Antonio Gramsci

22 janvier 1891 - 27 avril 1937 italienne 9 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe marxiste emprisonné dix ans par le fascisme, Gramsci développe une pensée originale sur le pouvoir et la culture. Son concept d'hégémonie a renouvelé la théorie politique bien au-delà du marxisme.

Biographie

Antonio Francesco Gramsci naît le 22 janvier 1891 à Ales, petit bourg de Sardaigne, septième enfant d'un modeste fonctionnaire d'État. Son enfance est marquée par la pauvreté, une maladie de la colonne vertébrale qui le rend bossu et de petite taille, et la mise en prison de son père (accusé de malversations). Malgré ces obstacles, il réussit à décrocher une bourse pour l'université de Turin, où il s'inscrit en 1911 en faculté de lettres.

À Turin, il entre en contact avec le mouvement ouvrier. La ville est alors le cœur de l'industrie automobile italienne (Fiat), et ses usines concentrent un prolétariat nombreux et combatif. Gramsci abandonne ses études sans les achever pour se consacrer au journalisme militant et à l'activité politique. Il devient rédacteur au journal socialiste Avanti ! et développe une réflexion originale sur la culture et la politique.

En 1919-1920, il est l'animateur principal du mouvement des Conseils d'usine à Turin - une expérience d'autogestion ouvrière inspirée des soviets russes. Ces conseils d'usine tentent de donner aux ouvriers un contrôle direct sur la production. L'expérience est écrasée par la réaction patronale et l'indifférence des syndicats. Gramsci en tire des leçons durables sur les conditions d'un changement social durable.

En 1921, il est l'un des fondateurs du Parti communiste d'Italie (PCI), issu d'une scission avec le Parti socialiste. En 1924, il en devient le secrétaire général et est élu député. Ces années voient l'ascension du fascisme : Mussolini est au pouvoir depuis 1922, et la répression des opposants s'intensifie. En novembre 1926, Gramsci est arrêté malgré son immunité parlementaire. Lors de son procès, le procureur fasciste prononce la phrase restée célèbre : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans. »

Condamné à plus de vingt ans de prison, Gramsci est incarcéré dans diverses prisons italiennes. Sa santé se dégrade progressivement. C'est dans ces conditions d'emprisonnement - avec des droits d'écriture limités et sous la surveillance de la censure - qu'il rédige entre 1929 et 1935 les trente-trois Cahiers de prison (Quaderni del carcere), qui constituent l'ensemble le plus important de la pensée marxiste du XXe siècle après Marx lui-même.

En 1934, il est libéré conditionnellement pour raisons de santé, mais il reste sous surveillance. Il meurt à Rome le 27 avril 1937, à 46 ans, quelques jours après l'expiration officielle de sa peine, sans avoir pu bénéficier d'une liberté véritable.

Pensée principale

Les Cahiers de prison : une œuvre fragmentaire et codée

Les Cahiers de prison sont rédigés dans des conditions de censure : Gramsci doit dissimuler certains sujets derrière des périphrases. « Philosophie de la praxis » désigne le marxisme ; « le Prince moderne » désigne le parti communiste (par référence au Prince de Machiavel) ; « les subalternes » désignent les classes opprimées. Cette écriture oblique rend les Cahiers difficiles à interpréter mais aussi riches de suggestions.

L'hégémonie : domination et consentement

Le concept central de la pensée de Gramsci est celui d'hégémonie (egemonia). La domination d'une classe sociale sur la société ne s'exerce pas seulement par la force (l'État répressif, la police, l'armée) mais aussi - et surtout dans les sociétés capitalistes avancées d'Occident - par le consentement. Le groupe dominant exerce son hégémonie en imposant ses valeurs, ses représentations du monde, ses normes culturelles comme si elles étaient universelles et naturelles, alors qu'elles reflètent ses intérêts particuliers.

Cette distinction est cruciale pour comprendre la stabilité du capitalisme. Pourquoi les classes dominées acceptent-elles leur domination ? Pas seulement par peur de la répression : parce qu'elles ont intériorisé les valeurs et les représentations des classes dominantes. Le « sens commun » - l'ensemble des évidences non questionnées d'une époque - est le terrain où s'exerce l'hégémonie.

Gramsci distingue la « société civile » (l'ensemble des institutions culturelles, religieuses, éducatives, médiatiques : l'Église, l'école, la presse) et la « société politique » (l'État au sens étroit : gouvernement, police, armée). L'hégémonie s'exerce principalement dans la société civile, par le consentement ; la domination dans la société politique, par la coercition. Un pouvoir solide combine les deux.

Les intellectuels : organiques et traditionnels

Gramsci opère une distinction entre deux types d'intellectuels.

Les intellectuels traditionnels sont ceux qui se perçoivent comme indépendants de toute classe sociale, porteurs d'une culture universelle - les clercs, les philosophes, les universitaires. En réalité, ils servent généralement les intérêts de la classe dominante, même sans en être conscients.

Les intellectuels organiques sont ceux qui émergent directement d'une classe sociale et expriment sa vision du monde, organisent sa cohésion interne, développent sa conscience et ses capacités de direction. Toute classe en développement produit ses propres intellectuels organiques : la bourgeoisie a produit ses économistes, ses juristes, ses philosophes des Lumières ; la classe ouvrière doit produire les siens.

Pour Gramsci, la révolution socialiste ne peut réussir que si la classe ouvrière développe ses propres intellectuels organiques capables de construire une contre-hégémonie - un système de valeurs alternatif capable de séduire au-delà de la seule classe ouvrière.

