Gorgias

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Titre original : Γοργίας

Publication : première moitié du IVe siècle avant notre ère

Type : Dialogue

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Analyse

Le « Gorgias » est l'un des dialogues les plus âpres de Platon. Sous-titré par la tradition « ou sur la rhétorique », il commence par une question d'apparence technique, celle de savoir ce qu'est l'art de bien parler, et se termine sur la question la plus grave qui soit : quelle vie faut-il mener ? Entre les deux, Socrate affronte trois interlocuteurs de plus en plus rudes et soutient deux thèses que le sens commun rejette, à savoir qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre et qu'il vaut mieux être puni de ses fautes que d'y échapper.

Contexte

Le dialogue est généralement rattaché à la période de transition de l'œuvre platonicienne, entre les dialogues dits socratiques et les grands dialogues de la maturité. Sa datation exacte reste discutée et il est prudent de le situer approximativement dans la première moitié du IVe siècle avant notre ère.

Son arrière-plan est celui de la démocratie athénienne, où la maîtrise de la parole publique décide des carrières et des procès. Gorgias de Leontinoi, personnage historique, était un maître de rhétorique renommé. Platon écrit après la condamnation à mort de Socrate, et l'ombre de ce procès plane sur tout le texte : Socrate y déclare qu'il serait incapable de se défendre devant un tribunal et qu'il n'en aurait pas honte.

Structure du dialogue

Le dialogue se déroule en trois entretiens successifs, de tonalité croissante.

Avec Gorgias d'abord, la discussion porte sur la définition de la rhétorique. Le maître la présente comme l'art de persuader les foules sur le juste et l'injuste, sans avoir besoin de connaître les matières dont il parle. Socrate l'amène à admettre une contradiction et Gorgias, soucieux de sa réputation, cède.

Avec Polos ensuite, plus jeune et plus vif, la discussion se déplace vers le pouvoir. Polos admire le tyran qui fait ce qui lui plaît. Socrate soutient au contraire que celui qui commet l'injustice est le plus malheureux des hommes, et plus malheureux encore s'il échappe au châtiment.

Avec Calliclès enfin, le ton change. Calliclès refuse les conventions du dialogue poli et attaque la philosophie elle-même, qu'il juge convenable chez un enfant et ridicule chez un adulte. Il oppose la loi de la nature, qui donne au plus fort le droit d'avoir davantage, aux lois de la cité, faites selon lui par les faibles pour brider les forts. Il défend une vie de désirs sans cesse renouvelés et sans cesse satisfaits.

Le dialogue s'achève par un récit de jugement des âmes après la mort, où les âmes comparaissent nues devant des juges eux-mêmes dépouillés de leurs corps, de sorte que ni la richesse ni la naissance ne puissent plus rien dissimuler.

Thèses centrales

La rhétorique, telle que la pratiquent ses maîtres, n'est pas un art mais une routine flatteuse. Socrate le montre par un tableau de correspondances : à la médecine, qui soigne réellement le corps, correspond la cuisine, qui ne cherche qu'à plaire ; à la gymnastique correspond la parure ; à la justice, qui soigne l'âme, correspond la rhétorique. Dans chaque cas, la contrefaçon procure un plaisir immédiat au lieu du bien véritable.

Commettre l'injustice est un plus grand mal que la subir. L'argument repose sur l'idée que l'injustice est une maladie de l'âme, et que rien n'est pire pour un être que la corruption de ce qu'il a de plus propre. De là suit la seconde thèse, plus paradoxale encore : le châtiment est un soin, et y échapper revient à refuser d'être guéri.

Le pouvoir du tyran n'est pas une puissance véritable. Faire ce qui vous semble bon n'est pas faire ce que vous voulez si ce que vous voulez est votre bien. C'est l'intellectualisme socratique, selon lequel nul ne fait le mal volontairement.

Enfin, la vie du jouisseur est comparée à un tonneau percé qu'il faudrait remplir sans fin. À l'inverse, l'ordre, la mesure et la proportion font la santé de l'âme comme celle du corps, et ce sont eux que la vie philosophique recherche.

Postérité

Le « Gorgias » a fourni à la tradition l'un de ses grands lieux d'affrontement entre la philosophie et l'éloquence. Aristote lui répond obliquement en écrivant une « Rhétorique » qui rend à cet art un statut légitime, en le définissant comme la faculté de discerner les moyens de persuasion propres à chaque sujet.

Le personnage de Calliclès a connu une longue fortune. On l'a souvent rapproché des critiques modernes de la morale, en particulier de celles de Nietzsche, qui oppose de son côté les valeurs des forts et celles des faibles. Le rapprochement est classique, mais il demande prudence : Calliclès défend une jouissance immédiate que Nietzsche méprise, et rien n'indique que ce dernier se soit reconnu en lui.

Le dialogue reste par ailleurs un texte scolaire de premier plan pour aborder la démocratie, la démagogie et le rapport entre la parole et la vérité.

Controverses

La première discussion porte sur Calliclès lui-même. Aucun autre témoignage ancien ne le mentionne, et l'on ignore s'il a existé. Certains lecteurs y voient une figure composite construite par Platon pour donner à l'objection sa forme la plus forte, d'autres un personnage réel disparu de l'histoire.

La deuxième porte sur la solidité des arguments de Socrate. Plusieurs commentateurs estiment que la réfutation de Polos et celle de Calliclès reposent sur des glissements de vocabulaire, notamment entre ce qui est honteux et ce qui est mauvais. La question de savoir si Platon en est conscient et joue de cette faiblesse est ouverte.

La troisième porte sur le statut du récit final. Faut-il y voir un complément mythique qui vient soutenir ce que l'argument n'a pas réussi à établir, ou une manière de dire autrement ce qui a été démontré ? Les deux lectures ont leurs défenseurs.

Enfin, la condamnation de la rhétorique est elle-même paradoxale, puisque Platon est un écrivain d'un art consommé. Le « Phèdre » nuancera d'ailleurs cette condamnation en admettant la possibilité d'une rhétorique philosophique.

Pour commencer la lecture

Le dialogue est long mais très vivant et ne suppose aucune connaissance préalable. L'entretien avec Calliclès peut être lu séparément : c'est l'un des textes les plus efficaces pour comprendre ce que Platon entend par vie philosophique.