Carl Schmitt
Biographie
Carl Schmitt est l'un des philosophes politiques les plus influents et les plus controversés du XXe siècle. Juriste et théoricien constitutionnaliste de formation, il a développé une pensée du politique qui continue à structurer les débats contemporains, par-delà les clivages partisans. Mais cette pensée a aussi été mise au service du régime nazi : Schmitt a adhéré formellement au parti nazi (NSDAP) en mai 1933, il en a été l'un des juristes officiels les plus visibles entre 1933 et 1936, et il n'a jamais exprimé le moindre regret pour ses positions antisémites et national-socialistes après la défaite de 1945. Cette biographie ne peut donc pas séparer la pensée politique de l'engagement nazi : les deux dimensions sont étroitement liées, et toute lecture honnête de Schmitt doit affronter cette articulation.
Origines catholiques et formation (1888-1914)
Carl Schmitt naît le 11 juillet 1888 à Plettenberg, ville moyenne du Sauerland, dans la province prussienne de Westphalie, à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Bonn. Il est issu de la petite bourgeoisie catholique : son père, Johann Schmitt, originaire du Plettenberg, est employé dans une caisse d'assurance maladie. Sa mère, Louise Steinlein, vient d'une famille catholique de la Sarre. Il est le deuxième de cinq enfants.
L'identité catholique est fondamentale dans la formation de Schmitt. La famille pratique un catholicisme fervent dans une Allemagne wilhelminienne dominée par le protestantisme prussien. Le jeune Carl envisage d'abord une carrière ecclésiastique, et il restera toute sa vie marqué par la pensée catholique politique (la doctrine sociale, la théologie politique, la pensée des contre-révolutionnaires catholiques comme Donoso Cortés et Joseph de Maistre).
Schmitt fait ses études secondaires au Gymnasium d'Attendorn, puis entre à l'Université de Berlin en 1907 pour étudier le droit, l'économie et la philosophie. Il poursuit ses études à Munich et Strasbourg (alors université allemande). En 1910, il soutient à Strasbourg une thèse de doctorat en droit pénal : Über Schuld und Schuldarten. Eine terminologische Untersuchung (« De la faute et des espèces de faute. Une enquête terminologique »).
Il poursuit ensuite avec une habilitation (qualification universitaire allemande, requise pour enseigner) à Strasbourg en 1916, avec une thèse intitulée Der Wert des Staates und die Bedeutung des Einzelnen (« La valeur de l'État et la signification de l'individu », 1914).
Schmitt sert dans l'armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, dans une fonction de bureaucratie militaire à Munich (il n'est pas envoyé au front en raison de problèmes de santé). Cette période est aussi celle de l'écriture de plusieurs articles et travaux qui le font connaître dans le monde universitaire allemand.
Les années de Weimar : œuvre majeure et reconnaissance (1918-1933)
Les années de la République de Weimar sont la période la plus féconde de Schmitt. C'est durant cette période qu'il écrit l'essentiel de ses œuvres majeures, qui restent ses contributions philosophiques durables.
La trajectoire académique
Après la guerre, Schmitt enseigne dans plusieurs universités allemandes :
- Université de Munich (1919-1921).
- Université de Greifswald (1921-1922).
- Université de Bonn (1922-1928).
- Handelshochschule de Berlin (école supérieure de commerce, 1928-1933).
- Université de Cologne (1933, quelques mois seulement).
- Université de Berlin (1933-1945).
À Bonn, Schmitt côtoie plusieurs intellectuels importants, dont Erik Peterson (théologien catholique qui deviendra l'un de ses principaux adversaires).
Les œuvres majeures de Weimar
Durant les années de Weimar, Schmitt publie une succession d'œuvres qui établissent sa réputation internationale comme l'un des principaux juristes et théoriciens politiques européens :
- Politische Romantik (1919), Romantisme politique.
- Die Diktatur (1921), La Dictature.
- Politische Theologie (1922), Théologie politique. C'est ici que Schmitt formule sa définition célèbre de la souveraineté : « Souverain est celui qui décide de l'exception » (Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet).
- Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (1923), La Situation historico-spirituelle du parlementarisme actuel. Critique du parlementarisme libéral.
- Römischer Katholizismus und politische Form (1923), Catholicisme romain et forme politique.
- Verfassungslehre (1928), Théorie de la Constitution. Traité systématique de droit constitutionnel.
- Der Begriff des Politischen (1927, première version ; 1932, version définitive), La Notion de politique. C'est ici qu'il formule la fameuse distinction ami/ennemi comme essence du politique.
- Legalität und Legitimität (1932), Légalité et Légitimité. Critique de la République de Weimar.
