L'empirisme

Aussi appelé : Empirisme, Philosophie empiriste, Empirisme logique

Epistemologie 8 min de lecture

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Position selon laquelle toute connaissance provient de l'expérience, sans idées innées ni fondement purement rationnel. Le mot désigne aussi, plus largement, une méthode fondée sur l'observation, et parfois, dans l'usage courant, un savoir de praticien opposé à la théorie.

Un mot venu de la médecine

Le grec empeiria désigne l'expérience acquise, la familiarité avec les cas. Il se distingue de techné, le savoir-faire réglé, et de episteme, la connaissance des causes. Aristote hiérarchise ces trois niveaux au début de la Métaphysique : l'homme d'expérience réussit souvent mieux que le savant dans les cas particuliers, mais il ne sait pas pourquoi, et c'est le pourquoi qui fait la science. Vous voyez déjà poindre la nuance péjorative.

Le mot devient un nom d'école dans la médecine hellénistique. Vers le IIIe siècle avant notre ère, un groupe de praticiens - la tradition cite Philinos de Cos parmi les initiateurs - se donne le nom d'empiriques et refuse la recherche des causes cachées. Soigner, disaient-ils, suppose d'observer ce qui a été suivi d'une guérison, de mémoriser ces suites et de procéder par analogie avec les cas semblables. Leurs adversaires, les dogmatiques, tenaient au contraire qu'on ne soigne bien qu'en connaissant la nature du corps. Le débat se prolonge chez Sextus Empiricus, dont le nom porte encore la trace de cette querelle.

Retenez ce point d'origine : l'empirisme naît comme une position de méthode dans une profession, pas comme une théorie de la connaissance.

La thèse moderne : rien dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens

Le sens qui domine aujourd'hui se fixe au XVIIe et au XVIIIe siècle. Il s'énonce en une thèse : toute connaissance provient de l'expérience, et il n'existe pas d'idées innées.

Francis Bacon ouvre la voie par le versant de la méthode. Dans son Novum Organum, il soutient que l'esprit livré à lui-même produit des idoles, c'est-à-dire des illusions systématiques, et qu'il faut lui imposer la discipline d'une collecte réglée d'observations. Ce n'est pas encore une théorie de l'origine des idées, c'est un programme de réforme du savoir.

Locke franchit le pas dans l'Essai sur l'entendement humain, publié en 1690. Il consacre son premier livre à réfuter l'innéisme et compare l'esprit à une page blanche que l'expérience vient couvrir. Toutes nos idées, dit-il, viennent de la sensation ou de la réflexion, cette dernière étant l'observation par l'esprit de ses propres opérations. La formule scolastique selon laquelle rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens devient la devise du courant. Leibniz y répliquera par une addition célèbre : rien, sinon l'intellect lui-même.

Berkeley radicalise dans les Principes de la connaissance humaine, en 1710. Si tout ce que nous connaissons se ramène à des idées, l'hypothèse d'une matière située derrière elles devient inutile et contradictoire. Être, pour une chose sensible, c'est être perçu. L'empirisme conduit ici non au matérialisme, comme on le croit souvent, mais à un immatérialisme.

David Hume en tire les conséquences les plus rigoureuses. Il distingue les impressions, vives, et les idées, qui en sont des copies affaiblies, et pose une règle : toute idée doit pouvoir être ramenée à l'impression dont elle dérive, faute de quoi elle est vide. Appliquée à la causalité, la règle est dévastatrice. Vous ne percevez jamais la liaison nécessaire entre deux événements, seulement leur succession répétée. La nécessité que vous croyez voir dans les choses est une disposition acquise par l'habitude. Le problème de l'induction naît là, et il n'a pas été refermé depuis.

L'empirisme contre le rationalisme : une opposition construite

Les manuels présentent volontiers deux camps, les empiristes britanniques d'un côté, les rationalistes continentaux de l'autre, avec Kant en arbitre. Cette carte est commode et largement rétrospective. Elle doit beaucoup à la manière dont Kant lui-même a raconté l'histoire de la philosophie dans la Critique de la raison pure, en 1781, puis aux manuels du XIXe siècle qui l'ont figée.

