Scivias
Publication : 1141-1151
Type : Traite
Analyse
Scivias est le premier des trois grands livres de visions d'Hildegarde de Bingen. C'est aussi l'ouvrage qui l'a fait connaître, puisque c'est sa lecture partielle devant un synode qui lui a valu l'autorisation de publier ce qu'elle disait recevoir.
Le titre est une contraction de l'impératif latin Sci vias Domini, que l'on traduit par « Connais les voies du Seigneur ». Il indique d'emblée le registre : il ne s'agit pas d'un traité qui démontre, mais d'un livre qui déclare avoir reçu quelque chose et qui entreprend de l'expliquer.
Une œuvre à la frontière de deux corpus
Il faut le dire franchement, plutôt que de trancher en silence : Scivias appartient autant à la littérature religieuse qu'à l'histoire de la philosophie. Hildegarde n'argumente pas, elle expose des visions puis en donne l'interprétation. Sa doctrine est celle de l'Église de son temps et son autorité, telle qu'elle la revendique, ne vient pas de la raison mais d'une illumination.
Ce qui intéresse néanmoins le lecteur de philosophie est considérable. On trouve dans Scivias une cosmologie, une anthropologie articulée du corps et de l'âme, une réflexion sur le mal comme privation plutôt que comme substance et une théorie du symbole qui fait de l'image un instrument de connaissance et non un simple ornement. S'y ajoute une question qui n'est pas mince : par quels moyens une femme privée d'accès à l'enseignement universitaire pouvait-elle au XIIe siècle prendre la parole sur ces sujets, et quel statut la revendication visionnaire lui donnait-elle ?
Composition et autorisation
Hildegarde écrit dans la préface qu'en 1141, à quarante-deux ans, une lumière l'a saisie et lui a ordonné de dire et d'écrire ce qu'elle voyait. Elle rédige l'ouvrage pendant une dizaine d'années et l'achève vers 1151 ou 1152, peu après avoir installé sa communauté au Rupertsberg, près de Bingen.
L'autorisation vient entre-temps. Hildegarde, inquiète du statut de ce qu'elle reçoit, écrit à Bernard de Clairvaux pour lui demander son avis. Une délégation du monastère de Disibodenberg porte ensuite des copies de ses écrits au synode réuni à Trèves, où ils sont lus à haute voix. Le pape Eugène III les approuve et l'autorise à publier tout ce qu'elle recevrait. Cette approbation change sa position : elle n'écrit plus seulement pour ses sœurs, elle devient une voix publique, que des évêques, des abbés et des souverains consulteront.
Le geste mérite d'être souligné pour ce qu'il est, une reconnaissance institutionnelle rare, sans le transformer en ce qu'il n'est pas, une approbation doctrinale au sens où l'Église l'entendra plus tard.
Architecture
L'ouvrage comprend trois parties, que l'on rapporte traditionnellement aux trois personnes de la Trinité, et vingt-six visions au total.
La première partie, précédée de la préface, compte six visions. Elle traite de la création, de la place de l'homme dans l'univers, de la chute et de la condition qui en résulte. On y rencontre les images les plus frappantes du livre, dont celle de la montagne et de l'œil, et celle de l'univers en forme d'œuf, qui a beaucoup intéressé les historiens des représentations du cosmos.
La deuxième partie compte sept visions et porte sur le salut : l'Incarnation, l'Église représentée comme une femme, les sacrements, le baptême et l'eucharistie. C'est la partie la plus doctrinale et celle où Hildegarde se rapproche le plus d'un enseignement ordinaire.
La troisième partie, la plus longue avec treize visions, décrit l'édification du royaume de Dieu sous la forme d'un bâtiment en construction, avec ses murs, ses tours et ses colonnes, chaque élément portant une vertu. La dernière vision contient quatorze chants et une partie de l'Ordo Virtutum, que l'on tient pour le plus ancien drame liturgique de ce type conservé, ce qui a conduit à revoir l'histoire du théâtre médiéval, longtemps datée du XIVe siècle.
