Mozi (Maître Mo), né Mo Di
Fondateur du mohisme et premier grand critique philosophique du confucianisme, Mozi a défendu la bienveillance impartiale, l'opposition à la guerre offensive, l'élévation au mérite et un utilitarisme social fondé sur la volonté du Ciel. Son école a rivalisé avec le confucianisme avant de disparaître sous les Han.
Biographie
Mozi (墨子, « Maître Mo », parfois latinisé en Micius) est la forme honorifique donnée par la tradition chinoise à Mo Di (墨翟), son nom de naissance. Il naît vers 470 av. J.-C., juste après la mort de Confucius (mort en 479), et meurt vers 391 av. J.-C.. Sa vie s'étend ainsi sur le passage de la période des Printemps et Automnes à celle des Royaumes combattants, époque de fragmentation politique extrême de la Chine ancienne.
Les sources biographiques sur Mozi sont rares et tardives. La principale est la biographie courte dans les Mémoires historiques (Shiji) de Sima Qian (premier siècle av. J.-C.), complétée par les indications dispersées dans le livre Mozi lui-même et dans les œuvres d'auteurs anciens qui le critiquent (notamment Mencius).
Mozi est probablement né dans l'État de Lu (Shandong), État natal de Confucius. Cette proximité géographique et chronologique avec le confucianisme naissant n'est pas anecdotique : Mozi connaissait certainement les enseignements de Confucius, et plusieurs sources suggèrent qu'il aurait été initialement formé dans la tradition confucéenne avant de la rejeter.
Particularité notable, Mozi semble venir d'origine modeste. Contrairement à la plupart des philosophes chinois de l'époque qui appartenaient à l'aristocratie déchue ou à la fonction publique lettrée, Mozi aurait été artisan, probablement charpentier ou maître d'œuvre. Cette extraction modeste explique en partie l'orientation utilitaire et populaire de sa pensée. Plusieurs sources anciennes rapportent qu'il possédait une grande compétence en ingénierie défensive : il savait construire des fortifications, concevoir des dispositifs de siège, organiser la défense militaire des villes.
Mozi mène une vie itinérante semblable à celle des autres maîtres ambulants de l'époque. Il voyage de cour en cour, propose ses services aux princes des États belligérants, enseigne ses disciples. Mais à la différence des confucéens, qui restent essentiellement des conseillers moraux et rituels, Mozi développe une organisation paramilitaire et religieuse unique en son genre. Ses disciples forment une véritable secte disciplinée, organisée hiérarchiquement, prête à intervenir militairement pour défendre des États menacés d'agression.
La discipline mohiste est impressionnante. Le maître de l'école (juzi, 鉅子, « grand maître ») exerce une autorité absolue sur ses membres, qui s'engagent par serment à respecter les principes mohistes jusqu'à la mort. Plusieurs anecdotes attestent cette rigueur : un disciple qui aurait violé les règles de l'école aurait été exécuté par le maître lui-même, malgré les supplications de souverains intercédant pour lui. Cette dimension quasi religieuse de la communauté mohiste est sans équivalent dans les autres écoles chinoises de l'époque.
L'épisode le plus célèbre de la vie de Mozi est sa mission diplomatique auprès du roi de Chu (vers 440 av. J.-C., selon la tradition). Le royaume de Chu prépare une invasion contre le petit État de Song. Mozi traverse la Chine à pied en dix jours et dix nuits, ses pieds en sang, pour persuader le roi de renoncer. Selon les Annales du printemps et de l'automne de M. Lü (un texte du IIIᵉ siècle av. J.-C.), Mozi affronte d'abord l'ingénieur militaire Gongshu Ban dans une simulation de siège virtuelle : Gongshu Ban propose neuf stratégies d'attaque, Mozi y répond par neuf défenses. Gongshu Ban épuise ses ressources offensives ; Mozi a encore des ressources défensives. Le roi de Chu, convaincu de l'inutilité de l'expédition, renonce à l'invasion.
Cette histoire (probablement embellie) illustre le double engagement de Mozi : pacifisme actif (refus des guerres d'agression) et compétence technique de défense. Il s'oppose à la guerre offensive (fei gong, 非攻) tout en organisant des moyens militaires pour défendre les États attaqués.