Ces œuvres sont marquées par plusieurs traits caractéristiques de la pensée schmittienne : la critique du libéralisme parlementaire, la valorisation de la décision sur la délibération, la théorie de l'exception, la conception agonistique du politique.
L'engagement politique durant Weimar
Politiquement, Schmitt est durant Weimar dans le camp conservateur, proche du catholicisme politique et du Zentrum (parti catholique allemand). Mais à partir de la fin des années 1920, il se rapproche progressivement des forces autoritaires et anti-républicaines.
En 1932, Schmitt est consulté par le gouvernement von Papen lors de la crise constitutionnelle prussienne (« coup d'État prussien » du 20 juillet 1932). Il défend juridiquement la prise de contrôle de la Prusse par le gouvernement du Reich. Cette intervention le rapproche des cercles autoritaires qui préparent la fin de Weimar.
À la veille de la prise de pouvoir de Hitler (janvier 1933), Schmitt est l'un des principaux juristes constitutionnalistes allemands, et l'un des théoriciens les plus écoutés des forces conservatrices anti-libérales.
L'engagement nazi (1933-1936)
L'adhésion au NSDAP
Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier. Schmitt rejoint formellement le NSDAP le 1er mai 1933, le jour même où Heidegger fait également son adhésion. Cette adhésion n'est pas tardive ni opportuniste : Schmitt s'engage avec enthousiasme dans le nouveau régime, et y voit l'accomplissement de ses propres analyses sur la décision politique souveraine.
Le « juriste officiel du IIIe Reich »
Entre 1933 et 1936, Schmitt occupe une position éminente dans l'appareil intellectuel nazi. Il est :
- Nommé professeur à l'Université de Berlin (en remplaçant Hans Kelsen, qui avait été chassé en raison de ses origines juives).
- Nommé conseiller d'État prussien (Preussischer Staatsrat).
- Élu président de l'Union des juristes nationaux-socialistes (Bund Nationalsozialistischer Deutscher Juristen).
Il publie plusieurs ouvrages et articles qui défendent activement le régime nazi et ses politiques, notamment :
- Staat, Bewegung, Volk (1933), État, mouvement, peuple. Théorisation de la structure tripartite du Reich nazi.
- « Der Führer schützt das Recht » (1934), article célèbre publié dans Deutsche Juristen-Zeitung qui justifie juridiquement les meurtres de la Nuit des longs couteaux (30 juin 1934, élimination de la direction de la SA et de plusieurs opposants politiques).
- Über die drei Arten des rechtswissenschaftlichen Denkens (1934), Sur les trois types de pensée juridique.
Les positions antisémites
C'est durant cette période que Schmitt développe explicitement des positions antisémites. Plusieurs textes en témoignent :
- Sa participation en octobre 1936 à un colloque organisé par le NSDAP intitulé « Le Judaïsme dans la science juridique » (Das Judentum in der Rechtswissenschaft), dont il signe l'avant-propos et la conclusion. Ce colloque vise à expurger la science juridique allemande de toute influence juive.
- Sa critique vive de juristes juifs comme Hans Kelsen, Friedrich Stahl, Hugo Preuss, dont il dénonce le caractère « juif » de la pensée.
Ces positions ne sont pas marginales dans son œuvre : elles structurent sa lecture du libéralisme, qu'il dénonce comme une création « juive » étrangère à l'esprit allemand.
La mise à l'écart par les nazis (1936)
Paradoxalement, malgré son engagement, Schmitt est mis à l'écart par certaines factions du régime à partir de 1936. Plusieurs raisons :
- Des rivalités internes : la SS (notamment via la revue Das Schwarze Korps) attaque Schmitt pour ses contacts antérieurs avec des juifs et son catholicisme.
- Une suspicion sur la sincérité de son ralliement (Schmitt est vu comme un opportuniste qui se serait rallié pour des raisons de carrière).
- Une rivalité avec d'autres juristes nazis, notamment Reinhard Höhn, qui défendent une orthodoxie plus stricte.
À partir de 1936, Schmitt perd ses fonctions officielles (présidence de l'Union des juristes, conseil d'État, etc.), mais il conserve sa chaire à l'Université de Berlin et continue à publier. Il n'est ni emprisonné, ni exilé, ni interdit.
Les œuvres pendant la période nazie tardive
Schmitt continue à publier durant cette période :
- Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes (1938), Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes. Étude classique sur Hobbes, qui inclut des passages antisémites explicites (sur Spinoza notamment).
- Völkerrechtliche Großraumordnung (1939), L'Ordre des grands espaces du droit international. Théorise les « grands espaces » (Grossraum) comme nouvelle unité géopolitique, en lien avec la doctrine Monroe américaine et avec l'expansionnisme allemand.
