Manuscrits de 1844

Fiche rédigée avec l'assistance d'une IA - peut contenir des erreurs. En savoir plus

Titre original : Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844

Publication : rédigés en 1844, publiés en 1932 (posthume)

Vous souhaitez lire ce livre ? Commander chez une librairie indépendante - et soutenir la culture de proximité.

Analyse

Les « Manuscrits de 1844 », que l'on désigne aussi comme les manuscrits économico-philosophiques, sont un ensemble de cahiers rédigés par Karl Marx à Paris au printemps et à l'été 1844. Marx a vingt-six ans, il n'a encore rien publié de son œuvre économique et il découvre les économistes britanniques. Ces pages, restées inédites de son vivant et publiées seulement dans les années trente du siècle suivant, ont bouleversé la lecture de son œuvre en révélant un Marx philosophe, préoccupé d'aliénation et d'accomplissement humain.

Contexte de rédaction

Marx s'installe à Paris fin 1843 après l'interdiction du journal qu'il dirigeait en Rhénanie. Il y fréquente les milieux socialistes, rencontre Friedrich Engels et lit, souvent en traduction française, Adam Smith, David Ricardo et Jean-Baptiste Say. Il remplit alors plusieurs cahiers d'extraits accompagnés de commentaires de plus en plus développés, qui deviennent le texte que nous connaissons.

Ces cahiers ne forment pas un livre achevé. Ils comportent des lacunes, des pages perdues, des passages interrompus et une préface qui semble destinée à un ouvrage plus vaste. Marx les abandonne ensuite pour d'autres travaux et n'y revient pas.

Leur publication intervient au début des années trente, dans le cadre de l'édition historique et critique des œuvres de Marx et Engels entreprise à Moscou et à Berlin. Le contexte est décisif : ils paraissent au moment où le marxisme est devenu doctrine d'État, et ils offrent aussitôt un point d'appui à ceux qui cherchent une autre lecture.

Structure de l'ensemble

On distingue traditionnellement trois manuscrits.

Le premier est disposé en colonnes et traite successivement du salaire, du profit du capital et de la rente foncière, avant de basculer dans le développement le plus célèbre du recueil, celui sur le travail aliéné.

Le deuxième, en grande partie perdu, porte sur le rapport de la propriété privée au travail.

Le troisième réunit des développements sur la propriété privée et le communisme, sur les besoins et l'argent, ainsi qu'une critique serrée de la dialectique hégélienne, notamment de la « Phénoménologie de l'esprit ».

Thèses centrales

Le cœur du texte est l'analyse du travail aliéné. Marx en distingue quatre aspects solidaires. Le travailleur est d'abord séparé du produit de son travail, qui lui fait face comme une puissance étrangère, et d'autant plus étrangère qu'il produit davantage. Il est ensuite séparé de son activité même, qui ne lui appartient pas et qu'il n'éprouve pas comme sienne : il ne se sent lui-même qu'en dehors du travail. Il est en troisième lieu séparé de ce que Marx appelle son être générique, c'est-à-dire de cette capacité proprement humaine de produire universellement, librement et selon les lois de la beauté. Il est enfin séparé des autres hommes, car le rapport aliéné à sa propre activité se traduit en rapport aliéné à autrui.

Marx en tire une conséquence méthodologique importante : la propriété privée n'est pas la cause du travail aliéné, elle en est plutôt le résultat, même si elle devient ensuite le moyen de sa reproduction. L'économie politique décrit des faits qu'elle ne parvient pas à expliquer, parce qu'elle prend pour données les conditions dont il faudrait rendre compte.

Le texte contient aussi une réflexion sur l'argent, présenté comme la puissance qui inverse toutes les qualités et permet d'acheter ce que l'on n'est pas.

Enfin, la critique de Hegel est double. Marx lui reconnaît un mérite décisif, celui d'avoir saisi le travail comme production de l'homme par lui-même et d'avoir pensé le mouvement de l'aliénation. Il lui reproche en revanche de n'y voir qu'un mouvement de la conscience, de sorte que la suppression de l'aliénation reste, chez lui, une opération de pensée. Ludwig Feuerbach fournit à Marx l'outil de ce retournement matérialiste, mais Marx lui reproche déjà de rester trop abstrait dans sa conception de l'homme.

Postérité

Peu de publications posthumes ont eu un effet comparable. Dès leur parution, Herbert Marcuse en souligne l'importance philosophique. Après la Seconde Guerre mondiale, ces pages deviennent l'un des textes de référence de ce que l'on appelle le marxisme occidental. Georg Lukács, dont les analyses de la réification avaient anticipé plusieurs de ces thèmes, y trouve une confirmation. Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty s'en emparent pour penser un marxisme non dogmatique. Le vocabulaire de l'aliénation passe de là dans la sociologie, la psychologie sociale et la critique de la société de consommation.

En dehors de la philosophie, ces textes ont nourri les réflexions sur le sens du travail, sur l'organisation productive et sur ce que l'on appelle aujourd'hui la qualité de vie au travail.

Controverses

La discussion majeure porte sur la place de ces manuscrits dans l'œuvre. Faut-il y voir la clé philosophique de tout Marx, y compris du « Capital », ou une étape de jeunesse que Marx a lui-même dépassée ? Les partisans de la continuité soulignent que le vocabulaire de l'aliénation réapparaît dans les œuvres de la maturité, notamment dans les manuscrits préparatoires au « Capital ». Les partisans de la rupture, dont Louis Althusser a donné la version la plus connue en parlant d'une coupure entre une anthropologie philosophique et une science de l'histoire, soutiennent au contraire que Marx abandonne ensuite l'idée d'une essence humaine.

Un deuxième débat porte sur le statut du texte lui-même. Il s'agit de cahiers de travail que Marx n'a pas destinés à la publication, dont l'ordre a été établi par les éditeurs et dont une part est perdue. Certains en concluent qu'on leur a fait porter plus qu'ils ne peuvent.

Un troisième porte sur l'usage politique de la notion d'aliénation. Ses défenseurs y voient un critère critique irremplaçable, ses adversaires une notion trop vague, qui suppose une conception normative de l'homme accompli difficile à justifier.

Pour commencer la lecture

Le passage sur le travail aliéné, à la fin du premier manuscrit, se lit indépendamment du reste et constitue la meilleure entrée. Les développements sur Hegel, plus difficiles, supposent une familiarité minimale avec la « Phénoménologie de l'esprit ».