Al-Fârâbî
Philosophe de langue arabe, fondateur de la falsafa au sens strict. Surnommé le « Second Maître » après Aristote, il opère une synthèse aristotélo- néoplatonicienne et élabore une philosophie politique majeure autour de la Cité vertueuse.
Biographie
Al-Fârâbî (en arabe Abû Nasr Muhammad al-Fârâbî) naît vers 872 dans la région de Farab, en Transoxiane (l'actuel sud du Kazakhstan ou de l'Ouzbékistan, selon les sources, le lieu exact étant discuté), et meurt vers 950 à Damas. C'est l'une des plus grandes figures de la philosophie de langue arabe (la falsafa), au cœur de l'Âge d'or de la civilisation islamique. La tradition lui a donné le titre honorifique de « Second Maître », après Aristote lui-même.
On sait peu de chose sur les premières années d'Al-Fârâbî. Il se rend à Bagdad, alors capitale du califat abbasside et centre intellectuel majeur du monde musulman, où il étudie la philosophie grecque, transmise par les traducteurs syriaques et arabes. Il y apprend l'œuvre d'Aristote, qu'il commentera abondamment, ainsi que des éléments du néoplatonisme.
Al-Fârâbî mène une vie de savant itinérant et frugal, vivant modestement de ses écrits et de son enseignement. Il passe la majeure partie de sa carrière à Bagdad, où il forme des disciples et compose une œuvre considérable couvrant la logique, la métaphysique, la politique, la musique et l'éthique. Vers la fin de sa vie, il quitte Bagdad pour s'établir à Alep, à la cour du prince hamdanide Sayf al-Dawla, qui l'accueille avec faveur. Il meurt à Damas vers 950, après avoir laissé une œuvre qui marquera profondément la philosophie islamique, juive et chrétienne médiévale.
Pensée principale
Al-Fârâbî est considéré comme le véritable fondateur de la philosophie islamique au sens strict, en ce qu'il a élaboré le premier système qui intègre rigoureusement l'héritage philosophique grec (aristotélicien et néoplatonicien) au sein de la culture musulmane. Son surnom de « Second Maître » (le premier étant Aristote) témoigne de l'autorité que la tradition lui a reconnue. Sa pensée embrasse la logique, la métaphysique, la psychologie, la politique et la musique, formant une vaste synthèse.
La synthèse aristotélo-néoplatonicienne
Le fond philosophique d'Al-Fârâbî est une synthèse entre l'aristotélisme et le néoplatonisme, héritée du contexte alexandrin tardif et arrivée au monde arabe par les traducteurs. Il accorde une place centrale à la logique d'Aristote, dont il commente l'Organon, et qu'il considère comme l'instrument indispensable de toute pensée rigoureuse. À cet aristotélisme logique et physique, il joint une métaphysique d'inspiration néoplatonicienne, organisée autour de la procession des êtres à partir du Premier (l'Un, identifié à Dieu) par une cascade d'intelligences. L'âme humaine, par l'intellect, peut s'élever progressivement vers l'Intellect agent et participer ainsi à l'ordre intelligible.
Ce qui frappe chez Al-Fârâbî, c'est l'ambition de cohérence. Il s'efforce de montrer l'accord, au moins partiel, entre Platon et Aristote, dans un traité célèbre, et de produire une articulation harmonieuse de la philosophie et de la religion révélée. Pour lui, philosophie et religion révélée portent une même vérité, mais sous des registres différents : la philosophie l'atteint par démonstration, la religion la transmet par symboles et persuasion, adaptés aux capacités du plus grand nombre. Cette thèse, capitale, sera reprise et transformée par tous les grands penseurs ultérieurs de la falsafa.
La cité vertueuse et la philosophie politique
L'apport d'Al-Fârâbî le plus original tient peut-être à sa philosophie politique. Reprenant et adaptant la République et les Lois de Platon, il développe la doctrine de la « Cité vertueuse » (al-Madîna al-Fâdila), exposée dans son œuvre la plus célèbre.