Mozi meurt vers 391 av. J.-C., à environ quatre-vingts ans. Sa secte lui survit pendant deux siècles environ. Le mohisme connaît son apogée pendant les Royaumes combattants (IVᵉ-IIIᵉ siècles av. J.-C.), où il rivalise sérieusement avec le confucianisme - au point que Mencius considère Mozi (avec Yang Zhu) comme l'un des deux principaux adversaires à combattre pour défendre la voie confucéenne.
L'école mohiste se divise après la mort de Mozi en plusieurs branches : un courant éthique-politique (qui prolonge l'enseignement central de Mozi) et un courant logique-épistémologique (les « derniers mohistes » qui développent la première logique formelle chinoise, étudiée notamment dans les chapitres techniques du Mozi).
Le déclin du mohisme commence vers la fin de la période des Royaumes combattants. La dynastie Qin (221-206 av. J.-C.), qui unifie la Chine sous le légalisme, persécute toutes les écoles philosophiques, y compris le mohisme. La dynastie Han (202 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.) consacre le confucianisme comme idéologie d'État et marginalise les autres traditions. Le mohisme, qui dépendait fortement de son organisation sectaire et de sa transmission orale, ne survit pas à ces deux coups successifs. Au IIIᵉ siècle de notre ère, l'école a effectivement disparu en tant que tradition vivante.
Le **livre *Mozi*** (Mozi shu, 墨子書), qui contient l'essentiel de la doctrine attribuée à Mozi et à ses disciples directs, est presque oublié pendant deux mille ans. Il faut attendre le XIXᵉ siècle, avec le travail philologique d'érudits Qing comme Sun Yirang, pour qu'il soit redécouvert, restauré, et étudié systématiquement. Cette redécouverte a coïncidé avec l'arrivée des idées occidentales en Chine : certains réformateurs chinois du début du XXᵉ siècle (notamment Liang Qichao) ont salué Mozi comme un précurseur asiatique de l'éthique universaliste et du pacifisme - manière de trouver dans la tradition chinoise des ressources pour penser la modernité.
Aujourd'hui, Mozi est reconnu comme l'un des grands philosophes chinois pré-impériaux, son influence sur la pensée chinoise étant tardive mais significative, et son originalité philosophique de plus en plus appréciée dans les études comparatives contemporaines.
Pensée principale
Le défi au confucianisme
Mozi est le premier grand critique philosophique du confucianisme. Cette opposition est l'arrière-plan permanent de sa pensée. Mozi ne se présente pas comme un philosophe spéculatif, mais comme un réformateur social engagé qui propose une alternative pratique au modèle confucéen alors dominant dans les milieux lettrés.
Sa critique du confucianisme porte sur quatre points principaux :
- Le ritualisme excessif : les confucéens consacrent trop de ressources à des cérémonies funéraires fastueuses et à des rites complexes qui appauvrissent les familles et l'État.
- La passivité fataliste : la doctrine confucéenne du Mandat du Ciel est interprétée par Mozi comme un fatalisme qui décourage l'effort et la responsabilité humaine.
- L'élitisme aristocratique : le confucianisme accorde trop de poids aux distinctions de naissance et insuffisamment au mérite réel.
- L'amour gradué : la conception confucéenne d'un amour décroissant en fonction de la distance familiale et sociale est, selon Mozi, source de conflits permanents.
À chacune de ces positions, Mozi oppose une thèse alternative. Sa pensée s'organise autour de dix doctrines fondamentales (les « dix thèses ») qui structurent le livre Mozi et constituent la matrice du mohisme.
La bienveillance impartiale (jian ai)
La doctrine la plus célèbre - et la plus controversée - de Mozi est celle de la bienveillance impartiale ou amour universel (兼愛, jian ai). Cette traduction est délicate : jian ai signifie littéralement « amour-pour-tous » ou « préoccupation impartiale ». Les spécialistes contemporains traduisent plutôt par impartial caring (« préoccupation impartiale ») que par universal love (« amour universel »), pour éviter les connotations émotionnelles inappropriées.
La thèse mohiste : un être humain doit étendre sa préoccupation pour le bien-être d'autrui de façon impartiale, sans privilégier ses parents, ses proches, ses concitoyens. Le même standard éthique doit s'appliquer à tous les êtres humains, sans distinction de proximité familiale ou sociale.
