Roger Bacon

vers 1215 - vers 1292 🇬🇧 anglaise 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Maître ès arts devenu franciscain, Roger Bacon réclame une réforme des études fondée sur les mathématiques, l'optique, les langues anciennes et une « science expérimentale » qu'il est l'un des premiers à nommer ainsi.

Biographie

Roger Bacon naît à Ilchester, dans le Somerset, vers 1215. La date est incertaine et les propositions des historiens s'étalent sur une quinzaine d'années, selon qu'on l'imagine jeune ou mûr au moment de son enseignement parisien. Sa famille semble aisée : il écrira plus tard avoir dépensé des sommes considérables en livres, en instruments et en expériences, ce qui suppose des ressources.

Les années d'école

Il étudie les arts à Oxford, puis gagne Paris, où il enseigne à la faculté des arts dans les années 1240. On lui attribue de ce moment des séries de questions sur la Physique, la Métaphysique et le traité De l'âme d'Aristote : ce sont les cours d'un maître qui commente les livres nouvellement autorisés. Vers 1247, il quitte l'enseignement régulier pour une période d'étude privée, consacrée aux langues, à l'optique, à l'astronomie et à l'alchimie. Il rencontre alors des savants qu'il admirera toute sa vie, dont un certain Pierre de Maricourt, qu'il présente comme le seul véritable maître en matière d'expérience.

Le franciscain

Vers 1256 ou 1257, Bacon entre dans l'ordre des frères mineurs. La décision complique sa situation : un frère ne dispose plus librement de son temps ni de ses écrits, et l'ordre se méfie des travaux non théologiques. Une occasion se présente pourtant lorsque Guy Foulques, qui connaissait ses projets, devient pape sous le nom de Clément IV et lui demande en 1266 de lui faire parvenir ses écrits. Bacon rédige alors dans l'urgence un vaste ensemble : l'Opus majus, accompagné de l'Opus minus et de l'Opus tertium, qu'il envoie à Rome en 1267 et 1268. Clément IV meurt peu après et l'on ne sait pas si le projet reçut la moindre suite.

Les dernières années

Bacon continue d'écrire, et son ton s'aigrit. Le Compendium studii philosophiae, vers 1272, est un pamphlet contre l'état des études, les traducteurs incompétents et les théologiens à la mode. Une chronique franciscaine du XIVe siècle rapporte qu'il fut condamné puis emprisonné par son ordre pour « nouveautés suspectes ». Les historiens discutent ce témoignage tardif, dont rien ne confirme le détail, et plusieurs estiment qu'il a pu s'agir d'une assignation à résidence ou d'une interdiction de publier.

On le retrouve à Oxford à la fin de sa vie, où il compose vers 1292 un dernier texte, le Compendium studii theologiae, resté inachevé. Il meurt la même année ou peu après. La postérité lui a donné le titre de « docteur admirable » et lui a attribué quantité d'inventions, ce qui a longtemps brouillé la lecture de son œuvre réelle.

Pensée principale

Roger Bacon n'a pas construit de système. Son œuvre maîtresse est une supplique : un plaidoyer adressé au pape pour réformer de fond en comble la manière dont on apprend et dont on cherche. C'est dans cette intention qu'il faut lire ses thèses.

Les quatre obstacles

L'Opus majus s'ouvre sur un diagnostic. Quatre causes empêchent les hommes d'accéder à la vérité : la soumission à une autorité indigne, l'habitude, l'opinion du grand nombre et le fait de dissimuler son ignorance derrière une apparence de savoir. La quatrième est la plus redoutable, parce qu'elle est invisible à celui qui en souffre.

On reconnaît là une critique d'allure moderne, et elle a beaucoup servi à faire de Bacon un précurseur. Il faut pourtant noter ce qu'elle ne dit pas : Bacon ne conteste pas l'autorité en général, il conteste la mauvaise autorité. L'Écriture, les Pères, Aristote bien traduit demeurent pour lui des sources légitimes. Ce qu'il attaque, c'est la paresse qui s'en remet à des manuels et à des traductions fautives.

Les mathématiques, porte des sciences

Bacon soutient que sans les mathématiques on ne peut rien connaître des choses de ce monde. L'argument n'est pas que la nature serait écrite en langage mathématique, thèse qui viendra plus tard, mais que la géométrie et l'arithmétique sont les seules disciplines où la démonstration est pleinement convaincante, et que les phénomènes naturels, parce qu'ils se produisent dans l'espace et le temps, en relèvent nécessairement. Il applique ce principe à l'astronomie, au calendrier dont il dénonce l'erreur accumulée par le comput julien, à la géographie et surtout à l'optique.

La partie de l'Opus majus consacrée à la « perspective » est la plus technique et la plus aboutie. Bacon y reprend l'optique d'Alhazen, c'est-à-dire du savant arabe Ibn al-Haytham, et la combine avec la doctrine de la multiplication des espèces : toute action naturelle se propage de proche en proche, selon des lignes et des angles, comme la lumière. Cette doctrine lui sert à penser d'un même mouvement la vision, la chaleur, le son et l'influence des astres.