Les historiens invitent aujourd'hui à la prudence. Locke admet des vérités certaines qui ne se tirent pas de l'observation, Descartes accorde à l'expérience un rôle considérable en physique, et les thèmes circulent d'un bord à l'autre bien plus que la carte ne le laisse croire. Utilisez donc l'opposition comme un repère pédagogique, pas comme une description exacte.

La position kantienne mérite d'être citée précisément, car on la résume mal. Kant accorde que toute connaissance commence avec l'expérience, il refuse qu'elle en dérive tout entière. Il y a des formes que le sujet apporte, et qui rendent l'expérience possible au lieu d'en provenir : c'est la fonction de l'a priori. L'empirisme n'est donc pas réfuté par un retour aux idées innées, il est débordé par une analyse des conditions du connaître.

Les empirismes du XIXe et du XXe siècle

John Stuart Mill, dans son Système de logique paru en 1843, pousse la thèse jusqu'à son point extrême : même les vérités mathématiques seraient des généralisations très bien confirmées tirées de l'expérience. Peu de philosophes l'ont suivi sur ce terrain, mais l'audace a marqué.

Le tournant du XXe siècle se joue à Vienne. Les membres du Cercle de Vienne, dans les années 1920 et 1930, forgent ce qu'on appelle l'empirisme logique. Ils conservent l'exigence empiriste - une proposition n'a de sens que si l'expérience peut en décider - et lui ajoutent les ressources de la logique moderne. Carnap en est la figure la plus systématique. Le critère de vérifiabilité doit servir de lame : ce qui n'est ni vérifiable ni analytique n'est pas faux, il est dépourvu de signification. La métaphysique se trouve ainsi congédiée non comme erreur, mais comme non-sens.

L'édifice s'est fissuré de l'intérieur. La vérification stricte s'est révélée trop exigeante pour les lois scientifiques, qui portent sur une infinité de cas. Karl Popper lui substitue la réfutabilité. Puis, en 1951, un article de Willard Van Orman Quine intitulé Deux dogmes de l'empirisme attaque les fondations : la distinction nette entre énoncés analytiques et énoncés synthétiques, et l'idée que chaque énoncé serait confrontable isolément à l'expérience. Pour Quine, nos croyances forment un tissu qui affronte l'expérience en bloc. Wilfrid Sellars vise de son côté ce qu'il nomme le mythe du donné : l'idée qu'il existerait des contenus d'expérience purs, antérieurs à toute conceptualisation, sur lesquels le savoir pourrait reposer.

Bachelard apporte une objection d'un autre ordre, depuis l'histoire des sciences. L'expérience commune, dit-il, n'est pas le socle de la connaissance scientifique, elle en est le premier obstacle. La science se construit contre les évidences perceptives, par rupture et non par accumulation.

Ce que le mot recouvre aujourd'hui

Il faut distinguer au moins trois usages, souvent confondus.

Un usage épistémologique : la thèse selon laquelle l'expérience est la source et le tribunal de la connaissance. C'est le sens philosophique strict, et il admet des degrés, depuis un empirisme modéré jusqu'aux versions radicales de Hume ou de Mill.

Un usage méthodologique : la préférence pour les données observables et les protocoles contrôlés. C'est en ce sens qu'on parle d'une recherche empirique en sociologie ou en économie, sans que cela engage une position sur l'origine des idées.

Un usage ordinaire et souvent dépréciatif : en français, un savoir empirique est un savoir de praticien, acquis par l'habitude, non fondé en théorie. Ce troisième sens est le plus ancien, puisqu'il reconduit la hiérarchie aristotélicienne, et c'est lui qui explique le malentendu fréquent entre philosophes et non-philosophes lorsqu'ils emploient le mot.

Une question toujours ouverte

L'empirisme contemporain a renoncé à l'idée d'un fondement pur. Ce qu'il conserve est plus modeste et peut-être plus solide : l'exigence qu'une affirmation sur le monde soit tenue pour révisable, et qu'elle réponde devant quelque chose qui ne dépend pas de nous. Les débats actuels sur la réplicabilité des résultats scientifiques, sur la place des données dans la décision publique ou sur ce que peut établir une statistique appartiennent en droite ligne à cette histoire. Savoir ce que l'expérience peut prouver reste, vingt-trois siècles après les médecins empiriques, une question qui se pose en termes pratiques.

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