La défaite, l'internement, le silence (1945-1950)
À la fin de la guerre, Schmitt est arrêté par les Américains en septembre 1945. Il est interné à plusieurs reprises, d'abord à Berlin, puis à Nuremberg où il est interrogé comme témoin potentiel pour les procès de Nuremberg. Son rôle dans l'élaboration des doctrines juridiques nazies est examiné, mais il n'est pas inculpé : les enquêteurs concluent qu'il n'a pas eu de rôle direct dans les crimes du régime.
Schmitt est libéré en mai 1947 et retourne à Plettenberg, sa ville natale. Il est interdit d'enseignement universitaire par les autorités de dénazification. Cette interdiction sera maintenue toute sa vie : Schmitt ne reviendra jamais à l'université.
Pendant les années 1945-1950, Schmitt mène une vie retirée à Plettenberg, dans une maison qu'il appelle son « San Casciano » (en référence à Machiavel, qui avait été exilé à San Casciano après sa disgrâce politique). Il n'exprime aucun regret pour ses positions antisémites et national-socialistes. Au contraire, il considère qu'il a été injustement traité par les autorités d'occupation et qu'il est une victime des vainqueurs.
La reprise discrète et l'influence souterraine (1950-1985)
À partir de 1950, Schmitt commence à republier des œuvres, malgré l'interdiction d'enseignement. Il continue à recevoir chez lui à Plettenberg de nombreux visiteurs intellectuels venus du monde entier : Jacob Taubes (philosophe juif allemand), Alexandre Kojève (philosophe russo-français hégélien), Raymond Aron, et beaucoup d'autres.
Les œuvres de la maturité
Schmitt publie pendant cette période plusieurs œuvres importantes :
- Der Nomos der Erde (1950), Le Nomos de la Terre. Grande œuvre sur l'histoire du droit international public et les transformations géopolitiques.
- Theorie des Partisanen (1963), Théorie du partisan. Analyse de la figure du partisan (combattant irrégulier) dans l'histoire militaire, à propos de la guerre froide et des guerres révolutionnaires (Mao, Castro, etc.).
- Politische Theologie II (1970), Théologie politique II. Réponse tardive à Erik Peterson, qui avait critiqué Théologie politique I en 1935.
Le refus systématique du regret
Pendant toute cette période, Schmitt maintient son refus d'exprimer le moindre regret pour ses positions antérieures. Plusieurs témoignages et écrits le confirment :
- Dans son journal d'après-guerre (Glossarium, publié à titre posthume en 1991), Schmitt écrit des passages violemment antisémites, manifestant que ses positions de 1933-1945 n'étaient pas conjoncturelles mais profondes.
- Dans ses correspondances, il continue à utiliser des stéréotypes antisémites pour caractériser ses adversaires.
- Dans ses interventions publiques rares, il refuse systématiquement de présenter des excuses, considérant qu'il a été victime d'une « injustice des vainqueurs ».
Cette absence de regret est un fait historique et biographique avéré, qui pèse sur toute lecture de l'œuvre schmittienne. Elle ne peut être présentée comme une simple « complication » de la trajectoire : elle est constitutive de la position que Schmitt a choisie de maintenir jusqu'à sa mort.
Les dernières années et la mort (1980-1985)
Schmitt vit jusqu'à un âge avancé. Il continue à recevoir des visiteurs et à correspondre, mais sa vue baisse progressivement, et ses dernières années sont marquées par la maladie.
Il meurt le 7 avril 1985 à Plettenberg, à l'âge de 96 ans. Il est enterré dans le cimetière de sa ville natale.
À sa mort, Schmitt est l'un des derniers grands intellectuels allemands à avoir vécu toute la séquence du XXe siècle : Empire wilhelminien, République de Weimar, Troisième Reich, République fédérale allemande. Cette longévité lui a permis de voir l'évolution de la réception de son œuvre : du rejet quasi total dans les années 1950-1960 à la redécouverte progressive à partir des années 1970-1980.
Une vie philosophique problématique
La biographie de Carl Schmitt est l'une des plus problématiques de la philosophie du XXe siècle. Plusieurs questions doivent être affrontées par tout lecteur honnête :
- L'engagement nazi : pas un accident de carrière, pas une compromission de circonstance, mais un engagement délibéré et enthousiaste qui a duré (officiellement) trois ans, et qui n'a jamais été regretté.
- L'antisémitisme : pas un préjugé culturel ambiant, mais une position explicite et structurante de plusieurs textes de la période 1933-1945, maintenue dans les écrits privés d'après-guerre.
- La pensée et l'engagement : la pensée politique de Schmitt est-elle intrinsèquement liée à son engagement nazi, ou bien peut-elle être séparée de cet engagement ? La question est débattue, et chaque lecteur doit se positionner.