La cité vertueuse est celle dont l'organisation est ordonnée à la véritable félicité humaine, qui ne réside pas dans les biens matériels mais dans la connaissance et la perfection intellectuelle. À sa tête doit se trouver un chef qui réunit, idéalement, les qualités du philosophe, du législateur et du prophète : il accède par la philosophie aux vérités les plus hautes, sait les traduire en lois pour la communauté, et reçoit, par l'imagination, la révélation prophétique. Cette figure synthétique du philosophe-prophète, qui pense ensemble la sagesse grecque et le modèle de Muhammad, est l'une des trouvailles d'Al-Fârâbî. La cité vertueuse s'oppose aux cités déficientes (ignorante, perverse, errante), classées selon le type de fin qu'elles poursuivent à tort. Cette philosophie politique aura une postérité considérable, jusque chez Averroès, Maïmonide et au-delà.
Œuvres majeures
L'œuvre d'Al-Fârâbî est immense et couvre tous les grands domaines de la philosophie. Une partie est perdue, mais l'essentiel nous est parvenu, parfois par des manuscrits longtemps oubliés et redécouverts à l'époque moderne.
Le Livre des opinions des habitants de la cité vertueuse (Kitâb Ârâ' Ahl al-Madîna al-Fâdila) est son œuvre la plus célèbre. Vaste traité de philosophie politique articulé à une métaphysique et à une psychologie, il expose la doctrine de la cité vertueuse et de son chef idéal. C'est par cet ouvrage qu'Al-Fârâbî est aujourd'hui le plus lu.
Le Livre des Lettres (Kitâb al-Hurûf) est une œuvre singulière, à la fois philosophique et linguistique, où Al-Fârâbî s'interroge sur les rapports entre le langage, la pensée et la religion. C'est l'un de ses textes les plus discutés par la recherche contemporaine.
L'Énumération des sciences (Ihsâ' al-'Ulûm) propose une classification systématique des savoirs, qui aura une grande influence, y compris en Occident latin où elle fut traduite. Elle témoigne de l'ambition encyclopédique de Fârâbî.
Le Grand Livre de la musique (Kitâb al-Mûsîqâ al-Kabîr) est un traité majeur de théorie musicale, fondé à la fois sur Aristote, sur des sources grecques et sur la tradition musicale arabe et persane. Il atteste l'étendue des intérêts du « Second Maître ».
Al-Fârâbî a également écrit de nombreux commentaires des œuvres logiques d'Aristote, des traités sur l'intellect (dont l'Épître sur l'intellect), sur le bonheur, sur la concordance entre Platon et Aristote (L'Harmonie des opinions des deux sages). L'ensemble forme l'une des œuvres les plus systématiques et les plus complètes de la philosophie médiévale.
Postérité et influence
L'influence d'Al-Fârâbî s'est exercée sur trois traditions philosophiques majeures et sur près de mille ans.
Dans la falsafa (la philosophie de langue arabe), Al-Fârâbî est la pièce maîtresse à partir de laquelle se construit toute la suite. Avicenne, au siècle suivant, lui doit énormément, comme il le reconnaît lui-même : la lecture des œuvres de Fârâbî lui aurait permis de comprendre la Métaphysique d'Aristote, qu'il disait avoir relue quarante fois sans la comprendre. Averroès, en Andalousie, prolonge également cette tradition. Sans Al-Fârâbî, la philosophie islamique des siècles suivants n'aurait pas eu sa forme.
Dans la philosophie juive médiévale, Maïmonide témoigne d'une dette particulière envers Al-Fârâbî, qu'il recommande chaleureusement comme l'un des plus grands maîtres. La théorie farabienne du prophète comme philosophe couronné par l'imagination révélatrice trouve un écho important dans la pensée juive.
Dans l'Occident latin, Al-Fârâbî (sous le nom d'« Alfarabius » ou « Avennasar ») a été lu et traduit dès le XIIe siècle. Son Énumération des sciences a influencé la classification scolastique des savoirs. Thomas d'Aquin le connaissait et le cite, le plus souvent indirectement à travers Avicenne.