La science expérimentale

Bacon est l'un des premiers à employer l'expression « scientia experimentalis » pour désigner une discipline distincte. Il lui assigne trois tâches : vérifier les conclusions obtenues par le raisonnement, découvrir des vérités que le raisonnement seul n'atteint pas et ouvrir des applications utiles.

Ce dernier point est important pour comprendre le personnage. Bacon attend de la science des effets : prolonger la vie, corriger le calendrier, améliorer les miroirs, fabriquer des machines. Il décrit des engins que l'on a pris pour des prophéties, bateaux sans rameurs ou véhicules sans animaux, dans des passages dont la tonalité est celle d'une rêverie argumentée plus que d'un projet technique. Son « expérience » demeure par ailleurs plus proche de l'observation attentive et du témoignage éprouvé que de l'expérimentation contrôlée au sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot : il rapporte peu d'expériences qu'il aurait lui-même conduites, et son autorité en la matière est souvent celle d'un tiers.

Les langues et la sagesse

Dernier pilier, celui qu'on oublie le plus souvent : Bacon réclame l'apprentissage du grec, de l'hébreu et de l'arabe. L'enjeu est double. Théologique d'abord, puisqu'on ne peut interpréter l'Écriture sur une version fautive. Philosophique ensuite, puisque l'Aristote que lisent les maîtres parisiens est un Aristote déformé par des traducteurs qu'il juge incompétents.

Tout cela s'ordonne, chez lui, à une fin unique. Il n'y a qu'une sagesse, donnée en germe aux patriarches, développée par les philosophes et accomplie dans la révélation chrétienne. Les sciences ne valent que comme instruments de cette sagesse, et la philosophie morale est la dernière partie de l'Opus majus parce qu'elle est la plus haute. Faire de Bacon un savant sécularisé avant l'heure revient à amputer son projet de ce qui le motive : la raison et la foi poursuivent pour lui le même but.

Œuvres majeures

Opus majus

L'ouvrage principal, composé dans l'urgence entre 1266 et 1267 pour Clément IV. Il se présente comme un ensemble de parties successives traitant des causes de l'erreur, du rapport de la philosophie à la théologie, des langues, des mathématiques, de l'optique, de la science expérimentale et de la philosophie morale. Ce n'est pas un traité au sens habituel, mais une démonstration adressée à un décideur : voici ce que l'on perd à ne pas réformer les études.

Opus minus et Opus tertium

Les deux textes envoyés avec le précédent, en partie pour résumer, en partie pour compléter ce que l'Opus majus laissait de côté. L'Opus tertium, souvent plus explicite sur les circonstances de rédaction et sur les griefs de Bacon contre son ordre, est une source précieuse pour sa biographie intellectuelle.

La Perspectiva

La partie optique de l'Opus majus a circulé séparément et c'est sans doute l'écrit de Bacon qui a eu la postérité la plus nette. Il y expose l'anatomie de l'œil, la théorie de la vision, la réflexion et la réfraction, avec des remarques sur les verres grossissants. Les historiens de l'optique y voient l'acte de naissance de la « perspectiva » latine, discipline qui sera enseignée après lui.

Compendium studii philosophiae

Vers 1272, un texte polémique et inachevé. Bacon y dresse le tableau d'une chrétienté savante en déroute : traductions fautives, maîtres ignorants, ordres religieux occupés de querelles. Le ton est celui d'un homme qui n'attend plus rien de ses contemporains. Le document vaut comme témoignage sur l'état des études parisiennes et oxoniennes vu par un contemporain mécontent.

De la multiplication des espèces

Un traité sur la propagation des actions naturelles, que Bacon conçoit sur le modèle de la lumière. La thèse commande toute sa physique : un agent naturel engendre dans le milieu voisin une « espèce » semblable à lui, qui se transmet de proche en proche selon des lignes géométriques. C'est ce qui lui permet de traiter la vision, l'acoustique et l'influence astrologique comme des cas d'un même problème.

Postérité et influence

L'optique latine

L'influence la plus sûre de Bacon est technique. Sa « Perspectiva » est lue et prolongée dès la fin du XIIIe siècle par des auteurs comme Witelo et John Pecham, et la discipline qu'elle fonde reste enseignée jusqu'au XVIIe siècle. Les historiens de l'optique considèrent que la transmission de l'optique arabe vers l'Occident latin passe pour une large part par lui.

La légende

La postérité de Bacon a surtout été légendaire, et il faut le dire franchement parce que cette légende a longtemps tenu lieu de connaissance. On lui a attribué l'invention de la poudre à canon, celle des lunettes, celle du télescope, une tête de bronze parlante, des machines volantes. Une pièce élisabéthaine, « The Honourable History of Friar Bacon and Friar Bungay », en fait un magicien. Au XIXe siècle, ce Bacon-là devient un martyr de la science persécutée par l'Église, figure utile aux polémiques du moment.