Cette biographie problématique n'empêche pas la lecture de Schmitt : ses analyses du politique restent l'une des contributions les plus profondes du XXe siècle, et il serait intellectuellement appauvrissant de les ignorer. Mais elle exige une lecture critique, qui ne dissocie jamais l'œuvre de son contexte biographique, et qui prend au sérieux la question posée par Habermas, par Jacob Taubes, par Jürgen Habermas, par Karl Löwith : peut-on penser avec Schmitt tout en pensant contre ce que Schmitt a fait et n'a jamais regretté ?
Cette question n'a pas de réponse simple. Mais elle est inévitable pour quiconque s'engage dans la lecture de cette œuvre. Et elle constitue, en elle-même, l'un des legs philosophiques les plus importants de Schmitt : nous obliger à penser le rapport entre intelligence intellectuelle et responsabilité politique, entre lucidité analytique et complaisance idéologique. Ce legs ambivalent fait partie intégrante de ce qu'il faut entendre lorsqu'on parle aujourd'hui de « Carl Schmitt ».
Pensée principale
La pensée politique de Carl Schmitt se déploie autour de quelques thèses majeures qui ont profondément influencé la théorie politique du XXe siècle : le décisionnisme souverain, la théorie de l'état d'exception, la distinction ami/ennemi comme essence du politique, la théologie politique, la critique du parlementarisme libéral, le nomos comme structuration spatiale du droit international. Ces thèses sont d'une profondeur rare dans la philosophie politique moderne, ce qui explique l'influence durable de Schmitt par-delà les clivages idéologiques. Mais elles sont aussi marquées par les engagements politiques de leur auteur, et elles ne peuvent être lues honnêtement sans tenir compte du fait qu'elles ont été mobilisées par Schmitt lui-même pour justifier juridiquement le régime nazi entre 1933 et 1936.
Le décisionnisme : la souveraineté comme décision
Le concept central de la philosophie politique schmittienne est celui de souveraineté décisionnelle. Schmitt en donne la formule canonique dès la première phrase de Théologie politique (1922) : « Souverain est celui qui décide de l'exception » (Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet).
Le contexte de Weimar
Cette formule est forgée dans le contexte de la République de Weimar, marquée par une instabilité politique chronique. Schmitt observe que les moments décisifs de la vie politique ne sont pas les moments de normalité (où le droit s'applique automatiquement), mais les moments d'exception (crise économique, troubles civils, menace de coup d'État), où il faut décider dans l'urgence de quelles règles maintenir, quelles règles suspendre, qui défendre, qui combattre.
La critique du normativisme
Pour Schmitt, les théories juridiques dominantes de son époque (notamment celle de Hans Kelsen, le grand juriste autrichien, fondateur du « normativisme ») sont incapables de penser ces moments d'exception. Le normativisme kelsenien considère le droit comme un système clos de normes, où chaque norme est validée par une norme supérieure, jusqu'à une « norme fondamentale » (Grundnorm). Mais cette construction laisse de côté la question décisive : qui décide en cas de conflit, qui crée la norme fondamentale, qui agit quand le système juridique normal est mis hors-jeu ?
La primauté de la décision
Pour Schmitt, la décision précède la norme. C'est l'acte décisionnel qui crée le cadre juridique, et non l'inverse. Cette primauté de la décision sur la norme est ce que Schmitt appelle le décisionnisme (Dezisionismus).
Le décisionnisme a plusieurs conséquences :
- La souveraineté politique ne peut pas être réduite à une procédure juridique : elle implique toujours une décision qui n'est pas elle-même réglée par la procédure.
- Le moment décisif d'une vie politique n'est pas la normalité, mais l'exception, où la souveraineté se manifeste pleinement.
- Toute constitution suppose un pouvoir constituant qui n'est pas lui-même constitué par la constitution : ce pouvoir constituant est l'expression directe de la décision souveraine.
L'état d'exception
Concept étroitement lié au décisionnisme, l'état d'exception (Ausnahmezustand) désigne la situation où l'ordre juridique normal est suspendu par l'autorité souveraine en vue de préserver cet ordre lui-même.
Le paradoxe de l'exception
L'état d'exception présente un paradoxe : la suspension du droit est effectuée au nom du droit, par l'autorité légitime, pour préserver l'ordre face à une menace existentielle. Mais comment peut-on suspendre le droit dans le cadre du droit ? Cette aporie était au cœur des débats constitutionnels de l'Allemagne weimarienne, particulièrement autour de l'article 48 de la Constitution de Weimar (qui autorisait le président du Reich à prendre des mesures exceptionnelles).
