Baruch Spinoza

24 novembre 1632 - 21 février 1677 21 min de lecture

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Biographie

Baruch (Benedictus) Spinoza naît le 24 novembre 1632 à Amsterdam, dans une famille de marranes portugais ayant fui l'Inquisition pour trouver refuge dans la République des Provinces-Unies, alors l'État le plus tolérant d'Europe. Son père, Michael Espinoza, est un marchand prospère de la communauté juive sépharade d'Amsterdam.

Formation

Le jeune Baruch reçoit une formation traditionnelle à l'école de la communauté juive : Bible, Talmud, commentateurs médiévaux (Maïmonide, Ibn Ezra). Il apprend l'hébreu, le portugais (langue de la maison), l'espagnol et le néerlandais. Vers 1654, après la mort de son père, il reprend les affaires familiales avec son frère.

Parallèlement, il s'ouvre à la culture occidentale par l'intermédiaire de Franciscus van den Enden, un ancien jésuite devenu libre-penseur, qui lui enseigne le latin et l'introduit à la philosophie de Descartes, à la science nouvelle et probablement aux idées politiques républicaines. Spinoza fréquente aussi un cercle de chrétiens dissidents (Collégiants, mennonites) qui se réunissent autour de la libre interprétation des Écritures.

Le herem (1656)

Le 27 juillet 1656, la communauté juive d'Amsterdam prononce contre Spinoza un herem (excommunication) d'une sévérité exceptionnelle : il est banni, maudit, ses livres seront interdits, nul ne devra plus avoir de commerce avec lui. Les motifs exacts ne sont pas consignés, mais on devine qu'on lui reprochait des opinions hétérodoxes sur l'âme, sur Dieu et sur la Loi. Spinoza ne cherchera jamais à faire lever cette excommunication. Il latinise son prénom (Baruch devient Benedictus) et entreprend une vie philosophique entièrement nouvelle.

Une vie philosophique retirée

Banni de sa communauté, Spinoza quitte Amsterdam vers 1660 pour Rijnsburg, près de Leyde, puis Voorburg en 1663, puis La Haye en 1670. Il refuse plusieurs propositions prestigieuses (notamment une chaire à l'université d'Heidelberg, qu'il décline en 1673 pour ne pas se sentir contraint dans la liberté de philosopher). Il vit modestement du métier de polisseur de lentilles optiques pour lunettes, microscopes et télescopes : artisanat exigeant, qui le met en contact avec des savants de son temps (notamment Huygens et Leibniz).

Spinoza fréquente un petit cercle d'amis avec qui il discute par lettres : Henry Oldenburg, secrétaire de la Royal Society de Londres ; Lodewijk Meyer, médecin et philosophe ; Simon de Vries, marchand mécène. Sa correspondance, conservée en partie, est l'un des grands monuments épistolaires de la philosophie moderne.

Les premiers écrits

Pendant cette période retirée, Spinoza rédige ses premières œuvres. Le Court Traité de Dieu, de l'homme et de la béatitude (rédigé vers 1660, en néerlandais, publié seulement au XIXe siècle) esquisse déjà les grandes lignes du spinozisme. Le Traité de la réforme de l'entendement (inachevé, publié posthume) entreprend une réflexion sur la méthode. En 1663 paraît le seul livre publié sous son nom de son vivant : Renati Des Cartes Principiorum Philosophiae Pars I et II (Les Principes de la philosophie de Descartes), suivi des Cogitata metaphysica. Ce livre, conçu comme un exposé pédagogique de la doctrine cartésienne plus que comme une œuvre personnelle, lui vaudra paradoxalement une réputation de cartésien (qu'il n'est pas vraiment).

Le Traité théologico-politique

À partir de 1665, Spinoza interrompt la rédaction de l'Éthique pour composer un livre plus urgent : le Tractatus theologico-politicus, publié anonymement en 1670 sous une fausse adresse. Il y défend la liberté de penser et de parler, propose une lecture historique et critique de la Bible, et plaide pour la tolérance religieuse et la liberté politique. Le livre fait scandale : il est interdit en 1674, dénoncé partout comme « athée » et « impie ». La réputation de Spinoza devient sulfureuse dans toute l'Europe.

