Réalisme politique
Deux familles de positions portent ce nom : une école de relations internationales, née dans les années 1930, qui explique la politique entre États par la puissance et l'anarchie du système, et un courant de philosophie politique normative, apparu dans les années 2000, qui refuse de déduire la politique d'idéaux moraux prépolitiques.
Les ancêtres revendiqués
Le réalisme s'est doté d'une généalogie longue, et il faut la lire avec les précautions qui valent pour toute généalogie rétrospective.
Thucydide vient en premier. Le Dialogue des Méliens, dans l'Histoire de la guerre du Péloponnèse, présente la forme la plus ancienne du débat entre réalistes et idéalistes : les Athéniens y expliquent aux Méliens que la justice n'a de sens qu'entre égaux en puissance. Il faut cependant noter que la Stanford Encyclopedia of Philosophy, qui admet qu'on puisse le tenir pour un réaliste politique, ajoute aussitôt que son réalisme diffère de la Realpolitik comme du néoréalisme, et qu'il doit être jugé sur l'ensemble de son récit.
Machiavel vient ensuite, pour le chapitre XV du Prince et pour les Discours sur la première décade de Tite-Live, où la politique se sépare de l'éthique. La Realpolitik, forme radicale souvent appelée machiavélisme, a pourtant été expressément rejetée par les réalistes classiques du XXe siècle, qui ne voulaient pas d'une doctrine du cynisme.
Hobbes fournit la pièce la plus utilisée : l'état de nature. Les néoréalistes y voient le modèle des relations entre États, puisque aucun Léviathan ne s'élève au-dessus d'eux et que chacun doit donc pourvoir à sa propre sécurité.
Le réalisme classique du XXe siècle
Reinhold Niebuhr ouvre la séquence avec Moral Man and Immoral Society, en 1932 : les collectivités ne sont pas capables de la moralité dont les individus sont capables, et c'est une illusion théologique de l'attendre d'elles. Carr, en 1939, attaque l'utopisme de l'entre-deux-guerres en soutenant que les doctrines morales sont relatives aux intérêts de ceux qui les professent, thèse qui vise la Société des Nations fondée en 1920 et le pacte Briand-Kellogg de 1928.
Hans Morgenthau donne au courant sa forme systématique avec Politics among Nations, en 1948, organisé autour de six principes dont le plus connu fait de l'intérêt défini en termes de puissance la clé de toute analyse politique. Raymond Aron, en France, propose avec Paix et guerre entre les nations, en 1962, une version plus attentive à l'histoire et aux cultures, et c'est à lui que l'on doit l'une des objections les plus justes faites à Morgenthau : définir la politique par la puissance n'est pas très instructif, puisque toute action politique en use.
Le néoréalisme
Kenneth Waltz, avec Theory of International Politics en 1979, opère un déplacement décisif. Il abandonne la nature humaine comme principe d'explication et prend pour objet la structure du système international, c'est-à-dire l'anarchie et la distribution des capacités entre les unités. Le modèle revendiqué est celui de la microéconomie, et l'ambition est celle d'une théorie scientifique au sens strict.
John Mearsheimer en propose une version offensive dans The Tragedy of Great Power Politics, en 2001 : les États puissants ne cherchent pas seulement à survivre, ils cherchent à maximiser leur puissance, parce que c'est la seule garantie de survie. On oppose d'ordinaire à cette position un réalisme défensif, pour lequel la sécurité et l'intégrité territoriale suffisent comme objectif, mais il faut signaler que l'étiquette « réalisme défensif » est moins bien attestée dans les sources de référence que celle de réalisme offensif.
Le réalisme en philosophie politique normative
Depuis le début des années 2000, un courant distinct s'est constitué sous le même nom, et il faut veiller à ne pas le confondre avec le précédent.
Son adversaire est ce qu'il appelle le moralisme politique, c'est-à-dire l'idée que la politique se déduirait d'idéaux éthiques établis avant elle et indépendamment d'elle. Les réalistes veulent au contraire partir d'une compréhension interprétative de la politique, en lui accordant une autonomie plus grande. Enrico Rossi et Matt Sleat distinguent une version forte, selon laquelle seules des valeurs proprement politiques peuvent guider la politique, et une version faible, selon laquelle la morale y a un rôle mais la politique demeure une sphère distincte.
