Livre des œuvres divines

Titre original : Liber divinorum operum

Publication : vers 1163-1174

Type : Traite

Analyse

Le Liber divinorum operum est le dernier des trois livres de visions d'Hildegarde de Bingen, et le plus ambitieux. Là où le Scivias exposait l'histoire du salut et où le Liber vitae meritorum traitait des vices et des vertus, ce troisième livre s'attaque au rapport entre l'univers et l'homme.

On le trouve aussi sous le titre De operatione Dei, et en français sous celui de Livre des œuvres divines.

Un livre de vieillesse

Hildegarde commence la rédaction vers 1163, après une vision qu'elle situe à cette date, et achève l'ouvrage vers 1173 ou 1174, soit quelques années avant sa mort. Elle a alors environ soixante-cinq ans au début du travail, dirige deux communautés, a entrepris des tournées de prédication et correspond avec une bonne partie de l'Europe ecclésiastique. Elle écrit donc en position d'autorité, et cela se sent : le ton est plus assuré que celui du Scivias, les développements plus longs, les justifications de son droit à parler moins nombreuses.

Il convient de rappeler ici ce qui vaut pour toute son œuvre : ces livres relèvent autant du corpus religieux que de la philosophie, et il serait malhonnête de les présenter comme des traités philosophiques au sens ordinaire. Hildegarde ne démontre pas, elle décrit et interprète. Ce qui retient l'attention du lecteur de philosophie est ailleurs : dans sa cosmologie, dans son anthropologie et dans la conception du symbole qu'elle met en œuvre.

Architecture

L'ouvrage se compose de dix visions réparties en trois parties : quatre dans la première, une seule dans la deuxième, cinq dans la troisième.

La première partie est consacrée à l'origine et à la structure du monde. Sa deuxième vision est la plus célèbre et la plus reproduite : une figure humaine se tient, bras écartés, au milieu des sphères de l'univers, elle-même inscrite dans la poitrine d'une figure plus vaste. L'image dit en un seul regard la thèse du livre, celle d'un homme au centre de la création sans en être le propriétaire.

La quatrième vision de cette première partie est un commentaire suivi du prologue de l'Évangile de Jean, des premiers versets jusqu'au quatorzième. Ce choix est décisif : il place toute la cosmologie du livre sous le signe du Verbe par lequel tout a été fait, et il explique pourquoi certains lecteurs ont pu dire que l'ouvrage entier est une explication développée de ce prologue.

La deuxième partie ne compte qu'une vision, longue, sur le temps et sur l'histoire.

La troisième partie compte cinq visions, qui traitent de l'histoire du salut et de ce qui doit venir. Hildegarde y développe une lecture des âges du monde qui a nourri la réputation prophétique qu'on lui a faite, souvent en durcissant ce qu'elle écrit.

L'homme comme microcosme

La thèse centrale du livre est celle d'une correspondance entre l'homme et l'univers. L'homme est un petit monde, un microcosmos, qui contient à sa mesure ce que le grand monde contient à la sienne. Les éléments, les vents, les humeurs, les saisons et les facultés de l'âme se répondent terme à terme.

Cette idée n'est pas d'Hildegarde. Elle circule depuis l'Antiquité, se trouve chez les platoniciens, dans la médecine antique et chez les auteurs de l'école de Chartres, contemporains d'Hildegarde. Ce qui lui appartient est la manière de la déployer : elle en fait un principe de lecture du corps, de la santé, de la musique et de la vie morale à la fois, et elle en tire une conséquence pratique, à savoir que l'homme, placé au milieu, reçoit les énergies du cosmos, les transforme et en répond.

Cette responsabilité est explicite. L'homme est pour Hildegarde le témoin et l'ouvrier de la création, et sa conduite affecte l'ordre qui l'entoure. Elle décrit un monde dont l'harmonie a été troublée et qui demande à être rétablie, et elle fait de l'amour du prochain et des bonnes œuvres la continuation de l'œuvre divine.

On comprend que ces pages aient suscité des lectures écologiques contemporaines. Elles ne sont pas sans fondement textuel et elles demandent une réserve : la pensée d'Hildegarde est une pensée de l'ordre voulu et de la place assignée, non une pensée de la nature comme ensemble de processus à préserver. Lui prêter nos catégories la rend plus proche et moins intéressante.

La viriditas

Un mot traverse toute son œuvre et trouve ici son plein emploi : la viriditas, la verdeur. Il désigne la force de croissance et de vie qui circule dans les plantes, dans les corps et dans les âmes, et dont le retrait est la sécheresse, l'ariditas. Ce couple sert à Hildegarde pour parler indifféremment de botanique, de santé et de vie spirituelle, ce qui n'est pas de la métaphore relâchée mais la conséquence de la correspondance qu'elle pose entre les niveaux.

Les figures féminines allégoriques qui apparaissent dans le livre, la Charité et la Sagesse, portent cette même fonction de liaison : elles établissent et maintiennent le rapport entre Dieu et sa création.

Les manuscrits

L'ouvrage nous est connu par plusieurs manuscrits, dont le plus remarquable est conservé à Lucques, en Italie. Ses enluminures, qui figurent les dix visions, datent du début du XIIIe siècle, donc après la mort d'Hildegarde. C'est de ce manuscrit que proviennent les images les plus souvent reproduites, en particulier celle de l'homme au milieu des sphères.

Une précision utile, parce que la confusion est fréquente : ces enluminures ne sont pas de la main d'Hildegarde ni réalisées sous sa direction, contrairement à celles du manuscrit perdu du Scivias. Elles interprètent son texte, avec fidélité mais à distance de quelques décennies.

Réception et discussions

Le Liber divinorum operum a été moins lu que le Scivias, et sa redécouverte est récente. L'édition critique moderne a permis de le réévaluer, et il est aujourd'hui tenu par plusieurs spécialistes pour son œuvre la plus aboutie.

Trois questions sont régulièrement débattues. La première porte sur ses sources : Hildegarde affirme ne rien tenir des écoles et tout de la lumière reçue, mais les parallèles avec la pensée de l'école de Chartres, avec la médecine salernitaine et avec la tradition platonicienne sont assez nets pour que les historiens cherchent des intermédiaires, par la conversation et la prédication plutôt que par la lecture directe.

La deuxième concerne le statut de l'homme dans sa cosmologie. S'agit-il d'un anthropocentrisme, puisque l'homme occupe le centre, ou d'une position subordonnée, puisque ce centre est lui-même contenu dans une figure divine ? Le texte et l'image appellent plutôt la seconde lecture, mais la discussion continue.

La troisième porte sur la dimension prophétique. Hildegarde a été lue comme annonciatrice de bouleversements, parfois instrumentalisée dans des contextes polémiques dès le Moyen Âge. Les médiévistes rappellent que ses développements sur les âges du monde appartiennent à un genre répandu et qu'il faut se garder d'y chercher des prédictions datées.

Comment l'aborder

Le plus simple est de commencer par la deuxième vision de la première partie, celle de l'homme et des sphères, en ayant l'enluminure de Lucques sous les yeux, puis de lire la quatrième vision et son commentaire du prologue de Jean. L'ouvrage est disponible en traduction française.

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