L'Éthique

Spinoza reprend alors la rédaction de son grand œuvre, l'Éthique démontrée selon l'ordre géométrique (Ethica ordine geometrico demonstrata). Il en achève la rédaction en 1675, mais renonce à la publier de son vivant, conscient de la radicalité de ses thèses. Il la confie à ses amis pour publication posthume.

Les Traité politique et la mort

Dans les dernières années de sa vie, Spinoza travaille à un Traité politique (Tractatus politicus), prolongement du Tractatus theologico-politicus, où il analyse différentes formes de gouvernement (monarchie, aristocratie, démocratie). Il ne pourra achever cette œuvre : il meurt à La Haye le 21 février 1677, à 44 ans, d'une maladie pulmonaire (probablement la silicose due aux poussières de verre, ou la tuberculose).

Ses amis (Jarig Jelles, Lodewijk Meyer, Jan Rieuwertsz) publient quelques mois plus tard ses Opera posthuma (Œuvres posthumes) qui contiennent l'Éthique, le Traité politique (inachevé), le Traité de la réforme de l'entendement (inachevé), la Grammaire hébraïque et une partie de la Correspondance. L'ensemble est interdit en 1678. Mais le spinozisme, qui a commencé à se diffuser en Europe, ne cessera pas de hanter la philosophie occidentale.

Pensée principale

La philosophie de Spinoza est l'un des systèmes les plus rigoureux et les plus radicaux de l'histoire de la pensée occidentale. Tout y est articulé dans une déduction d'une rigueur géométrique, à partir de définitions et d'axiomes premiers. Mais sous l'aspect austère du more geometrico se cache une intuition philosophique d'une puissance singulière : il n'existe qu'une seule réalité, infinie, nécessaire, que nous pouvons appeler indifféremment Dieu ou Nature, et la sagesse consiste à comprendre cette nécessité pour vivre selon elle.

L'unique substance : Deus sive Natura

L'Éthique commence par une analyse de la notion de substance. Une substance est ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce qui n'a besoin d'aucune autre chose pour exister ou être pensé. Spinoza démontre alors que la substance, ainsi définie, est nécessairement infinie, unique, éternelle, indivisible. Il ne peut y avoir qu'une seule substance, qui est ce que la tradition appelle Dieu.

Mais ce Dieu n'a rien d'un Dieu transcendant, créateur extérieur à sa création, anthropomorphe et providentiel. C'est la Nature même, l'ensemble infini de tout ce qui est, considéré sous l'angle de son auto-production éternelle. La formule fameuse en résume le programme : Deus sive Natura, « Dieu, c'est-à-dire la Nature ». Ce monisme radical fait de Spinoza l'auteur le plus combattu du XVIIe siècle : pour ses contemporains, identifier Dieu et la Nature, c'est nier Dieu, c'est l'athéisme.

Spinoza distingue deux aspects de cette unique Nature : la Natura naturans (la nature naturante, c'est-à-dire la substance considérée dans sa puissance productrice) et la Natura naturata (la nature naturée, l'ensemble des choses produites). Mais ces deux aspects sont une seule et même réalité, saisie sous deux angles.

Les attributs et les modes

La substance unique a une infinité d'attributs (chacun exprimant à sa manière l'essence infinie de la substance), parmi lesquels nous n'en connaissons que deux : la pensée et l'étendue. Les choses singulières, ce que nous appelons les corps, les idées, les événements, sont des modes de la substance, des manières d'être de l'unique substance sous tel ou tel attribut.

Cette doctrine permet à Spinoza de résoudre, en l'éliminant, le problème cartésien de l'union de l'âme et du corps. Un corps et l'idée de ce corps ne sont pas deux substances distinctes qui auraient à interagir mystérieusement : ce sont une seule et même réalité, considérée tantôt sous l'attribut de l'étendue (le corps), tantôt sous l'attribut de la pensée (l'idée). « L'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses. » L'esprit est l'idée du corps ; le corps est l'objet de l'esprit. Aucune action de l'un sur l'autre, parce qu'il n'y a pas deux choses.

La nécessité absolue

Tout ce qui existe existe nécessairement, et ne pouvait pas ne pas exister tel qu'il est. La contingence n'est pas dans les choses ; elle est dans notre ignorance des causes. Si nous comprenions complètement la chaîne infinie des causes, nous verrions que tout suit nécessairement de la nature divine, comme les propriétés du triangle suivent de la définition du triangle. Cette thèse, parfois appelée déterminisme spinozien, est l'un des points les plus controversés du système.

