Pensées

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Publication : 1670 (édition posthume de Port-Royal) (posthume)

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Analyse

Les Pensées de Blaise Pascal ne sont pas un livre : ce sont les matériaux d'un livre qui n'a jamais été écrit. À sa mort en 1662, Pascal laisse des centaines de fragments, les uns rédigés avec soin, les autres réduits à une note, destinés à une apologie de la religion chrétienne. Cet inachèvement fait à la fois la difficulté et la fortune de l'ouvrage.

Un chantier interrompu

Le projet est attesté : Pascal en avait exposé le plan devant ses amis de Port-Royal. Il s'agissait de convaincre l'incroyant, non par la démonstration métaphysique de l'existence de Dieu, dont Pascal se défie, mais par une description de la condition humaine assez juste pour rendre la révélation chrétienne désirable puis crédible.

La maladie et la mort interrompent le travail. Pascal avait commencé à classer une partie des fragments en liasses titrées, cousues ensemble ; le reste demeure non classé. Cette double situation, un ordre partiel et un désordre résiduel, commande toute l'histoire éditoriale.

Le problème des éditions

La première publication, dite édition de Port-Royal, paraît en 1670. Les éditeurs, soucieux de donner un texte lisible et d'éviter les difficultés doctrinales, réorganisent, corrigent et écartent. C'est ce texte que lit l'âge classique.

Le dix-neuvième et le vingtième siècle entreprennent de revenir aux manuscrits. Trois classements ont marqué la période. Celui de Léon Brunschvicg, à la fin du dix-neuvième siècle, regroupe les fragments par thèmes selon un ordre philosophique ; longtemps dominant, il est aujourd'hui critiqué pour l'ordre qu'il impose. Ceux de Louis Lafuma puis de Philippe Sellier, au vingtième siècle, s'attachent à restituer l'ordre des liasses tel qu'il apparaît dans les copies anciennes.

Une conséquence pratique s'impose à vous : un même fragment porte des numéros différents selon les éditions, et les références se donnent toujours en précisant le classement suivi. Cette instabilité n'est pas un défaut d'érudition, c'est une propriété du texte.

Les thèses centrales

La disproportion de l'homme

Le fragment sur les deux infinis est l'un des sommets de la prose française. L'homme y est saisi entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, incapable de rejoindre l'un ou l'autre, suspendu entre deux abîmes. Il n'en résulte pas un scepticisme mais un diagnostic : notre condition est celle d'un être disproportionné à ce qu'il cherche à connaître.

Misère et grandeur

Pascal refuse de choisir entre l'exaltation de l'homme et son abaissement. L'homme est misérable, et il le sait : c'est là sa grandeur. Un arbre ne se sait pas misérable. Cette structure en balancier organise une grande partie des fragments et vise à mettre l'incroyant dans une position instable, d'où la solution chrétienne apparaîtra comme la seule qui rende raison des deux aspects.

Le divertissement

L'analyse du divertissement est peut-être la plus lue. Les hommes ne supportent pas de demeurer en repos dans une chambre, non par sottise, mais parce que le repos les mettrait en présence de leur condition. La chasse vaut mieux que la prise, l'agitation vaut mieux que le but. Cette description a été reprise bien au-delà du cadre apologétique, et elle nourrit encore les analyses contemporaines de l'accélération et de la distraction.

Les trois ordres

Pascal distingue l'ordre des corps, l'ordre des esprits et l'ordre de la charité. La distance de l'un à l'autre est infinie, et aucune grandeur du premier ne produit une grandeur du second. Cette hiérarchie fonde chez lui une critique des prestiges sociaux et une théorie de la grandeur qui ne doit rien à la puissance.

Le pari

Le fragment connu sous le nom de pari propose à l'incroyant un raisonnement en termes d'intérêt et de risque, dans une situation d'incertitude sur l'existence de Dieu. Il s'agit d'un argument pragmatique et non d'une preuve : il ne prétend pas établir que Dieu existe, mais montrer qu'il est raisonnable de vivre comme s'il existait. La finale du fragment invite d'ailleurs à commencer par la pratique, en tenant que l'assentiment suivra l'habitude.

Le cœur

La formule selon laquelle le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point est célèbre au point d'être régulièrement contresens. Le cœur n'est pas chez Pascal le sentiment opposé à la raison : il désigne la faculté par laquelle nous saisissons immédiatement les premiers principes, que la raison démontre à partir d'eux sans pouvoir les démontrer eux-mêmes.

Postérité

Les Pensées occupent une place double, littéraire et philosophique. Elles sont un monument de la prose française et une référence constante de la réflexion sur la condition humaine.

Leur influence se lit chez les moralistes classiques, chez Rousseau, chez Nietzsche, qui admire l'écrivain tout en combattant le chrétien, et dans la tradition existentialiste, qui reconnaît dans l'analyse de la condition humaine une préfiguration de ses propres thèmes. Le pari a par ailleurs une postérité technique inattendue : il est souvent présenté comme un moment inaugural du raisonnement en situation d'incertitude, et il continue d'être discuté par les théoriciens de la décision.

Controverses

Trois débats structurent la littérature critique.

Le premier est éditorial et il n'est pas clos. Peut-on restituer un ordre pascalien ? Faut-il préférer les liasses classées, au risque de figer un état provisoire, ou proposer un ordre thématique, au risque de fabriquer un livre que Pascal n'a pas écrit ? Le choix de l'édition engage la lecture.

Le deuxième porte sur le pari. Ses critiques objectent qu'un choix intéressé ne saurait valoir comme foi, que l'argument suppose une alternative binaire alors que d'autres conceptions du divin sont possibles, et que l'espérance mathématique est ici mal définie. Ses défenseurs répondent qu'on lui prête à tort la forme d'une preuve, et qu'il s'adresse à un interlocuteur précis, l'homme du monde familier des paris, dans une stratégie apologétique d'ensemble.

Le troisième concerne le rapport de Pascal au jansénisme et l'appréciation de son anthropologie. La sévérité du diagnostic sur la nature humaine a été lue tantôt comme une lucidité sans complaisance, tantôt comme le produit d'une théologie particulière de la grâce et de la nature déchue. Les commentateurs divergent sur la part respective de l'observation morale et du présupposé théologique.

Comment le lire

Ne cherchez pas une progression. Prenez une édition qui indique clairement le classement suivi, lisez les liasses titrées d'abord, et acceptez la discontinuité. Les fragments sur le divertissement, sur la disproportion et sur les trois ordres constituent une bonne entrée, même si vous ne partagez pas la visée apologétique de l'ensemble.