Hégémonie
Aussi appelé : Direction consentie, Hégémonie culturelle, Egemonia
Direction exercée avec le consentement de ceux qu'elle dirige, obtenue par l'occupation du terrain où se forme le sens commun plutôt que par la contrainte. Le mot désigne aussi, dans un sens plus ancien, la prééminence d'une cité ou d'un État.
De la cité grecque à la diplomatie
Le grec hêgemonia vient de hêgemôn, le guide, celui qui marche devant. Il désigne la position d'une cité qui conduit une alliance : Athènes dans la ligue de Délos, Sparte dans la ligue du Péloponnèse, Thèbes pour un temps. Le terme est descriptif et politique à la fois. Il suppose une asymétrie reconnue, distincte à la fois de l'égalité entre alliés et de la domination directe sur un territoire conquis.
Ce sens a survécu dans le vocabulaire diplomatique européen, où l'on parle de l'hégémonie d'une puissance sur un continent. Il reste aujourd'hui vivant en relations internationales, et il importe de le distinguer du sens philosophique issu de Gramsci : parler de l'hégémonie d'un État n'engage aucune théorie du consentement.
Le détour par le marxisme russe
Le déplacement commence dans la social-démocratie russe de la fin du XIXe siècle. La question y était stratégique : dans un pays où la bourgeoisie était faible et la paysannerie immense, quelle classe conduirait la révolution démocratique ? On parla d'hégémonie du prolétariat pour désigner non sa domination, mais sa capacité à diriger politiquement des alliés qui n'étaient pas lui. Lénine donne à ce vocabulaire sa diffusion internationale.
L'essentiel est déjà là : l'hégémonie se distingue de la dictature. Elle désigne une direction sur des alliés, qui suppose de les gagner, et non une contrainte sur des adversaires.
Gramsci
C'est Antonio Gramsci qui fait du mot un concept. Emprisonné par le régime fasciste en 1926, il remplit en prison une trentaine de cahiers, publiés après sa mort, où il reprend la question en la retournant : il ne demande plus comment le prolétariat pourrait diriger, mais comment la bourgeoisie y est parvenue, et pourquoi la révolution attendue n'a pas eu lieu en Occident.
Sa réponse redessine la carte du pouvoir. Un groupe dominant ne gouverne pas seulement par l'appareil de contrainte, l'armée, la police, les tribunaux, ce que Gramsci appelle la société politique. Il gouverne aussi par la société civile, c'est-à-dire par les écoles, les églises, les journaux, les associations, les formes de la vie ordinaire, où se fabrique ce qui paraît aller de soi. L'État véritable est la somme des deux. L'hégémonie est la direction obtenue dans ce second domaine, et la contrainte lui sert d'armature plutôt que de moyen principal.
Plusieurs notions s'articulent à celle-là. Les intellectuels, au sens large qu'il donne au mot, sont les organisateurs du consentement : chaque groupe social produit les siens, et la question stratégique est de savoir lesquels. La guerre de position s'oppose à la guerre de mouvement : dans les sociétés occidentales, aux institutions denses, on ne prend pas le pouvoir par un assaut, on gagne pied à pied dans les institutions de la société civile. Le bloc historique désigne l'alliance durable de groupes autour d'une direction. La révolution passive nomme la manière dont une classe dirigeante absorbe les revendications adverses en les vidant de leur portée. Le national-populaire désigne la forme que doit prendre un projet pour cesser d'être celui d'une fraction.
Une précaution de lecture s'impose. Gramsci écrit sous censure carcérale, avec un vocabulaire volontairement déplacé, et ses cahiers sont des notes de travail, non un traité. Il arrive qu'une formulation contredise la précédente parce qu'elle date d'un autre moment de sa réflexion. La cohérence du système gramscien est pour une part l'œuvre de ses éditeurs et de ses lecteurs.
Les relectures
Après la guerre, le concept devient l'un des plus actifs de la théorie politique, et il se transforme en passant de main en main.