L'argument mohiste se déploie ainsi :
- Tous les maux sociaux (guerres, violences, exploitations, abandons) viennent du fait que les gens accordent un poids excessif à leur propre intérêt ou à celui de leur famille au détriment d'autrui.
- Si chacun se préoccupait du bien-être d'autrui comme du sien propre, ces maux disparaîtraient.
- Par exemple : un dirigeant qui considérerait l'État voisin comme son propre État ne l'attaquerait jamais ; un homme qui considérerait la famille d'autrui comme la sienne ne lui ferait pas de mal.
- La bienveillance impartiale est donc la solution rationnelle aux problèmes sociaux.
Mencius critique cette doctrine comme « ne pas avoir de père » : nier la priorité naturelle qu'on accorde à ses parents serait nier ce qui constitue l'humain. Mozi répond que la priorité familiale n'est pas naturelle mais conventionnelle, et qu'elle est précisément la source des conflits qu'il faut surmonter.
Cette opposition entre amour gradué confucéen et amour impartial mohiste est l'un des grands débats fondateurs de la philosophie morale chinoise. Elle a souvent été comparée aux débats occidentaux entre éthique des proches et impartialité universaliste (entre éthique du care à la Carol Gilligan et utilitarisme à la Peter Singer).
Contre l'agression militaire (fei gong)
La doctrine du fei gong (非攻, « contre l'agression ») applique la bienveillance impartiale à la politique internationale. La guerre offensive est moralement et rationnellement injustifiable :
- Du point de vue moral, attaquer un autre État viole le principe de bienveillance impartiale : on inflige aux habitants d'autres États des dommages qu'on n'accepterait pas pour son propre État.
- Du point de vue rationnel, la guerre détruit plus de ressources qu'elle n'en produit, dévaste les populations, et n'enrichit en réalité personne sur le long terme.
- Du point de vue logique, ceux-là mêmes qui condamnent le vol individuel ou le meurtre individuel approuvent l'agression à grande échelle, ce qui est inconsistant.
Cette doctrine est cohérente avec la pratique mohiste : Mozi et ses disciples se rendaient activement dans les États menacés d'agression pour les aider à organiser leur défense - non par soutien à une partie contre l'autre, mais par opposition à la guerre offensive en tant que telle.
À la différence d'un pacifisme intégral (qui refuserait toute violence), le mohisme distingue guerre offensive (injustifiable) et défense légitime (justifiable). Cette distinction préfigure les théories occidentales de la guerre juste.
Le critère utilitaire
Comment décider de la valeur morale d'une action ou d'une institution ? Mozi propose un critère qui le rapproche de l'utilitarisme occidental : le critère du bénéfice général. Une action est moralement bonne dans la mesure où elle augmente le bien-être commun et diminue les souffrances ; mauvaise dans la mesure où elle fait l'inverse.
Le « bénéfice » mohiste inclut plusieurs dimensions :
- La subsistance matérielle (nourriture, abri, vêtement) pour tous.
- La paix sociale (absence de guerre, de violence, d'exploitation).
- La stabilité démographique (les sociétés prospères se reproduisent).
Ce critère utilitaire est appliqué de manière systématique aux institutions et pratiques sociales :
- Les funérailles fastueuses confucéennes sont condamnées parce qu'elles épuisent les ressources sans bénéfice.
- La musique cérémonielle est aussi condamnée pour les mêmes raisons (cette doctrine, fei yue 非樂, « contre la musique [cérémonielle] », est l'une des plus mal comprises et caricaturées).
- L'économie doit favoriser la production utile.
Cette approche utilitaire fait souvent comparer Mozi à Jeremy Bentham et au Mill utilitariste. La comparaison est légitime sur certains points (critère de l'utilité, calcul rationnel des conséquences), mais le mohisme se distingue par son ancrage dans une métaphysique théiste explicite : c'est la volonté du Ciel qui veut le bien-être universel.
La volonté du Ciel (tian zhi)
Contrairement aux confucéens qui interprètent le Ciel (tian, 天) de manière de plus en plus naturalisée et morale, Mozi conserve une conception fortement théiste du Ciel. Le Ciel mohiste est une entité personnelle dotée de volonté, de connaissance, de moralité - une sorte de Dieu créateur et régulateur.