La typologie schmittienne
Dans La Dictature (1921), Schmitt distingue deux types de pouvoirs exceptionnels :
- La dictature commissaire : pouvoir exceptionnel temporaire, qui suspend certaines normes pour rétablir l'ordre normal (modèle de la dictature romaine, du Reichsverweser allemand).
- La dictature souveraine : pouvoir exceptionnel qui institue un nouvel ordre, à partir d'un acte fondateur (modèle de la révolution française, du jacobinisme).
Cette distinction permet de penser la différence entre des situations apparemment similaires (l'exception conservatrice et l'exception fondatrice), et elle a influencé toute la théorie politique contemporaine.
Les usages contemporains
Le concept d'état d'exception a connu un renouveau considérable dans la théorie politique contemporaine, particulièrement à travers les travaux de Giorgio Agamben (Homo Sacer, État d'exception, etc.). Agamben utilise le concept schmittien pour analyser les pratiques politiques contemporaines (Guantánamo, état d'urgence permanent, gestion de la pandémie), en montrant que l'« exception » est devenue la norme de gouvernement.
La distinction ami/ennemi
L'autre thèse cardinale de Schmitt, formulée dans La Notion de politique (Der Begriff des Politischen, 1932), est la distinction ami/ennemi comme essence du politique.
La spécificité du politique
Schmitt cherche à définir ce qui est spécifique au politique, par opposition à d'autres domaines de l'activité humaine :
- Le moral est structuré par la distinction bien/mal.
- L'esthétique est structurée par la distinction beau/laid.
- L'économique est structurée par la distinction rentable/non rentable.
- Le politique est structuré par la distinction ami/ennemi (Freund/Feind).
L'ennemi comme catégorie politique
Pour Schmitt, l'ennemi politique n'est pas l'ennemi personnel (au sens biblique de l'inimicus) : c'est l'hostis, l'ennemi public, celui qui menace l'existence d'une communauté politique. L'ennemi politique est :
- Collectif (un groupe humain, et non un individu).
- Hostile au point de menacer l'existence de la communauté.
- Susceptible d'être combattu par la force, jusqu'à la mort si nécessaire.
L'ennemi politique n'est pas nécessairement un ennemi moral (Schmitt insiste sur cette distinction). On peut combattre un ennemi politique sans le considérer comme « mauvais » : il est simplement autre, et son existence menace la nôtre.
La guerre comme possibilité
L'existence de l'ennemi politique implique la possibilité réelle de la guerre (et donc de la mort). C'est cette possibilité existentielle qui définit le politique comme tel : un peuple qui n'aurait plus d'ennemis cesserait d'être un peuple politique.
Cette thèse est l'une des plus controversées de Schmitt. Elle implique :
- Le refus du pacifisme comme position politique cohérente (puisque la possibilité de la guerre est constitutive du politique).
- La critique du cosmopolitisme libéral (qui prétend dépasser les ennemis politiques par l'humanité universelle).
- Une conception agonistique de la démocratie (qui doit toujours pouvoir identifier des ennemis pour exister comme communauté politique).
L'usage par les nazis et le refus de regret
Cette thèse a été utilisée par Schmitt lui-même, durant la période nazie, pour justifier l'exclusion des juifs et des opposants comme « ennemis politiques » du Reich. C'est l'un des cas les plus directs où la pensée schmittienne a servi de cadre théorique à des politiques criminelles. Et c'est l'un des cas où l'absence de regret ultérieur de Schmitt pose le plus directement la question de la responsabilité intellectuelle.
La théologie politique
Dans Théologie politique (1922), Schmitt développe une thèse historique et philosophique majeure : « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés ».
La thèse de la sécularisation
Pour Schmitt, les concepts politiques modernes (souveraineté, État, légitimité, autorité) sont issus d'une sécularisation de concepts théologiques (omnipotence divine, providence, élection divine). Plusieurs exemples :
- La souveraineté moderne reprend la toute-puissance divine.
- L'état d'exception correspond au miracle théologique (interruption de l'ordre naturel par l'intervention souveraine).
- La loi naturelle politique reprend la loi divine des traditions chrétiennes.
Les usages contemporains
Cette thèse a eu une postérité considérable. Elle est l'une des sources principales de :
- La théologie politique chrétienne contemporaine (de Johann Baptist Metz aux théologies politiques nord-américaines).
- Les analyses contemporaines de la sacralisation politique (notamment celles de Giorgio Agamben sur l'homo sacer).
- Les études sur le populisme religieux et la religion politique (Eric Voegelin, Hannah Arendt sur les totalitarismes).
Les critiques
Cette thèse a fait l'objet de critiques importantes. Erik Peterson, dans Le Monothéisme comme problème politique (1935), conteste la possibilité même d'une « théologie politique » chrétienne, en arguant que le christianisme trinitaire interdit la projection politique du monothéisme. Cette controverse Schmitt-Peterson est l'une des plus importantes de la théologie politique du XXe siècle.
