De la vision de Dieu
Titre original : De visione Dei
Publication : 1453
Type : Traite
Analyse
Un traité de théologie qui commence par un exercice pratique, et dont l'instrument est un tableau : c'est ce que Nicolas de Cues envoie en 1453 à des moines qui lui avaient posé une question difficile.
Une commande
Les bénédictins de l'abbaye de Tegernsee, en Bavière, débattaient depuis des années d'un problème de théologie mystique : l'âme peut-elle atteindre Dieu sans le connaître, par le seul amour ? Ils avaient consulté Nicolas de Cues, alors cardinal, et échangé avec lui plusieurs lettres. De la vision de Dieu est sa réponse développée.
Il ne la leur envoie pas seule. Avec le texte vient un panneau peint représentant un visage dont le regard suit celui qui le regarde, de ces portraits dits omnivoyants que la peinture du temps savait produire et dont Nicolas de Cues cite des exemples qu'il avait vus. Il demande aux moines de l'accrocher et de se placer autour, chacun à un endroit différent.
L'expérience
Le dispositif est d'une efficacité remarquable, et il vaut d'être suivi pas à pas, car tout l'argument en sort.
Vous vous placez face au tableau : le regard peint vous fixe. Vous vous déplacez : il vous suit. Vous en concluez d'abord qu'il s'adresse à vous. Mais votre voisin, placé à l'autre bout de la pièce, vous assure qu'il est fixé sur lui, et qu'il l'a suivi pendant qu'il marchait en sens inverse du vôtre. Vous ne pouvez pas le croire, et vous devez le croire, car vous savez par vous-même qu'il dit vrai.
Il faut alors admettre quelque chose qu'aucun regard fini ne peut faire : un regard qui se porte sur chacun tout entier, sans se diviser entre eux, et qui suit des mouvements contraires sans se contredire. Nicolas de Cues tient là, par une expérience que n'importe qui peut refaire, ce que La Docte Ignorance avait établi par voie démonstrative : la coïncidence des opposés dans l'infini. L'universel et le singulier, qui s'excluent dans notre entendement, ne s'excluent pas dans le regard absolu.
Il y a plus. Si le regard du tableau ne fait que paraître vous suivre, le regard divin, lui, vous constitue. Nicolas de Cues le formule par un renversement du vocabulaire courant : être vu par Dieu, pour une créature, c'est être. L'existence n'est pas d'abord ce que je constate de moi, c'est ce qui m'est accordé par ce regard. Voir et être vu s'échangent, et c'est en se laissant regarder que l'âme accède à ce qu'elle cherchait à connaître.
Le mur du paradis
L'autre image forte du livre décrit la limite. Nicolas de Cues imagine un mur qui entoure le paradis, et ce mur est fait de la coïncidence des opposés. Tant que vous raisonnez, vous demeurez dehors : la raison travaille par distinctions, elle ne peut poser ensemble le oui et le non. À la porte veille, dit-il, l'esprit le plus haut de la raison, qui n'ouvre pas à qui n'a pas renoncé à ses prises.
L'image est juste parce qu'elle ne dévalorise pas la raison. Le mur n'est pas un obstacle que la raison aurait tort de rencontrer : il est la forme même de sa compétence. Le franchir n'est pas raisonner mieux, c'est passer à un autre régime, celui que Nicolas de Cues nomme intellect et qui saisit d'un coup. Vous mesurerez la difficulté : comment décrire dans un livre, qui procède par raisonnements, ce qui par définition excède le raisonnement ? Le recours au tableau et aux images n'est pas un procédé pédagogique, c'est la seule solution dont il dispose.
La suite du traité
Les derniers chapitres quittent l'exercice pour la théologie proprement dite, et traitent de la Trinité, du Verbe et du Christ. Comme dans La Docte Ignorance, ce qui précède y trouve son achèvement : la coïncidence du voir et de l'être vu, de l'infini et du fini, s'accomplit selon Nicolas de Cues en une personne. Les lecteurs qui viennent au livre pour sa phénoménologie du regard s'arrêtent souvent avant. Ils ont le droit de le faire, à condition de savoir que l'auteur ne le faisait pas.
Ce que le livre apporte de nouveau
Sur le fond doctrinal, De la vision de Dieu ne s'écarte guère de La Docte Ignorance : la théologie négative, l'incommensurabilité du fini et de l'infini, la coïncidence des opposés y sont les mêmes. Ce qui change est le mode d'accès.
Le traité de 1440 démontrait. Celui de 1453 fait faire. Il place le lecteur dans une situation où il éprouve lui-même l'impossibilité qu'on lui demande d'admettre, au lieu de la lui prouver. Cette méthode répond précisément à la question des moines : non, l'âme n'atteint pas Dieu par la seule connaissance discursive, et non, elle ne l'atteint pas non plus par un amour aveugle ; il y a une expérience où se voir regardé et comprendre ne font qu'un.
On peut aussi lire ce choix comme une conséquence de la doctrine. Si le principe de non-contradiction ne vaut pas de l'infini, aucune démonstration ne peut en être donnée, et il faut bien que le discours change de forme. L'image fait ici ce que l'argument ne peut pas faire, et Nicolas de Cues le dit.
Postérité
Le texte a circulé dans les milieux monastiques auxquels il était destiné, puis a suivi le sort du reste de l'œuvre : une longue éclipse, puis une redécouverte au XXe siècle. Il a été traduit en français sous le titre Le Tableau ou la vision de Dieu.
Sa fortune récente est singulière, car elle vient en partie du dehors de la philosophie religieuse. Des lecteurs intéressés par le statut du regard, par la réciprocité du voir et de l'être vu, par la manière dont une image peut constituer celui qui la contemple, y ont trouvé un texte étonnamment précis. Michel de Certeau lui a consacré une étude restée célèbre. Des historiens de l'art s'y réfèrent pour penser le portrait frontal et le regard adressé, et l'on cite volontiers le dispositif du panneau omnivoyant dans les discussions sur l'image.
Cette réception a ses risques. Isolé de sa question théologique, l'exercice du tableau devient une jolie expérience de perception, alors qu'il est construit pour conduire à une thèse métaphysique précise. Le traité se prête à cette lecture partielle, et il la déjoue dès qu'on le lit jusqu'au bout.
Ce qui reste à discuter
La nature exacte du panneau envoyé à Tegernsee n'est pas établie, et les tentatives pour l'identifier à une œuvre connue restent conjecturales. Nicolas de Cues cite en revanche des exemples de portraits omnivoyants qu'il avait rencontrés, ce qui suffit à établir que le dispositif n'était pas de son invention.
On discute enfin du rapport entre ce traité et la mystique rhénane. Nicolas de Cues lisait Eckhart et partage avec lui plusieurs motifs, mais il reste cardinal de l'Église romaine et sa position institutionnelle n'a rien de commun avec celle d'un prédicateur poursuivi. Les continuités doctrinales sont réelles ; la filiation, moins claire qu'on ne le dit parfois.