Le libre arbitre, en particulier, n'existe pas. L'homme se croit libre parce qu'il est conscient de ses désirs, mais il ignore les causes qui les déterminent. « Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. » La vraie liberté n'est pas l'absence de causes, c'est l'intelligence des causes qui nous déterminent : être libre, pour Spinoza, c'est agir par la seule nécessité de sa propre nature, comprise.

Le conatus et l'éthique du désir

Toute chose, dans la mesure où elle est, persévère dans son être : c'est le conatus, l'effort fondamental par lequel chaque chose tend à maintenir son existence et à augmenter sa puissance d'agir. Chez l'homme, le conatus prend la forme du désir. Le désir n'est pas, comme dans la tradition chrétienne, ce qui doit être réprimé, c'est l'essence même de l'homme.

Sur cette base, Spinoza construit une éthique inédite. Sont bonnes les choses qui augmentent notre puissance d'agir, qui causent de la joie. Sont mauvaises les choses qui la diminuent, qui causent de la tristesse. La joie et la tristesse, dans leurs innombrables variations (amour, haine, espérance, crainte, jalousie, etc.), sont analysées dans la troisième partie de l'Éthique avec une précision sans équivalent dans la philosophie d'avant Freud.

L'objectif éthique n'est pas la suppression des passions, mais leur transformation par la connaissance. Les passions tristes nous diminuent ; nous devons chercher à les comprendre, à en saisir les causes, pour en être moins esclaves.

La servitude et la liberté

La quatrième partie de l'Éthique, De la servitude humaine, analyse comment les hommes sont esclaves de leurs passions. La cinquième, De la puissance de l'entendement, ou de la liberté humaine, montre la voie de l'émancipation : par la connaissance.

Spinoza distingue trois genres de connaissance : la connaissance par ouï-dire et imagination, source des erreurs et des passions ; la connaissance par la raison, qui saisit les choses dans leur enchaînement causal ; et la connaissance du troisième genre, ou science intuitive, qui saisit les choses singulières dans leur rapport à l'essence éternelle de Dieu (la Nature). C'est dans cette troisième connaissance que culmine l'éthique spinozienne, dans ce qu'il appelle l'« amour intellectuel de Dieu » (amor intellectualis Dei) : la joie suprême de comprendre que tout ce qui est suit nécessairement de la Nature infinie, et de s'aimer soi-même comme partie de cette Nature.

Le Traité théologico-politique : religion et politique

Dans le Tractatus theologico-politicus, Spinoza applique sa méthode rationnelle à la religion et à la politique. Il propose une lecture historique et critique de la Bible : les Écritures sont des documents humains, composés par différents auteurs à des époques différentes, qui s'adressent à un public particulier dans un langage particulier. Elles n'enseignent pas la vérité philosophique (qui relève de la raison), mais l'obéissance et la piété. Cette désacralisation de la Bible fait scandale.

Sur le plan politique, Spinoza est républicain et défend la liberté de penser et de parler. La fin de l'État n'est pas d'asservir les sujets ni de les contraindre à des opinions uniformes, mais de les délivrer de la crainte pour qu'ils puissent vivre en sûreté et exercer leur raison. « La fin de la République, c'est la liberté. » Cette défense de la liberté de pensée, comme condition même de la vie politique saine, est l'un des manifestes les plus puissants de la tolérance.

Une œuvre exceptionnelle

L'œuvre de Spinoza occupe une place à part dans l'histoire de la philosophie. Par son monisme radical, son déterminisme, sa désanthropomorphisation de Dieu, son éthique du désir, sa critique de la religion, elle a longtemps été considérée comme l'ennemie absolue. Pendant plus d'un siècle après sa mort, être « spinoziste » fut une accusation infamante. Puis le romantisme allemand (Goethe, Schelling, Hegel), puis Nietzsche, puis Deleuze, redécouvrirent en Spinoza l'un des plus puissants penseurs de la liberté et de l'immanence. Aujourd'hui, son influence n'a jamais été aussi vive.

Œuvres majeures

L'œuvre de Spinoza est restreinte en volume mais d'une densité exceptionnelle. Hormis le Traité théologico-politique, l'essentiel a été publié à titre posthume.