La critique du parlementarisme libéral
Dans La Situation historico-spirituelle du parlementarisme actuel (1923), Schmitt développe une critique systématique du parlementarisme libéral.
Le fondement intellectuel du parlementarisme
Le parlementarisme libéral, soutient Schmitt, repose sur une conviction philosophique précise : la discussion publique (entre représentants élus) doit permettre d'atteindre la vérité politique par le dialogue et la délibération. Ce fondement est issu de la pensée des Lumières (Locke, Montesquieu, Mill, etc.) et présuppose une rationalité universelle de l'argumentation.
La critique schmittienne
Pour Schmitt, ce fondement est devenu obsolète au XXe siècle, pour plusieurs raisons :
- La discussion publique est devenue une fiction : les vrais débats politiques se déroulent désormais dans des bureaucraties, des comités de partis, des réseaux d'influence, et non dans les parlements publics.
- Les groupes d'intérêts organisés (syndicats, lobbys économiques, partis de masse) ont remplacé les individus rationnels supposés par la théorie classique.
- L'hétérogénéité des sociétés modernes (multiplicité des classes, des religions, des idéologies) rend impossible une véritable rationalité partagée.
Le parlementarisme, soutient Schmitt, est donc devenu une forme creuse, dont le fondement philosophique a disparu, et qui se maintient par habitude institutionnelle plutôt que par conviction réelle.
Les alternatives évoquées
Schmitt suggère que d'autres formes politiques (qu'il ne précise pas pleinement à ce moment) pourraient être plus adéquates à la réalité sociale moderne. Cette critique a été lue, après 1933, comme une préparation idéologique du ralliement nazi : la critique du parlementarisme libéral préparait la réceptivité à des alternatives autoritaires.
Le Nomos de la Terre
L'œuvre tardive Le Nomos de la Terre (1950) développe une philosophie du droit international fondée sur la notion de nomos (du grec, qui désigne à la fois la loi, la coutume, et la prise de possession spatiale).
Le nomos comme structuration spatiale
Pour Schmitt, le droit n'est pas une abstraction universelle, c'est toujours une structuration de l'espace. Le nomos désigne cette articulation entre droit et espace : qui possède quel territoire, sous quelles règles, dans quel ordre géopolitique.
L'histoire des nomoi
Schmitt propose une histoire des nomoi successifs :
- Le nomos antique méditerranéen (cités grecques, Empire romain).
- Le nomos chrétien médiéval (chrétienté unifiée par la papauté et l'Empire).
- Le Jus Publicum Europaeum (1648-1914) : droit international européen fondé sur la souveraineté des États-nations, marqué par la « décharge » du Nouveau Monde comme espace d'expansion.
- L'ordre post-Westphalien : le système des États-nations européens, qui s'effondre avec les guerres mondiales.
Le nomos contemporain
Pour Schmitt écrivant en 1950, le nomos contemporain est en crise : la décolonisation, la guerre froide, l'émergence des grands espaces (Grossraum, États-Unis et URSS), la prétention universaliste américaine, déstabilisent l'ordre westphalien classique. Schmitt cherche les principes d'un nouvel ordre géopolitique, sans pouvoir aboutir à une formulation positive complète.
La théorie du partisan
Dans Théorie du partisan (1963), Schmitt développe une analyse de la figure du partisan comme combattant irrégulier dans la guerre moderne.
Le partisan se définit par quatre traits :
- Irrégularité (combattant non incorporé dans une armée régulière).
- Mobilité accrue (techniques de guérilla).
- Engagement politique intense (le partisan se bat pour une cause).
- Caractère tellurique (ancrage dans un territoire concret).
Cette analyse a une portée historique (analyser les guerres de partisans : Espagne 1808-1814, Russie 1812, guerre civile espagnole, Yougoslavie de Tito, Mao en Chine, Castro à Cuba, Algérie, Vietnam) et théorique (penser comment la figure du partisan transforme le politique moderne).
Tensions et critiques
La pensée de Schmitt fait l'objet de critiques fondamentales, dont certaines portent sur le fond philosophique, d'autres sur l'engagement politique.
Sur le décisionnisme
Plusieurs critiques (notamment Hans Kelsen, Jürgen Habermas) reprochent au décisionnisme schmittien de dissoudre la rationalité juridique dans la décision arbitraire. Si la décision précède la norme, comment évaluer rationnellement les décisions ? Le décisionnisme tendrait à valoriser la force sur le droit, et à préparer ainsi des régimes autoritaires.