Le texte de référence est celui de Bernard Williams, « In the Beginning Was the Deed », en 2005, qui donne au couple réalisme et moralisme son traitement original et introduit deux outils, le principe de la théorie critique et l'exigence de légitimation fondamentale. Raymond Geuss, avec Philosophy and Real Politics en 2008, en propose la version la plus polémique. Matt Sleat, Glen Newey, Mark Philp et William Galston ont développé le programme, ce dernier sous la forme d'un réalisme psychologique ou motivationnel ; il faut noter que tous les commentateurs ne rangent pas Galston parmi les réalistes.
Rossi et Sleat relèvent un fait étonnant : ces réalistes normatifs ont largement ignoré le réalisme des relations internationales. Ils ne partagent pas l'ambition de neutralité du néoréalisme, mais ils trouveraient chez les réalistes classiques, Morgenthau, Carr, Niebuhr ou John Herz, des préoccupations très proches des leurs. Les travaux qui font le pont restent rares.
Controverses
La première porte sur l'histoire de la discipline. Le « premier grand débat » entre idéalistes et réalistes a-t-il eu lieu ? Peter Wilson a parlé en 1998 d'un mythe, et Ashworth a soutenu la même thèse en relevant que la plupart des auteurs de l'entre-deux-guerres se décrivaient en termes de conservateur, de libéral ou de socialiste, non de réaliste ou d'idéaliste. D'autres commentateurs maintiennent l'existence du débat, en le datant tantôt des années 1930, tantôt de la fin de cette décennie, et certains voient dans l'idéalisme une tension interne à un paradigme réaliste dominant plutôt qu'une école rivale.
La deuxième porte sur le statut du réalisme classique. Celui de Morgenthau est-il purement descriptif ou porte-t-il des engagements normatifs ? Les commentateurs qui soulignent ses présupposés normatifs ont la partie assez belle, puisque sa défense de la prudence comme vertu politique n'est pas une description.
La troisième porte sur le néoréalisme. Les néolibéraux lui opposent l'interdépendance complexe, la théorie critique sa complicité avec l'ordre existant, et le constructivisme lui objecte, avec Alexander Wendt dès 1987, que l'auto-assistance n'est pas une donnée de l'anarchie mais une pratique socialement construite. On lui reproche aussi de ne pas rendre compte du changement, d'avoir coupé la discipline de l'histoire et de l'éthique, de traiter l'État comme un décideur unique, et d'avoir été aveugle aux crises du Sud pendant la guerre froide. Les critiques féministes et postmodernes y voient en outre une prophétie auto-réalisatrice : à décrire les États comme condamnés à la méfiance, on leur apprend à l'être. La construction européenne est régulièrement invoquée comme contre-exemple, et certains réalistes répondent en s'appuyant sur Carl Schmitt.
La quatrième porte sur le réalisme normatif lui-même. Peut-on vraiment éliminer la normativité morale, ou les principes de Williams la réintroduisent-ils par la porte de la légitimité ? La légitimité est-elle séparable de la lutte pour le pouvoir, point sur lequel Williams et Geuss se séparent ? Et surtout, le réalisme est-il une position politique substantielle ? Rossi et Sleat répondent qu'il est politiquement indéterminé, puisque l'on y trouve des libéraux, des antilibéraux et des démocrates radicaux. Les critiques externes lui reprochent enfin de confondre réalisme et souci de faisabilité, et de verser trop aisément dans la complaisance envers l'état des choses.
Comment le mot est devenu une étiquette
L'histoire de l'étiquette a été reconstituée par Lucian Ashworth, et sa thèse mérite d'être présentée comme telle, car elle contredit le récit habituel. Avant la fin des années 1930, « réalisme » et « idéalisme » ne sont pas des noms d'écoles : ce sont des adjectifs qui qualifient telle ou telle politique, et ils ne servent de noms que comme insultes. Dans les années 1920, un ouvrage de référence comme celui de Hugh Dalton ne les emploie jamais en ce sens. L'exception principale relevée par Ashworth est une allocution rectorale de 1923, où F. E. Smith oppose une école « réaliste » et une école « idéaliste » sans nommer aucun membre de la seconde.
C'est dans les années 1930 que « realism » s'impose, « idealism » servant surtout d'épithète péjorative contre les partisans de la sécurité collective. Et c'est E. H. Carr, dans The Twenty Years' Crisis en 1939, qui fixe le couple en lui préférant d'ailleurs le mot « utopisme ». Vous retiendrez donc que le camp réaliste s'est nommé lui-même, et qu'il a nommé son adversaire.