Court Traité de Dieu, de l'homme et de la béatitude (rédigé vers 1660, publié 1862)

Œuvre de jeunesse, rédigée en néerlandais pour un cercle d'amis. Esquisse déjà les grandes lignes du spinozisme : identification de Dieu et de la Nature, critique du libre arbitre, conception déterministe. Le texte resta inconnu jusqu'au XIXe siècle, où il fut publié.

Traité de la réforme de l'entendement (Tractatus de intellectus emendatione, inachevé, publié 1677)

Court texte sur la méthode, resté inachevé. Spinoza y entreprend, à la manière de Descartes mais autrement, de fonder une méthode pour parvenir à la vraie connaissance.

Principes de la philosophie de Descartes (Renati Des Cartes Principiorum Philosophiae Pars I et II, 1663)

Seul ouvrage publié par Spinoza sous son nom de son vivant. Exposition pédagogique, en latin, des deux premières parties des Principia cartésiens, suivie des Cogitata metaphysica (Pensées métaphysiques). Spinoza précise expressément, dans une préface de son ami Lodewijk Meyer, qu'il n'adhère pas personnellement à toutes les thèses qu'il y expose.

Traité théologico-politique (Tractatus theologico-politicus, 1670)

Publié anonymement, sans nom d'auteur ni d'éditeur véritable. Critique radicale de la lecture surnaturelle des Écritures, plaidoyer pour la liberté de penser et de parler, défense de la république. Le livre fait scandale et est interdit en 1674. C'est l'un des textes fondateurs de la critique biblique moderne et de la pensée politique libérale.

Éthique démontrée selon l'ordre géométrique (Ethica ordine geometrico demonstrata, posthume 1677)

L'œuvre majeure de Spinoza, rédigée pour l'essentiel entre 1661 et 1675. Cinq parties :

  1. De Dieu : doctrine de l'unique substance.
  2. De la nature et de l'origine de l'esprit : doctrine des modes, de l'esprit comme idée du corps.
  3. De l'origine et de la nature des affections : théorie des passions, conatus.
  4. De la servitude humaine, ou de la force des affections : analyse de la dépendance de l'homme à l'égard de ses passions.
  5. De la puissance de l'entendement, ou de la liberté humaine : voie de l'émancipation par la connaissance, amor intellectualis Dei.

L'ouvrage est rédigé en latin, more geometrico (à la manière des géomètres) : chaque partie commence par des définitions et des axiomes, puis enchaîne des propositions démontrées avec leurs scolies et leurs corollaires. Cette forme rebute beaucoup de lecteurs, mais elle est inséparable du contenu : la rigueur de la démonstration est, pour Spinoza, le mode d'exposition qui convient à la nécessité même des choses.

Traité politique (Tractatus politicus, inachevé, posthume 1677)

Ouvrage prolongeant le Tractatus theologico-politicus, mais centré sur les formes de gouvernement (monarchie, aristocratie, démocratie). Spinoza n'a pu rédiger que les parties sur la monarchie et l'aristocratie ; il est mort en commençant le chapitre sur la démocratie.

Abrégé de grammaire hébraïque (Compendium grammatices linguae hebraeae, posthume 1677)

Témoignage de l'érudition hébraïque de Spinoza, qu'il maintenait active malgré sa rupture avec la communauté juive.

Correspondance

La correspondance de Spinoza, avec Henry Oldenburg, Lodewijk Meyer, Simon de Vries, Willem van Blijenberg (sur le problème du mal), Albert Burgh, Leibniz et d'autres, est l'une des grandes correspondances philosophiques modernes. Elle éclaire la pensée de l'auteur et précise nombre de points difficiles de l'Éthique.

Opera posthuma (1677)

Quelques mois après la mort de Spinoza, ses amis publient à Amsterdam ses Opera posthuma : l'Éthique, le Traité politique, le Traité de la réforme de l'entendement, la Grammaire hébraïque et une part de la correspondance. Le recueil est immédiatement interdit en 1678 par les autorités hollandaises.

Édition

L'édition critique de référence en latin est l'édition Gebhardt, Spinoza Opera, parue à Heidelberg en 1925, en quatre volumes. En français, les éditions GF-Flammarion (traductions de Charles Appuhn, longtemps de référence), Seuil (Robert Misrahi), PUF (Pautrat), et plus récemment la nouvelle édition critique en cours aux PUF sont utilisables. L'Éthique en édition Appuhn a longtemps été la plus accessible ; les éditions plus récentes (Pautrat, Misrahi) sont aujourd'hui également courantes.