Sur la distinction ami/ennemi
Plusieurs critiques (notamment chez les théoriciens libéraux de la paix démocratique) contestent que la possibilité de la guerre soit constitutive du politique. La construction d'institutions internationales (ONU, droit pénal international, traités multilatéraux) viserait précisément à dépasser la logique schmittienne ami/ennemi, sans pour autant supprimer le politique.
Sur la théologie politique
L'opposition d'Erik Peterson (1935) reste majeure : Peterson soutient que la « théologie politique » au sens de Schmitt est incompatible avec le christianisme trinitaire, qui interdit la projection politique du monothéisme. Cette opposition a structuré la théologie politique contemporaine.
Sur l'engagement nazi
La question la plus difficile concerne l'articulation entre la pensée et l'engagement nazi. Plusieurs positions :
- Position 1 : la pensée est intrinsèquement liée à l'engagement. Pour des auteurs comme Karl Löwith (qui critique Schmitt dès 1935 dans Der okkasionelle Dezisionismus von Carl Schmitt), le décisionnisme schmittien contient en germe la justification de tout pouvoir arbitraire, et donc du nazisme.
- Position 2 : la pensée peut être séparée de l'engagement. Pour d'autres auteurs (souvent des héritiers schmittiens), la pensée schmittienne est valide en elle-même, indépendamment des choix politiques de son auteur.
- Position 3 : il faut lire Schmitt avec une vigilance critique permanente. Pour des auteurs comme Jacob Taubes (qui correspond avec Schmitt après 1945) ou Jürgen Habermas (qui critique Schmitt mais reconnaît sa profondeur), il faut lire Schmitt sans le renier, mais en gardant constamment à l'esprit son engagement nazi et son refus de regret.
Une pensée incontournable et problématique
Au-delà de ces controverses, la pensée de Schmitt reste incontournable pour qui veut penser le politique contemporain. Plusieurs raisons :
- Sa lucidité analytique : Schmitt voit des aspects du politique que la philosophie libérale tend à occulter (la dimension agonistique, la souveraineté décisionnelle, l'état d'exception).
- Son influence intellectuelle : par-delà les clivages politiques, Schmitt est lu et discuté à droite (Hayek, Strauss) comme à gauche (Agamben, Mouffe, Žižek), comme par les théoriciens de l'État (Boddewyn, Bonefeld) que par les philosophes de la déconstruction.
- Sa fécondité conceptuelle : ses concepts (décisionnisme, état d'exception, ami/ennemi, théologie politique, nomos) continuent à structurer la théorie politique contemporaine.
Mais cette fécondité ne peut être séparée de la problématicité de l'engagement schmittien. Pour reprendre la formule de Jacob Taubes (philosophe juif allemand qui a correspondu avec Schmitt) : Schmitt est un « apocalyptique de la contre-révolution », dont la lucidité même est ce qui le rend si dangereux. Lire Schmitt aujourd'hui exige une lecture critique permanente, qui ne dissocie jamais l'œuvre de son contexte biographique, et qui prend au sérieux la question : peut-on penser avec Schmitt tout en pensant contre ce que Schmitt a fait et n'a jamais regretté ?
Cette question n'a pas de réponse simple. Mais elle est inévitable pour quiconque s'engage dans la lecture de cette œuvre. Et la discipline critique qu'elle exige est probablement, paradoxalement, l'un des bénéfices les plus précieux que la lecture de Schmitt peut nous apporter aujourd'hui : nous obliger à articuler intelligence intellectuelle et responsabilité politique, à ne jamais laisser la première éclipser la seconde.
Œuvres majeures
L'œuvre de Carl Schmitt s'étend sur plus de soixante ans, depuis ses premières publications dans les années 1910 jusqu'aux derniers écrits des années 1970. Cette œuvre est prolifique : plus de trente livres et plusieurs centaines d'articles, dont une part importante a été traduite en français à partir des années 1980-1990. On peut distinguer plusieurs périodes dans cette œuvre, qui correspondent aussi à des engagements politiques distincts : les œuvres de Weimar (1919-1933), les œuvres de la période nazie (1933-1945), les œuvres tardives de Plettenberg (1950-1985).
Les œuvres de Weimar (1919-1933)
C'est la période la plus féconde de Schmitt, et celle des œuvres philosophiques les plus durables. Schmitt y écrit alors qu'il est universitaire à Bonn, puis à Berlin, dans le contexte instable de la République de Weimar.
Politische Romantik (1919) - Romantisme politique
Premier livre majeur de Schmitt, publié à 31 ans. Critique du romantisme politique allemand (Adam Müller, Friedrich Schlegel) comme attitude occasionnaliste : le romantique politique ne s'engage pas pour une cause, il utilise les événements comme prétextes à une rêverie esthétique. Schmitt y développe une critique de l'individualisme et de l'esthétisation de la politique qui anticipe ses analyses ultérieures.