Le Ciel veut le bien-être des humains. Il récompense ceux qui pratiquent la bienveillance impartiale et punit ceux qui violent ses lois. Cette doctrine du tian zhi (天志, « volonté du Ciel ») fonde l'éthique mohiste sur une autorité transcendante : la bienveillance impartiale n'est pas seulement utile, elle est voulue par le Ciel.
Cette dimension religieuse du mohisme est l'un de ses aspects les plus originaux dans le paysage de la philosophie chinoise ancienne. Elle est complétée par la croyance dans les esprits et fantômes (ming gui, 明鬼) : les esprits des morts et les divinités locales constituent un système de surveillance morale qui complète la volonté du Ciel. Cette croyance était partagée par la population mais critiquée par les confucéens lettrés ; Mozi la défend explicitement comme outil de moralisation sociale.
L'élévation au mérite (shang xian)
Une autre doctrine mohiste importante est celle de l'élévation au mérite (尚賢, shang xian). Les positions de pouvoir et de responsabilité doivent être attribuées sur la base de la compétence et de la vertu, indépendamment de la naissance.
Cette doctrine était révolutionnaire dans le contexte aristocratique des Royaumes combattants. Mozi soutient que les souverains devraient promouvoir aux postes importants des hommes capables et vertueux, même s'ils sont d'origine modeste. Le talent et la moralité doivent prévaloir sur l'hérédité.
Cette thèse préfigure - parmi beaucoup d'autres facteurs - le système des examens impériaux qui se développera ensuite en Chine et qui permettra une certaine mobilité sociale par le mérite.
L'identification au supérieur (shang tong)
La doctrine du shang tong (尚同, « identification au supérieur ») est plus controversée. Pour résoudre les conflits sociaux, Mozi soutient que chacun doit aligner ses propres jugements moraux et politiques sur ceux de son supérieur hiérarchique, jusqu'au sommet de la pyramide sociale qui est le Ciel.
Cette doctrine peut être lue de deux manières :
- Lecture autoritaire : Mozi appelle à un conformisme hiérarchique strict, ce qui en fait un précurseur du légalisme autoritaire.
- Lecture modérée : Mozi propose une structure de résolution des conflits sociaux, le supérieur étant lui-même soumis à des normes (la volonté du Ciel) qui limitent l'arbitraire.
Cette doctrine montre les limites de l'individualisme mohiste : la bienveillance impartiale est défendue, mais dans le cadre d'une structure sociale hiérarchisée où l'unanimité morale est valorisée.
La méthode des trois critères (san biao)
Sur le plan épistémologique, Mozi propose une méthode de vérification des doctrines connue comme les trois critères (三表, san biao) :
- Le fondement : la doctrine est-elle conforme à ce que les sages-rois anciens ont enseigné et pratiqué ?
- L'observation : la doctrine est-elle confirmée par l'expérience commune des sens (notamment de la vue et de l'ouïe) ?
- L'application : la doctrine produit-elle, mise en pratique politique, des bénéfices pour le peuple et l'État ?
Cette méthode combine appel à la tradition, empirisme et pragmatisme. Elle préfigure certaines approches méthodologiques modernes et fait de Mozi le premier penseur chinois à théoriser explicitement la validation des connaissances.
La logique mohiste tardive
Une dimension souvent négligée du mohisme est la logique formelle développée par les « derniers mohistes » (école continuant Mozi après sa mort), notamment dans les chapitres techniques 40-45 du Mozi (les Canons mohistes). Ces chapitres élaborent :
- Une théorie des noms (sémantique élémentaire).
- Une théorie de la définition.
- Une théorie des inférences valides.
- Des catégories ontologiques de base (cause, partie/tout, identité/différence).
Cette logique mohiste tardive est la première logique formelle de la philosophie chinoise, élaborée environ un siècle après Aristote en Occident sans contact connu entre les deux traditions. La disparition de l'école mohiste à l'époque des Han a interrompu ce développement logique chinois, qui n'a pas eu de descendance directe avant la réintroduction de la logique occidentale au XIXᵉ siècle.
Œuvres majeures
Le Mozi (墨子)
L'œuvre attribuée à Mozi - et probablement son œuvre principale, voire unique - est le Mozi (墨子), parfois aussi appelé Mo Tzu en transcription Wade-Giles. Il s'agit d'un recueil composite, en 71 chapitres originellement (53 nous sont parvenus), divisé en plusieurs sections.