Guerre de mouvement et guerre de position

En analysant pourquoi les révolutions de type bolchevique (prises directes du pouvoir d'État) échouent en Europe occidentale, Gramsci distingue deux stratégies révolutionnaires.

La guerre de mouvement (guerra di movimento) est l'assaut frontal contre l'État : c'est la stratégie qui a réussi en Russie en 1917, dans un contexte où l'État était faible et la société civile peu développée.

La guerre de position (guerra di posizione), au contraire, est une lutte longue et progressive pour conquérir les institutions de la société civile - l'école, les médias, les associations, l'Église - et y construire une hégémonie alternative avant de prendre le pouvoir politique. Dans les sociétés capitalistes développées d'Occident, où la société civile est robuste et le consentement bien enraciné, c'est la seule stratégie viable.

Le bloc historique et l'État intégral

Le concept de bloc historique désigne l'alliance entre une base économique (les rapports de production) et une superstructure (les institutions politiques et culturelles) qui assure la cohérence et la stabilité d'un ordre social donné. Un bloc historique se maintient tant que la classe dirigeante parvient à articuler ses intérêts particuliers comme l'intérêt général.

L'État intégral est la somme de la société politique et de la société civile : l'État ne se réduit pas à l'appareil répressif, il englobe tous les mécanismes de production du consentement.

La philosophie de la praxis

Gramsci se préoccupe aussi de la philosophie marxiste elle-même. Il critique le « matérialisme vulgaire » d'une partie du marxisme de son temps, qui réduit mécaniquement les superstructures à l'économie. Pour lui, les idées, la culture et la philosophie ont une efficacité propre dans l'histoire - elles ne sont pas de simples reflets de la base économique mais des forces actives. Sa conception de la « philosophie de la praxis » insiste sur l'unité de la théorie et de la pratique : la vérité d'une philosophie se mesure à sa capacité à transformer le réel.

Œuvres majeures

Cahiers de prison (Quaderni del carcere, rédigés 1929-1935, publiés à partir de 1948)

Trente-trois cahiers rédigés en prison. Publiés progressivement après la mort de Gramsci, d'abord dans une édition sélective par Togliatti (1948-1951), puis dans une édition critique complète par Valentino Gerratana (1975). La publication tardive et fragmentée explique en partie la difficulté d'interprétation. En français, une sélection thématique est disponible chez Gallimard.

L'Ordine Nuovo (1919-1920, articles)

Journal des conseils d'usine de Turin, dont Gramsci est le principal animateur. Les articles de cette période exposent sa réflexion sur l'autogestion ouvrière et la démocratie directe.

Lettres de prison (Lettere dal carcere, 1947)

Correspondance avec sa famille et ses amis depuis la prison. Témoignage humain bouleversant, et source complémentaire de sa pensée. Traduction française aux Éditions Gallimard.

Postérité et influence

Une influence mondiale et plurielle

Gramsci est l'un des penseurs marxistes les plus lus et les plus influents du XXe siècle, avec une diffusion qui dépasse largement le marxisme orthodoxe. Son concept d'hégémonie est devenu un outil d'analyse standard dans la sociologie, les cultural studies et la théorie politique, souvent décroché de son contexte marxiste d'origine.

Les cultural studies et le tournant culturel

C'est surtout dans les pays anglophones que l'influence de Gramsci est la plus forte, via le Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham (Stuart Hall, Raymond Williams, Dick Hebdige). Ces chercheurs reprennent le concept d'hégémonie pour analyser la culture populaire, les médias et les sous-cultures comme terrains de lutte hégémonique. Cette réception « culturaliste » de Gramsci est parfois éloignée de ses préoccupations politiques révolutionnaires originelles.

La gauche européenne et la « voie démocratique »

En Italie, le PCI de Togliatti puis d'Enrico Berlinguer (eurocommunisme des années 1970) s'inspire directement de Gramsci pour justifier une « voie démocratique » au socialisme, passant par les institutions et la construction d'une hégémonie culturelle plutôt que par la révolution insurrectionnelle. Cette lecture légitimiste de Gramsci est contestée par les interprètes plus révolutionnaires.

La théorie postcoloniale

Les théoriciens postcoloniaux (Ranajit Guha, l'école des Subaltern Studies) reprennent le concept gramscien de « subalternes » pour analyser les peuples colonisés et leurs formes de résistance. Cette réception déplace considérablement la pensée de Gramsci, initialement centrée sur l'Europe occidentale industrielle.

Le concept d'hégémonie au-delà du marxisme

Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (Hégémonie et stratégie socialiste, 1985) reprennent le concept d'hégémonie dans un cadre post-marxiste et poststructuraliste, en l'affranchissant de tout déterminisme économique. Cette lecture radicalement ouverte de Gramsci influence les théories de la démocratie radicale et du populisme de gauche.

Pour aller plus loin

  • Antonio Gramsci, Cahiers de prison, trad. collective, Gallimard, 5 vol., 1978-1996. L'édition française de référence. Les cahiers thématiques (intellectuels, Machiavel, philosophie) sont accessibles séparément.
  • Antonio Gramsci, Lettres de prison, trad. J. Noaro, Gallimard, 1971. Lecture humaine indispensable, complémentaire des Cahiers.
  • Perry Anderson, Sur Gramsci, Maspero, 1978. Analyse rigoureuse et critique de la pensée gramscienne, notamment sur les ambiguïtés du concept d'hégémonie.
  • Christine Buci-Glucksmann, Gramsci et l'État, Fayard, 1975. La grande interprétation française de Gramsci, encore utile.
  • Notice « Antonio Gramsci » dans Wikipédia (version anglaise, très complète) et dans diverses encyclopédies marxistes.
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