La manière d'Hildegarde
Chaque vision suit un même mouvement. Hildegarde décrit d'abord ce qu'elle voit, en détail et souvent sans transition logique, puis une voix venue de la lumière en donne l'explication, élément par élément. Cette structure en deux temps est l'une des raisons pour lesquelles le livre est lisible : l'auteur ne laisse pas le lecteur devant une énigme.
Il faut savoir que ces descriptions ne sont pas de la poésie au sens où nous l'entendons. Hildegarde revendique une exactitude et insiste sur le fait qu'elle voit « les yeux ouverts », éveillée, et non en songe ni en extase. Des médecins ont proposé d'expliquer ses visions par des phénomènes neurologiques, lecture que l'on peut mentionner sans la tenir pour établie, et qui en tout état de cause ne dit rien du contenu intellectuel du livre.
Sa langue latine est singulière, parfois rugueuse, avec une syntaxe qui lui est propre. Elle a été aidée par le moine Volmar, son secrétaire, qui corrigeait sans réécrire, et par la moniale Richardis de Stade.
Le manuscrit du Rupertsberg
Scivias est inséparable de ses images. Un manuscrit a été réalisé du vivant d'Hildegarde, vraisemblablement sous sa direction, au Rupertsberg : deux colonnes, environ deux cent trente-cinq feuillets de parchemin et une série d'enluminures qui figurent les visions.
Ce manuscrit a été conservé à la bibliothèque de Wiesbaden, en Hesse, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Déplacé à Dresde pour le mettre à l'abri, il a disparu et n'a jamais réapparu, y compris après la réunification allemande. Il n'en reste que des photographies en noir et blanc. Toutes les reproductions en couleur que l'on voit aujourd'hui proviennent d'une copie fidèle réalisée à l'abbaye d'Eibingen entre 1927 et 1933.
Cette histoire a une conséquence pour le lecteur : les images du Scivias qui circulent sont des copies du XXe siècle, exécutées avec soin mais copies tout de même, et l'original est perdu.
Postérité et débats
Le livre a assuré à Hildegarde une autorité de son vivant et une diffusion durable. Il a été copié, abrégé, et sa réception a connu des éclipses avant une redécouverte au XXe siècle, portée d'abord par la musicologie et l'histoire de l'art, puis par l'histoire des femmes et par les études médiévales.
Plusieurs discussions restent ouvertes. La première porte sur le statut de la revendication visionnaire : faut-il y voir une stratégie d'autorisation, le seul moyen pour une femme d'être entendue, ou la description sincère d'une expérience ? Les deux hypothèses ne s'excluent pas, et les historiennes qui ont travaillé la question invitent à ne pas réduire l'une à l'autre.
La deuxième porte sur l'originalité doctrinale. Certains lecteurs soulignent qu'Hildegarde reprend pour l'essentiel la théologie reçue et que son apport tient à la forme. D'autres relèvent des accents propres, notamment sur la viriditas, cette verdeur ou force vitale qui traverse toute son œuvre et qui n'a pas d'équivalent exact chez ses contemporains.
La troisième, plus récente, concerne les lectures écologiques et féministes dont elle est l'objet. Elles ont le mérite d'avoir fait relire ses textes et le risque d'y projeter des catégories qui ne sont pas les siennes. Hildegarde n'était ni militante de l'égalité ni écologiste, et son insistance sur l'ordre du monde et sur la place de chacun dans cet ordre est fort éloignée de nos manières de penser.
Comment l'aborder
Scivias n'est pas un livre que l'on lit linéairement sans effort. On peut commencer par la première vision de la première partie, puis par la vision de l'univers en forme d'œuf, et lire ensuite l'Ordo Virtutum, qui tient en quelques pages et s'écoute autant qu'il se lit. L'ouvrage existe en traduction française.