Les sections principales du Mozi tel que nous le possédons :
Les dix doctrines (chapitres 8-37) : exposition systématique des dix thèses fondamentales du mohisme, généralement présentées sous forme de triades (trois versions du même chapitre, probablement issues des trois branches mohistes après la mort du maître).
Les dix doctrines :
- Shang Xian 尚賢 : Élévation au mérite (chapitres 8-10).
- Shang Tong 尚同 : Identification au supérieur (11-13).
- Jian Ai 兼愛 : Bienveillance impartiale (14-16).
- Fei Gong 非攻 : Contre l'agression militaire (17-19).
- Jie Yong 節用 : Économie des dépenses (20-21, troisième manquant).
- Jie Zang 節葬 : Économie des funérailles (25, deux autres manquants).
- Tian Zhi 天志 : Volonté du Ciel (26-28).
- Ming Gui 明鬼 : Confirmation des esprits (31, deux autres manquants).
- Fei Yue 非樂 : Contre la musique cérémonielle (32, deux autres manquants).
- Fei Ming 非命 : Contre le fatalisme (35-37).
Les chapitres logiques (40-45) : les Canons mohistes (Jing) et leurs Explications (Jing Shuo), élaborés par les derniers mohistes. Première logique formelle chinoise.
Les chapitres militaires (52-71) : traités techniques de défense militaire, particulièrement de défense des villes. Témoignent de la dimension pratique de l'engagement mohiste contre la guerre offensive.
Les chapitres de dialogues (46-50) : récits de dialogues entre Mozi et ses interlocuteurs (rois, disciples, philosophes rivaux), source principale pour reconstituer la vie et la méthode pédagogique de Mozi.
Traductions françaises de référence :
- Mozi, traduction de Pierre de Laubier, dans Philosophes confucianistes, Gallimard La Pléiade, 2009 (traduction partielle dans le volume consacré au confucianisme).
- Yan Lu, La Pensée morale et politique de Mozi, Cerf, 2017 (présentation complète avec traduction des chapitres principaux).
- Marc Liénard, Mozi - Les dix thèses, You Feng, 2020 (traduction commentée des dix doctrines fondamentales).
Postérité et influence
Le grand rival du confucianisme aux Royaumes combattants
Pendant les IVᵉ et IIIᵉ siècles av. J.-C., le mohisme rivalise sérieusement avec le confucianisme pour l'influence sur les milieux lettrés et politiques chinois. Mencius considère Mozi comme l'un des deux principaux adversaires à combattre (avec Yang Zhu) pour défendre la voie confucéenne. La célèbre formule mencienne « sans père et sans souverain, c'est l'animal » vise spécifiquement Mozi (sans père) et Yang Zhu (sans souverain).
Han Fei, le grand légaliste, mentionne le confucianisme et le mohisme comme les deux écoles principales de son époque dans son chapitre sur les écoles concurrentes.
La disparition de l'école mohiste
L'école mohiste disparaît effectivement comme tradition vivante au IIIᵉ siècle de notre ère, pour plusieurs raisons cumulées :
- Persécution Qin : la dynastie Qin (221-206 av. J.-C.), qui unifie la Chine sous le légalisme, supprime brutalement toutes les écoles concurrentes, y compris le mohisme. L'autodafé des livres en 213 av. J.-C. détruit une grande partie de la production écrite des écoles non légalistes.
- Marginalisation Han : la dynastie Han (202 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.) consacre le confucianisme comme idéologie d'État et marginalise les autres traditions. Le mohisme, qui dépendait fortement de son organisation sectaire disciplinée, ne survit pas à cette marginalisation.
- Faiblesse intrinsèque : sans support institutionnel, l'école mohiste, fondée sur une organisation rigide et une transmission orale, se dissout plus facilement que le confucianisme (qui dispose des examens, des écoles, du clergé lettré) ou le taoïsme (qui dispose des cultes populaires et des monastères).
Pendant plus de deux mille ans, le texte Mozi est rarement lu et étudié sérieusement. Il survit dans les bibliothèques et collections, mais sans école vivante pour le faire vivre.
