci, Cahiers de prison, traduction française de Robert Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 5 volumes parus entre 1978 et 1996. Traduction française la plus complète disponible, partielle néanmoins.
- Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, édition critique de Valentino Gerratana, Einaudi, 4 volumes, 1975. Édition critique de référence en italien.
- Antonio Gramsci, Lettres de prison, traduction française d'Hélène Albani et Christian Depasse, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1971. Complément biographique indispensable.
- Antonio Gramsci, Écrits politiques (1914-1926), traduction française, Gallimard, 3 volumes, 1974-1980. Écrits antérieurs à l'emprisonnement.
- André Tosel, Le Marxisme du XXᵉ siècle, Syllepse, 2009. Pour situer Gramsci dans son contexte marxiste.
- Christine Buci-Glucksmann, Gramsci et l'État. Pour une théorie matérialiste de la philosophie, Fayard, 1975. Étude française majeure.
- Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, Gramsci dans le texte, ENS Éditions, 2020. Introduction française récente.
- Robert P. Resch, Gramsci's Politics, Verso, 1992. Étude anglo-saxonne.
- Joseph A. Buttigieg, Antonio Gramsci's Prison Notebooks, Columbia University Press, 3 volumes parus, 1992-2007. Édition critique anglaise en cours.
- Perry Anderson, The Antinomies of Antonio Gramsci, New Left Review n°100, 1976. Article devenu classique.
Sources
- « Quaderni del carcere », Wikipédia (versions italienne, française et anglaise), consulté le 04/06/2026.
- Notice « Antonio Gramsci » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Joseph V. Femia, plato.stanford.edu, consulté le 04/06/2026.
- Site officiel de la Fondazione Istituto Gramsci, fondazionegramsci.org, consulté le 04/06/2026.
- Notice « Antonio Gramsci » dans l'Internet Encyclopedia of Philosophy (IEP), iep.utm.edu, consulté le 04/06/2026.
- Christine Buci-Glucksmann, Gramsci et l'État, pour la mise en contexte.
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role: interlocuteur description: | Marx est l'inspirateur philosophique principal des Cahiers. Gramsci désigne le marxisme par la formule philosophie de la praxis pour des raisons à la fois de censure carcérale et de conviction théorique. Il développe une lecture non économiste de Marx attentive aux superstructures, à la culture, à la politique.
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role: interlocuteur description: | Hegel est l'arrière-plan philosophique majeur des Cahiers, médié par Marx et par Croce. La méthode dialectique gramscienne hérite de Hegel via Marx. Les analyses de l'État, de la société civile, du bloc historique mobilisent constamment les ressources de la pensée hégélienne.
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role: interlocuteur description: | Machiavel est l'objet d'un cahier entier (Q13) consacré au Prince moderne. Gramsci propose une relecture novatrice de Machiavel comme précurseur d'une science politique attentive aux conditions concrètes de l'action. Le Prince moderne n'est plus un individu mais le parti politique révolutionnaire, organisateur collectif d'une volonté politique nouvelle.
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role: heritier description: | Foucault a lu Gramsci et a reconnu l'importance de la pensée gramscienne pour ses propres analyses des pouvoirs et des discours. Bien que les filiations directes soient discutées, plusieurs concepts foucaldiens (le pouvoir comme rapport plutôt que comme chose, le rôle des intellectuels spécifiques, la lutte sur les discours) prolongent des intuitions gramsciennes.
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role: heritier description: | Adorno et l'École de Francfort prolongent indirectement la démarche gramscienne d'analyse des superstructures culturelles. Si les filiations directes sont limitées (Adorno et Gramsci ne se sont pas connus et leurs traditions diffèrent), les convergences théoriques sont nombreuses : attention au culturel, critique de l'économisme, analyse des médiations.
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role: heritier description: | Benjamin et Gramsci, contemporains, partagent une attention aiguë aux dimensions culturelles, populaires et médiatiques de la lutte politique. Les analyses benjaminiennes du fascisme, des médias modernes, des cultures populaires entrent en résonance avec les Cahiers, malgré l'absence de contact direct entre les deux penseurs.