Postérité et influence

L'histoire de la réception de Spinoza est singulière. Maudit pendant un siècle après sa mort, puis redécouvert au XVIIIe siècle, devenu héros du romantisme allemand, lu et relu jusqu'à nos jours, il est l'un de ces philosophes dont l'influence n'a fait que croître au fil des siècles.

La « querelle du panthéisme » (Pantheismusstreit)

Pendant un siècle environ après sa mort, Spinoza est l'épouvantail philosophique : le « Juif d'Amsterdam », « l'athée systématique », « le pire des spinozistes ». On le lit en cachette. Pierre Bayle, dans son Dictionnaire historique et critique (1697), lui consacre un article célèbre, sévère mais informé, qui contribue paradoxalement à diffuser sa pensée.

C'est en 1785, avec la « querelle du panthéisme » (Pantheismusstreit) ouverte par Jacobi en Allemagne, que Spinoza change de statut. Jacobi révèle que Lessing, peu avant sa mort, lui aurait confié qu'il était spinoziste, ce qui provoque un séisme. À partir de ce moment, Spinoza devient un interlocuteur central de la philosophie allemande.

Le spinozisme allemand

Goethe se déclare ouvertement spinoziste, et reconnaît à Spinoza une dette spirituelle profonde. Hegel écrit : « Être spinoziste, c'est le commencement essentiel de toute philosophie » : on doit, selon lui, passer par Spinoza, fût-ce pour le dépasser. Schelling, Fichte, et plus largement tout l'idéalisme allemand dialoguent intensément avec lui. Pour Heine, Spinoza est l'un des plus grands philosophes de tous les temps.

Nietzsche

Lorsque Nietzsche découvre Spinoza en 1881, il s'écrie dans une lettre à son ami Overbeck : « Mon précurseur, et quel précurseur ! » Il reconnaît en Spinoza un grand affirmateur de la vie, un penseur de l'immanence et de la nécessité, un critique des illusions religieuses. La parenté est partielle mais profonde.

Marx et le marxisme

Marx a lu Spinoza et en porte des traces. Plus tard, Antonio Negri (L'Anomalie sauvage, 1981) a relu Spinoza comme penseur subversif, fondateur d'une démocratie radicale, dans une lecture marxiste autonome. Étienne Balibar (Spinoza et la politique, 1985) prolonge cette inspiration.

Le spinozisme français contemporain

Le XXe siècle français a redécouvert Spinoza avec passion. Martial Gueroult lui consacre une étude monumentale (Spinoza, deux volumes, 1968-1974). Gilles Deleuze lui dédie deux livres (Spinoza et le problème de l'expression, 1968 ; Spinoza, philosophie pratique, 1970) qui rénovent profondément la lecture de l'Éthique : Deleuze fait de Spinoza un grand penseur de la puissance, de la joie, de l'éthique des affects. Pierre Macherey, Alexandre Matheron, Robert Misrahi, Pierre-François Moreau, Frédéric Lordon (qui réactive Spinoza en sciences sociales) ont prolongé cette lecture.

La psychologie et la neurobiologie contemporaines

Le neurobiologiste portugais Antonio Damasio, dans Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions (2003), soutient que la conception spinozienne des affects anticipe remarquablement la compréhension contemporaine du rapport entre cerveau, corps et émotions. Cette lecture biologique a contribué à élargir l'audience de Spinoza hors des cercles philosophiques.

La théologie

Paradoxalement, le « plus impie des philosophes » a inspiré aussi nombre de théologiens, juifs (Yirmiyahu Yovel a écrit Spinoza et autres hérétiques, 1989, sur la postérité juive de Spinoza, longtemps niée puis revendiquée) et chrétiens (la théologie du « process » américaine, certaines lectures œcuméniques contemporaines).

La critique biblique

Le Tractatus theologico-politicus est l'un des actes de naissance de la critique biblique moderne : lecture historique, philologique, contextuelle des Écritures. Richard Simon, Hermann Reimarus, et tout le mouvement de la critique biblique allemande du XIXe siècle (Strauss, Wellhausen) sont héritiers de cette ouverture spinozienne.