La redécouverte Qing et moderne
C'est au XIXᵉ siècle que les érudits chinois redécouvrent Mozi. Le philologue Sun Yirang (1848-1908) publie en 1893 son Mozi xiangu (墨子閒詁), édition critique magistrale qui restaure le texte et rend possible une lecture moderne sérieuse.
Au début du XXᵉ siècle, le réformateur Liang Qichao (1873-1929) consacre plusieurs ouvrages à Mozi. Pour Liang, le mohisme représente une ressource indigène pour penser la modernité chinoise : son universalisme moral, son pacifisme, sa méritocratie, son rationalisme empirique convergent avec les valeurs occidentales modernes que la Chine doit s'approprier. Cette lecture moderne de Mozi a profondément influencé toute une génération d'intellectuels chinois engagés dans la réforme.
Mozi dans la philosophie comparée contemporaine
Depuis les années 1970-1980, le mohisme connaît un regain d'intérêt dans les études philosophiques comparées internationales. Plusieurs thèmes attirent l'attention :
- Comparaison entre jian ai mohiste et l'utilitarisme occidental (Bentham, Mill, Peter Singer) : convergence du critère du bénéfice général.
- Comparaison entre jian ai et l'agapè chrétienne (amour universel du prochain) : convergence du dépassement des affinités naturelles.
- Comparaison entre la logique mohiste tardive et la logique aristotélicienne : émergence parallèle de la logique formelle dans deux traditions sans contact.
- Comparaison entre fei gong et les théories de la guerre juste occidentales (saint Augustin, Thomas d'Aquin, théoriciens modernes du jus ad bellum).
Des sinologues comme Angus C. Graham, Chad Hansen, Bryan Van Norden ont fait du mohisme un objet d'étude central pour comprendre la diversité philosophique de la Chine ancienne au-delà du seul confucianisme.
L'évaluation contemporaine
Aujourd'hui, Mozi est généralement considéré comme l'un des trois ou quatre grands fondateurs de la philosophie chinoise classique (avec Confucius, Laozi et éventuellement Mencius ou Han Fei). Cette consécration tardive contraste avec l'oubli historique de son école : elle témoigne de la valeur intrinsèque de sa pensée, redécouverte par la philosophie comparée internationale.
Le paradoxe historique du mohisme est frappant : doctrine d'opposition au confucianisme dominant, marginalisée pendant deux millénaires, réintroduite au XXᵉ siècle comme ressource pour penser la modernité chinoise. C'est l'une des plus grandes traversées de la philosophie mondiale - de l'apogée à la disparition, puis à la résurrection intellectuelle.
Mozi et les enjeux contemporains
Plusieurs dimensions de la pensée mohiste résonnent avec les débats philosophiques actuels :
- L'éthique impartiale dialogue avec les débats contemporains sur le cosmopolitisme moral (Peter Singer, Martha Nussbaum) : devons-nous des obligations égales à tous les humains, ou des obligations spéciales aux proches ?
- Le pacifisme actif (fei gong) dialogue avec les théories contemporaines de la non-violence et de la défense légitime.
- L'utilitarisme social mohiste préfigure les approches conséquentialistes de la philosophie politique moderne.
- La méritocratie (shang xian) reste un idéal débattu dans les démocraties contemporaines.
Ces résonances expliquent pourquoi Mozi, après deux mille ans d'oubli relatif, attire à nouveau l'attention des philosophes du XXIᵉ siècle.
Pour aller plus loin
- Yan Lu, La Pensée morale et politique de Mozi, Cerf, 2017. Excellente présentation francophone récente, avec traduction commentée des principaux chapitres.
- Marc Liénard, Mozi - Les dix thèses, You Feng, 2020. Traduction commentée des doctrines centrales.
- Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. Chapitre nourri sur Mozi dans le cadre général de la philosophie chinoise ancienne.
- Léon Vandermeersch, Wangdao ou la voie royale, École française d'Extrême-Orient, 1977. Sur la philosophie politique chinoise ancienne, incluant Mozi.
- Bryan W. Van Norden, Introduction to Classical Chinese Philosophy, Hackett Publishing, 2011 (chapitre sur Mozi). Présentation anglo-saxonne de référence.
- Notice « Mozi » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy et l'Internet Encyclopedia of Philosophy (en anglais).