Traduction française : Romantisme politique, traduction Pierre Linn, Valois, 1928 (rééd. Vrin, 1985).
Die Diktatur (1921) - La Dictature
Étude historique et théorique de la dictature comme institution politique. Schmitt y développe la distinction fondamentale entre dictature commissaire (pouvoir exceptionnel temporaire, qui suspend certaines normes pour rétablir l'ordre normal) et dictature souveraine (pouvoir exceptionnel qui institue un nouvel ordre à partir d'un acte fondateur).
Le livre est nourri d'une érudition considérable (analyse de la dictature romaine, de la dictature révolutionnaire française, du dictateur Reichsverweser allemand de 1849). Il fournit les bases conceptuelles que Schmitt développera dans Théologie politique (1922) et La Notion de politique (1932).
Traduction française : La Dictature, traduction Mira Köller et Dominique Séglard, Le Seuil, 2000.
Politische Theologie (1922) - Théologie politique
L'une des œuvres les plus célèbres de Schmitt, et la plus influente philosophiquement. Le livre s'ouvre sur la formule canonique : « Souverain est celui qui décide de l'exception » (Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet).
Le livre développe trois thèses principales :
- La souveraineté politique se manifeste pleinement dans la décision sur l'exception, et non dans la normalité du droit appliqué.
- Le décisionnisme : la décision précède la norme, et la rationalité juridique ne peut pas être pleinement autonome par rapport à l'acte politique fondateur.
- La théologie politique : « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés ». Les concepts politiques modernes (souveraineté, État, légitimité) sont issus d'une sécularisation de concepts théologiques chrétiens.
Théologie politique est l'œuvre la plus brève (environ 80 pages) mais la plus dense de Schmitt. Elle constitue le noyau théorique de sa pensée. Son influence est considérable : elle est lue par Walter Benjamin, Jacob Taubes, Hannah Arendt, Giorgio Agamben, et bien d'autres.
Traduction française : Théologie politique. 1922, 1969, traduction Jean-Louis Schlegel, Gallimard, 1988 (rééd. coll. « Bibliothèque des sciences humaines »). L'édition française inclut le texte de 1922 et celui de Théologie politique II (1970).
Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (1923) - La Situation historico-spirituelle du parlementarisme actuel
Critique systématique du parlementarisme libéral comme forme politique. Schmitt y soutient que le fondement philosophique du parlementarisme (la conviction que la discussion publique permet d'atteindre la vérité politique par le dialogue rationnel) est devenu obsolète au XXe siècle.
Les vrais débats politiques se déroulent désormais dans des bureaucraties, des comités de partis, des réseaux d'influence, et non dans les parlements publics. Le parlementarisme est devenu une forme creuse, qui se maintient par habitude institutionnelle plutôt que par conviction réelle.
Cette critique a été lue, après 1933, comme une préparation idéologique au ralliement nazi de Schmitt : la critique du parlementarisme libéral préparait la réceptivité à des alternatives autoritaires.
Traduction française : Parlementarisme et démocratie, traduction Jean-Louis Schlegel, Le Seuil, 1988.
Römischer Katholizismus und politische Form (1923) - Catholicisme romain et forme politique
Schmitt y développe une vision de l'Église catholique romaine comme modèle de forme politique. Pour Schmitt, l'Église a réussi à articuler autorité et représentation, transcendance et incarnation, d'une manière qui pourrait inspirer la pensée politique moderne.
Le livre témoigne du catholicisme politique profond de Schmitt durant la période de Weimar, héritage qu'il maintiendra (de manière plus complexe) après son ralliement nazi.
Traduction française : Catholicisme romain et forme politique, traduction Marie-Louise Steinhauser, Le Seuil, 2017.
Verfassungslehre (1928) - Théorie de la Constitution
Traité systématique de droit constitutionnel, l'œuvre la plus longue et la plus technique de Schmitt. Le livre développe une doctrine complète de la Constitution, en distinguant :
- La Constitution positive (l'ensemble des dispositions juridiques formellement adoptées).
- La Constitution comme totalité (la décision politique fondamentale qui institue un ordre).
- La Constitution absolue (l'existence politique elle-même de la communauté).
Le livre est devenu un classique du droit constitutionnel allemand. Il continue à être étudié dans les facultés de droit allemandes et étrangères, malgré le contexte politique de son auteur.
Traduction française : Théorie de la Constitution, traduction Lilyane Deroche, PUF, 1993 (rééd. coll. « Quadrige »).
Der Begriff des Politischen (1927 puis 1932) - La Notion de politique
Premier essai majeur en 1927, version définitive en 1932. C'est ici que Schmitt formule sa distinction ami/ennemi comme essence du politique. