Limites morales des marchés
Aussi appelé : Limites morales du marché, Critique de la marchandisation
Question de savoir s'il existe des biens, des services ou des relations qui ne devraient pas être achetés ni vendus, même entre adultes consentants. Deux familles d'arguments s'y opposent : l'une invoque l'inégalité qui vicie le consentement, l'autre la dégradation de certains biens par leur mise en vente.
Une expression récente, une question ancienne
La formule s'est répandue en français dans les années 2010, à la suite d'un livre de Michael Sandel paru en 2012, dont le sous-titre anglais parlait précisément des limites morales des marchés. Mais la question qu'elle nomme traverse l'histoire de la philosophie.
Aristote distinguait déjà l'économie, qui vise la satisfaction de besoins déterminés, et la chrématistique, qui vise l'accumulation sans terme, et il tenait la seconde pour contre nature. La théologie médiévale a interdit le prêt à intérêt au nom d'une conception de ce que l'argent est, et non d'un calcul de rendement. Marx a décrit la transformation de la force de travail en marchandise comme le fait social décisif du capitalisme, et une bonne partie de la critique ultérieure de la marchandisation en descend. Karl Polanyi, en 1944, a parlé de marchandises fictives à propos du travail, de la terre et de la monnaie, pour signaler que ces trois réalités ne sont pas des produits fabriqués en vue de la vente et qu'il a fallu les y contraindre.
Deux travaux ont servi de relais vers la discussion contemporaine. En 1970, le sociologue Richard Titmuss a comparé les systèmes de collecte du sang fondés sur le don et ceux fondés sur la rémunération, et soutenu que la seconde solution dégradait à la fois la qualité du produit et la disposition à donner. En 1983, Michael Walzer a proposé dans Spheres of Justice une liste d'échanges bloqués, c'est-à-dire de transactions que les sociétés refusent même entre adultes consentants : la vente des personnes, celle des voix électorales, celle des charges publiques, celle des exemptions de service militaire.
La formulation la plus répandue
La version de Sandel a l'avantage de la clarté. Il distingue deux raisons de refuser un marché, qui n'ont ni la même portée ni les mêmes conséquences.
La première est une objection d'équité. Un échange n'est libre que si les parties y entrent sans contrainte. Or l'inégalité peut rendre un consentement nominalement libre pratiquement forcé : celui qui vend un rein pour nourrir sa famille n'arbitre pas, il cède. L'objection ne porte donc pas sur le fait de vendre mais sur les conditions dans lesquelles on vend, et son remède est de corriger ces conditions.
La seconde est une objection de corruption. Certains biens changent de nature quand on les met en vente. Un prix attaché à une amitié, à un prix littéraire, à une excuse, ne mesure pas ces choses : il les détruit en les mesurant. Ici le remède ne consiste pas à égaliser les positions, puisque le problème subsisterait dans une société parfaitement égalitaire. Il consiste à soustraire ce bien au marché.
Cette seconde objection est la plus discutée, parce qu'elle oblige à dire ce qu'est la nature d'un bien, donc à sortir de la neutralité que le libéralisme politique s'impose en matière de conceptions du bien. Sandel l'assume : selon lui, délibérer sur les limites du marché revient nécessairement à délibérer sur la valeur des biens en jeu, et prétendre s'en dispenser revient à trancher sans le dire.
Les usages concurrents
Il faut distinguer au moins quatre manières d'employer l'expression, qui ne disent pas la même chose.
En économie, on parle plus volontiers de défaillances du marché : externalités, asymétries d'information, biens publics. Le vocabulaire reste interne à l'analyse de l'efficacité, et il ne s'agit pas de limites morales mais de cas où le marché n'atteint pas son propre but. Les deux problématiques se croisent sans se confondre.
En droit, la question prend la forme de l'inaliénabilité : certains droits ne peuvent être cédés, certains contrats sont nuls quel que soit l'accord des parties. Le juriste constate des interdits positifs, le philosophe demande ce qui les justifie.