En Italie, le parti communiste en fait un instrument de légitimation de sa stratégie, ce qui a longtemps brouillé la lecture des textes. En 1976, Perry Anderson publie une analyse restée célèbre, où il soutient que les cahiers contiennent plusieurs versions incompatibles du rapport entre l'État et la société civile, et que l'ambiguïté du concept explique une part de son succès.
En 1985, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe publient Hégémonie et stratégie socialiste, qui opère la rupture la plus nette. Ils retirent à l'hégémonie son ancrage de classe : aucun groupe n'est porteur par nature d'un projet universel, et une hégémonie se construit par articulation discursive, en reliant des revendications hétérogènes dans une chaîne d'équivalences autour de termes suffisamment indéterminés pour les accueillir. Leurs adversaires y voient la dissolution de toute analyse des rapports de production ; leurs héritiers, la condition pour penser des coalitions réelles. Judith Butler a participé à la discussion de ces thèses dans un volume collectif publié en 2000.
Dans les études culturelles britanniques, Stuart Hall se sert du concept pour analyser le thatchérisme comme un populisme autoritaire : une opération qui gagne l'adhésion de ceux qu'elle désavantage en recomposant leur sens commun. C'est sans doute l'usage empirique le plus convaincant qui en ait été fait.
En relations internationales, Robert Cox introduit une lecture néo-gramscienne, qui analyse l'ordre mondial comme un bloc hégémonique et non comme une simple hiérarchie de puissances. Le mot y coexiste avec son sens ancien, ce qui est une source constante de malentendus.
Les concurrents
L'hégémonie n'est pas la seule réponse disponible à la question qu'elle pose, et on la comprend mieux en la comparant.
Louis Althusser parle d'appareils idéologiques d'État, et met l'accent sur les mécanismes institutionnels plutôt que sur une direction conquise. Pierre Bourdieu décrit une domination symbolique inscrite dans les corps sous forme de dispositions, ce qui rend la notion de consentement moins pertinente : il n'y a pas d'adhésion, il y a une incorporation. Michel Foucault refuse quant à lui d'identifier un centre et une classe dirigeante, et analyse des relations de pouvoir dispersées et des techniques de gouvernement des conduites. Du côté de la théorie critique, Adorno et l'École de Francfort analysent l'industrie culturelle comme une production de conformité, en accordant moins de place que Gramsci à l'idée d'une contre-hégémonie possible.
Ces approches ne sont pas interchangeables. Le choix de l'une ou de l'autre engage une position sur la question de savoir si les dominés consentent, s'ils sont trompés, ou si la question du consentement est mal posée.
Controverses
La première difficulté est conceptuelle. Si l'hégémonie englobe la société civile et que la contrainte lui sert d'armature, où s'arrête-t-elle ? Un concept qui désigne à la fois la direction consentie et l'ensemble de l'ordre social perd en précision ce qu'il gagne en extension.
La deuxième est politique. L'idée de guerre de position a servi à justifier des stratégies très différentes, de la participation institutionnelle à la conquête patiente des lieux de production du sens. Des courants de la droite radicale européenne ont explicitement revendiqué un gramscisme retourné, cherchant à gagner d'abord la bataille culturelle. L'instrument s'est révélé indifférent aux fins qu'on lui donne, ce qui est pour certains la preuve de sa justesse descriptive et pour d'autres le signe de son indétermination.
La troisième est méthodologique. Comment établit-on empiriquement qu'une hégémonie existe, et comment distinguerait-on un consentement actif d'une simple absence de contestation visible ? Les travaux les plus solides sont ceux qui, comme ceux de Hall, se donnent un objet historique précis.
Pourquoi le concept reste utile
Malgré ces objections, l'hégémonie répond à une question que peu de notions posent aussi bien : celle du pouvoir qui n'a pas besoin de se montrer. Elle oblige à regarder ailleurs que dans les institutions officielles, elle fait de la culture un terrain politique à part entière, et elle laisse ouverte la possibilité qu'un ordre apparemment incontesté soit en réalité disputé. C'est à ce titre qu'elle continue de servir, bien au-delà du marxisme dont elle est issue.