La pensée politique

La défense spinozienne de la liberté de pensée et de la démocratie, dans le Tractatus theologico-politicus et dans le Tractatus politicus inachevé, en fait l'un des fondateurs de la pensée politique libérale moderne. Mais Spinoza est plus radical que le libéralisme classique : sa démocratie n'est pas un compromis entre intérêts individuels, c'est l'expression collective la plus haute du conatus. Cette dimension est aujourd'hui revalorisée par les théoriciens de la démocratie radicale.

Une présence vivante

Spinoza n'a jamais été aussi lu qu'aujourd'hui. Sa pensée du désir, des affects, de l'immanence, de la nécessité, séduit non seulement des philosophes mais aussi des psychanalystes, des sociologues, des éthologues, des écologistes. L'« Éthique » est régulièrement adaptée, commentée, discutée. Spinoza apparaît, dans la culture contemporaine, comme l'un des plus grands philosophes de la modernité, un penseur dont la voix continue à parler avec une singulière fraîcheur.

Pour aller plus loin

Introductions accessibles

  • Pierre-François Moreau, Spinoza et le spinozisme, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2003. Court, précis, par l'un des grands spécialistes français.
  • Robert Misrahi, Spinoza, Médicis-Entrelacs, 2005.
  • Gilles Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, Minuit, 1970. Petit livre lumineux, l'une des meilleures portes d'entrée.
  • Pierre Macherey, Introduction à l'Éthique de Spinoza, PUF, 5 volumes (1994-1998). Guide de lecture livre par livre, exigeant mais précieux.

Études approfondies

  • Martial Gueroult, Spinoza, Aubier-Montaigne, 2 volumes (1968, 1974). Monumental commentaire de l'Éthique, livre I et II.
  • Alexandre Matheron, Individu et communauté chez Spinoza, Minuit, 1969. Classique sur la dimension politique.
  • Gilles Deleuze, Spinoza et le problème de l'expression, Minuit, 1968. Lecture profonde de la métaphysique spinozienne.
  • Pierre-François Moreau, Spinoza. L'expérience et l'éternité, PUF, 1994.
  • Antonio Negri, L'Anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza, PUF, 1982 (édition française).

Œuvres de Spinoza : par où commencer

  • Traité de la réforme de l'entendement : texte court (inachevé) qui présente la démarche méthodologique. Lisible.
  • Traité théologico-politique, préface et chapitres VII (sur l'interprétation des Écritures) et XX (sur la liberté de penser) : pour le Spinoza politique et critique, plus accessible que l'Éthique.
  • Éthique, livre I (sur Dieu) : exigeant mais fondamental. À lire patiemment, avec un guide de lecture (Macherey, Deleuze).
  • Éthique, livre III (sur les affects) : analyses brillantes et plus concrètes, qui peuvent intéresser même un non-philosophe.
  • Éthique, livre V (sur la béatitude) : la conclusion de l'œuvre, plus brève et plus mystique.
  • Correspondance : courte, lisible, éclairante. Bon complément.

Sur le contexte

  • Steven Nadler, Spinoza. Une vie, Bayard, 2003 (édition originale Cambridge UP, 1999). Biographie de référence, très accessible.
  • Yirmiyahu Yovel, Spinoza et autres hérétiques, Seuil, 1991, 2 volumes. Sur le contexte marrane et le destin du spinozisme.

Lectures contemporaines

  • Antonio Damasio, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob, 2003.
  • Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010. Application contemporaine.

Traductions françaises

L'Éthique a plusieurs traductions courantes :

  • Charles Appuhn (GF-Flammarion), longtemps de référence.
  • Bernard Pautrat (Seuil, 1988), excellente, qui rend mieux la rigueur du latin.
  • Robert Misrahi (PUF, 1990), plus interprétative mais lisible.

Le Traité théologico-politique est notamment disponible chez GF-Flammarion (Charles Appuhn) ou PUF (Jacqueline Lagrée et Pierre-François Moreau).

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, plusieurs articles : « Baruch Spinoza » par Steven Nadler, et articles thématiques par Karolina Hübner, Don Garrett, etc.
  • L'Association des amis de Spinoza, en France, publie ressources et bulletins.

Spinoza est un philosophe exigeant : ne pas commencer par l'Éthique sans accompagnement. Mais les efforts sont largement récompensés : c'est l'une des œuvres les plus puissantes de la philosophie occidentale.

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