En philosophie morale, plusieurs auteurs ont développé des versions distinctes de l'objection de corruption. Elizabeth Anderson, dès 1993, a soutenu que les biens appellent des modes d'évaluation différents, et qu'un marché impose un mode unique qui en manque certains. Margaret Jane Radin a travaillé la notion de marchandises contestées, à propos du corps et de la filiation. Debra Satz a déplacé l'accent : ce qui rend un marché problématique n'est pas tant la nature du bien que l'asymétrie de pouvoir qu'il crée ou prolonge, ce qui rapproche son analyse de la première objection.
En débat public, enfin, la formule sert de drapeau dans des controverses précises : vente d'organes, gestation pour autrui, brevetabilité du vivant, marchés de droits à polluer, gestion privée des prisons, tarification de l'eau, commerce des données personnelles. Le mot de marchandisation y porte souvent la charge critique, au risque de dispenser de l'argument.
L'éviction des motivations
Un argument empirique est venu nourrir la discussion. Dans certains cas, introduire une récompense monétaire diminue le comportement qu'elle était censée encourager, parce qu'elle remplace une motivation interne par un calcul. C'est l'effet d'éviction, documenté dans des domaines variés, du don du sang aux pénalités de retard dans les crèches.
L'argument est utile et fragile. Utile, parce qu'il montre que les marchés ne sont pas neutres à l'égard des dispositions des personnes : ils les forment. Fragile, parce qu'il est contingent. Si l'effet ne se produit pas, ou si l'incitation augmente finalement le don, l'objection tombe, et elle ne protège donc pas ce que les tenants de la corruption veulent protéger. Beaucoup tiennent pour cette raison que l'argument expressif, portant sur ce qu'une transaction signifie, est plus solide que l'argument causal.
Les critiques
La position adverse a été formulée avec netteté par Jason Brennan et Peter Jaworski en 2016, sous la forme d'une thèse simple : s'il est permis de faire gratuitement une chose, il est permis de la faire contre rémunération. Si quelque chose cloche dans un échange, le défaut vient de l'acte lui-même ou des circonstances, non du fait qu'il soit payé. L'objection de corruption reposerait sur des significations culturelles contingentes, que l'on peut faire évoluer plutôt que d'interdire le marché.
La tradition libérale économique ajoute un argument de méthode. Les prix transmettent une information que nul ne possède en entier, comme l'a soutenu Hayek ; refuser le marché, c'est aussi refuser cet instrument et confier la répartition à une autorité qui en sait moins. Du côté libertarien, Nozick oppose aux limites morales des marchés le droit des personnes à disposer d'elles-mêmes : interdire un échange consenti entre adultes, c'est leur dénier cette capacité au nom d'une conception du bien qu'ils ne partagent pas.
Une troisième objection, interne au camp critique, vise le risque de moralisme. Déclarer qu'un bien est trop précieux pour être vendu peut servir à maintenir dans la gratuité un travail réellement pénible, souvent assuré par des femmes, comme le soin aux proches. La critique de la marchandisation rencontre ici la revendication de la reconnaissance et du paiement de ce travail, et les deux ne vont pas toujours ensemble.
Ce que la question engage
Vous remarquerez que le débat se déplace sans cesse entre deux niveaux. Au premier, on discute cas par cas : faut-il autoriser la vente de reins, la publicité à l'école, les files d'attente payantes ? Au second, on discute de la méthode : peut-on trancher ces cas sans une conception de ce que valent les biens concernés ?
C'est sur ce second niveau que la notion a sa portée philosophique. Elle oblige à reconnaître que l'extension du marché n'est pas un simple changement d'instrument mais une manière de qualifier les choses, et que choisir de ne pas en débattre est encore une décision. Ce constat ne dit pas où placer les limites. Il dit seulement qu'il faudra des raisons, et que ces raisons ne pourront pas être uniquement des raisons d'efficacité.