Le dossier documentaire est beaucoup plus mince. Un écrit attribué à Bacon contient un passage énigmatique que certains ont lu comme une recette de poudre dissimulée dans une anagramme, mais l'authenticité du texte et l'interprétation du passage sont l'une et l'autre contestées. Quant aux machines, Bacon les évoque comme des possibilités de la nature bien conduite, non comme des réalisations.

La relecture savante

L'édition de l'Opus majus par John Henry Bridges à la fin du XIXe siècle, puis les travaux du XXe siècle, ont permis de lire Bacon pour lui-même. Deux tendances s'y dessinent. Une première, à laquelle appartient Stewart Easton, l'étudie comme le promoteur d'une « science universelle » au service de la chrétienté. Une seconde, plus récente, insiste sur le contexte franciscain et eschatologique de son projet : la réforme des études doit préparer l'Église à l'affrontement final avec l'Antéchrist, et la science expérimentale est une arme autant qu'une connaissance.

Cette seconde lecture a déplacé la question. Bacon n'est plus l'homme qui aurait eu raison trop tôt, mais un penseur du XIIIe siècle dont les exigences méthodologiques ont des motifs religieux. Il n'en demeure pas moins que son insistance sur les mathématiques, sur l'expérience et sur l'utilité des sciences a trouvé des échos, et que la tradition oxonienne qu'il prolonge après Robert Grosseteste a compté dans l'histoire de la philosophie naturelle.

Controverses et débats

A-t-il été emprisonné ?

Une chronique franciscaine rédigée au XIVe siècle, soit plusieurs décennies après les faits, rapporte que Bacon fut condamné pour des « nouveautés suspectes » et détenu sur ordre du ministre général de l'ordre. C'est la seule source. Les historiens y voient tantôt un noyau de vérité, les frères mineurs ayant pu interdire ses écrits ou le consigner dans un couvent, tantôt une construction postérieure. Rien ne permet de dire ce qui lui était reproché, et l'hypothèse d'un désaccord disciplinaire interne paraît aujourd'hui plus vraisemblable que celle d'un procès doctrinal.

Précurseur ou homme de son temps ?

Le débat est le même que pour Grosseteste, en plus vif. Les uns relèvent le vocabulaire de la science expérimentale, l'appel aux mathématiques, la critique des autorités, et concluent à une anticipation de la démarche moderne. Les autres objectent que Bacon pratique peu l'expérience, qu'il accorde créance à l'astrologie et à l'alchimie, qu'il invoque constamment une sagesse révélée et que son projet est d'abord apologétique. La difficulté est méthodologique : juger un auteur par ce qui lui ressemble chez nous écarte d'avance ce qui faisait pour lui l'intérêt de la question.

L'astrologie et l'alchimie

Bacon tient l'astrologie pour une science légitime, à condition de la distinguer d'une prédiction nécessitante qui ruinerait le libre arbitre, et l'alchimie pour la voie d'accès à la composition des corps. Ces positions ne sont pas des faiblesses accidentelles de sa pensée : elles découlent de sa physique des espèces, où tout agent naturel agit sur son voisinage. Les interprètes se divisent sur le poids qu'il faut leur accorder dans l'évaluation d'ensemble de son œuvre.

Les textes attribués

Plusieurs écrits circulant sous son nom, dont une lettre sur les œuvres secrètes de l'art et de la nature, sont d'attribution douteuse. Les affirmations spectaculaires qu'on lit parfois à son sujet reposent souvent sur ces textes incertains plutôt que sur les œuvres assurées.

Pour aller plus loin

Par où commencer

La partie de l'Opus majus consacrée aux causes de l'erreur est courte, vive et parfaitement lisible sans préparation. Vous y trouverez le Bacon polémiste, celui qui a fait sa réputation. La partie optique demande en revanche de la patience et un minimum de géométrie.

Études recommandées

  • Jeremiah Hackett (dir.), « Roger Bacon and the Sciences. Commemorative Essays », Brill, 1997. Un volume collectif qui fait le point sur chacun des domaines abordés par Bacon, utile pour ne pas se fier aux résumés d'encyclopédie.
  • David C. Lindberg, « Roger Bacon and the Origins of Perspectiva in the Middle Ages », Clarendon Press, 1996. L'ouvrage de référence sur l'optique de Bacon et sur sa dette envers la tradition arabe.
  • Amanda Power, « Roger Bacon and the Defence of Christendom », Cambridge University Press, 2013. Une relecture qui replace le projet scientifique dans ses motifs religieux et politiques, et conteste l'image du précurseur isolé.
  • Stewart C. Easton, « Roger Bacon and His Search for a Universal Science », Columbia University Press, 1952. Plus ancien, mais c'est l'ouvrage qui a installé la lecture de Bacon comme promoteur d'une science universelle.

Pour prolonger

Lisez la fiche de Robert Grosseteste, dont Bacon se réclame, puis celle du courant scolastique pour situer le conflit entre les maîtres des arts et les théologiens. La question de l'induction permet enfin de comparer sa démarche à celle que proposera, trois siècles plus tard, un homonyme sans lien de parenté, Francis Bacon.

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