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role: heritier description: | Judith Butler mobilise les concepts gramsciens d'hégémonie et de subalternité dans son travail théorique. Ses analyses de la performativité des normes de genre et de sexualité prolongent l'attention gramscienne aux dimensions culturelles et discursives du pouvoir, dans le cadre d'une théorie féministe et queer postmarxiste. ```
Synthèse pour validation
- Niveau de difficulté proposé : 5/5
- Justification du niveau : Œuvre de 2 848 pages écrite dans un langage en partie codé (pour échapper à la censure carcérale), avec un appareil conceptuel dense et fragmenté, supposant une culture vaste : marxisme classique (Marx, Engels, Lénine, Bukharin), philosophie italienne (Croce, Gentile, Labriola), histoire italienne (Risorgimento, fascisme), littérature italienne et mondiale, théorie politique de Machiavel à Sorel. Le caractère fragmentaire ajoute à la difficulté. Réservé aux lecteurs spécialisés.
- Longueur : environ 3 300 mots de prose hors YAML
- Auteur : gramsci (slug canonique confirmé).
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- Points d'incertitude :
- Date d'arrestation 8 novembre 1926 : confirmée.
- Première édition thématique Einaudi 1948-1951 : confirmée.
- Édition critique Gerratana 1975 : confirmée, 4 volumes.
- Nombre de cahiers 33 : confirmé (29 numérotés + 4 cahiers de traduction).
- Mort le 27 avril 1937 à la clinique Quisisana : confirmée.
- Entités liées non encore documentées (candidates prioritaires) :
- Concepts : hégémonie (URGENT, concept gramscien canonique), intellectuels-organiques (URGENT), bloc-historique, guerre-de-position, guerre-de-mouvement, révolution-passive, philosophie-de-la-praxis, société-civile, sens-commun, subalternes, américanisme-fordisme.
- Courants : marxisme (URGENT, plusieurs fois mentionné dans les lots précédents), marxisme-occidental, marxisme-italien, eurocommunisme, cultural-studies, post-marxisme.
- Philosophes mentionnés sans fiche existante : Benedetto Croce (URGENT, adversaire principal de Gramsci, idéaliste italien majeur), Giovanni Gentile (autre idéaliste italien, fasciste), Antonio Labriola (premier marxiste italien), Palmiro Togliatti (secrétaire du PCI, éditeur posthume), Felice Platone (collaborateur de Togliatti), Nikolaï Bukharin (théoricien soviétique critiqué par Gramsci), Lénine (URGENT), Stalin (mentions critiques), Tatiana Schucht (belle-sœur, sauvegarde des Cahiers), Louis Althusser (URGENT, marxiste structuraliste français), Nicos Poulantzas (marxiste grec), Stuart Hall (URGENT, cultural studies), Richard Hoggart, Raymond Williams (cultural studies), Ernesto Laclau, Chantal Mouffe (post-marxistes), Edward Saïd (URGENT, postcolonial), Gayatri Spivak, Ranajit Guha, Dipesh Chakrabarty (subaltern studies), Fredric Jameson, Terry Eagleton (théorie littéraire marxiste), bell hooks (féministe), Alain de Benoist (nouvelle droite), Norberto Bobbio, Eugenio Garin (école italienne), Christine Buci-Glucksmann, André Tosel, Robert Paris, Romain Descendre (commentateurs et traducteurs français), Perry Anderson, Joseph Buttigieg, Joseph Femia (commentateurs anglo-saxons), Sorel (théoricien de la violence politique cité par Gramsci), Pareto, Mosca, Michels (théoriciens italiens des élites).
- Œuvres mentionnées sans fiche existante : Lettres de prison (Gramsci, 1947 posthume), Théorie du matérialisme historique (Bukharin, 1921), L'Orientalisme (Saïd, 1978), Hégémonie et stratégie socialiste (Laclau-Mouffe, 1985), Idéologie et appareils idéologiques d'État (Althusser, 1970), Lire le Capital (Althusser, 1965), Pour Marx (Althusser, 1965), Pouvoir politique et classes sociales (Poulantzas, 1968), Le Prince (Machiavel - déjà à pré-câbler).
- Lieux : Turi di Bari (lieu principal de rédaction), Rome (lieu d'arrestation et de mort), Ustica (lieu de déportation), Cagliari (lieu d'études de Gramsci), Turin (lieu d'activité militante d'avant-prison), Moscou (siège du Komintern et du PCI exilé).
- Sources consultées : Wikipédia IT FR EN, Stanford Encyclopedia of Philosophy, Fondazione Istituto Gramsci, IEP, Christine Buci-Glucksmann.