Au XXe siècle, Al-Fârâbî a connu une remarquable redécouverte philosophique. Des chercheurs comme Leo Strauss, Muhsin Mahdi et d'autres ont attiré l'attention sur la profondeur de sa pensée politique, parfois lue comme un modèle d'écriture ésotérique (qui dit des choses différentes au lecteur attentif et au lecteur ordinaire). Cette interprétation, stimulante mais discutée, a contribué à raviver l'intérêt pour l'œuvre.
Aujourd'hui, Al-Fârâbî est étudié à la fois pour sa place dans la tradition islamique, pour son apport propre à la philosophie politique, et pour sa qualité de penseur de la rencontre entre raison philosophique et révélation religieuse. À une époque où ces questions reviennent au premier plan, sa pensée trouve une actualité renouvelée.
Controverses et débats
L'œuvre d'Al-Fârâbî, par sa subtilité et son audace, a suscité plusieurs débats interprétatifs qui demeurent vifs.
Le débat le plus discuté porte sur le rapport d'Al-Fârâbî à la religion révélée. Pour Fârâbî, philosophie et religion atteignent la même vérité par des voies différentes : la philosophie par démonstration, la religion par symboles adaptés au plus grand nombre. Mais cette doctrine peut être lue de plusieurs manières. Une lecture pieuse y voit une articulation harmonieuse, où la religion conserve sa dignité. Une lecture plus rationaliste, illustrée notamment par les travaux de Leo Strauss et Muhsin Mahdi au XXe siècle, y soupçonne une hiérarchisation où la philosophie l'emporte, la religion étant pensée comme un substitut imagé de la vérité, nécessaire pour le peuple. Cette lecture « ésotérique » fait l'objet de discussions vives, sans qu'on s'accorde sur sa pleine justification textuelle.
Un deuxième débat concerne la doctrine de l'intellect, sujet difficile entre tous. Al-Fârâbî distingue plusieurs intellects (intellect en puissance, en acte, acquis, agent) selon des schèmes hérités d'Aristote et de ses commentateurs, et leur articulation précise (en particulier le statut de l'« Intellect agent » comme entité séparée et sa relation à l'intellect humain) reste l'un des points les plus complexes et les plus discutés de son œuvre. Avicenne et Averroès reprendront ce dossier en proposant des solutions divergentes.
Un troisième point, plus contemporain, concerne le statut politique de la doctrine de la cité vertueuse. Faut-il y voir un projet politique réaliste, une utopie philosophique, ou une critique implicite des sociétés réelles ? La diversité des cités déficientes décrites par Fârâbî suggère une attention attentive aux situations concrètes, mais sa cité idéale paraît difficile à instancier. Le débat sur la portée pratique de sa philosophie politique se poursuit, à mesure que la recherche redécouvre l'ensemble de ses textes.
Pour aller plus loin
Al-Fârâbî est moins lu en français qu'il ne le mériterait, mais plusieurs de ses œuvres sont accessibles dans de bonnes traductions.
Pour entrer dans sa pensée, le Livre des opinions des habitants de la cité vertueuse est le texte à recommander en priorité. C'est l'œuvre la plus représentative, la mieux connue et celle qui donne l'image la plus complète du système. Plusieurs traductions françaises existent, dont celle de Tahani Sabri ou des éditions critiques annotées.
L'Épître sur l'intellect offre un accès plus bref à un point central de la philosophie farabienne, sur la nature et les degrés de l'intellect.
L'Harmonie des opinions des deux sages, où Al-Fârâbî s'efforce de montrer la concordance entre Platon et Aristote, est un texte court et stimulant pour comprendre sa manière de procéder.
Pour situer Al-Fârâbî, il est essentiel de le lire dans le contexte plus large de la falsafa, en lien avec Avicenne et Averroès, ses grands successeurs. Des présentations générales de la philosophie islamique permettent de mesurer la place fondatrice de Fârâbî.
L'article « Al-Farabi » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre. Les travaux français de Christian Jambet, Henry Corbin (pour la philosophie islamique en général) et de plusieurs spécialistes contemporains permettent d'approfondir.
Avertissement de lecture : Al-Fârâbî suppose une familiarité minimale avec Aristote et avec le contexte de la falsafa. Une présentation préalable est très utile.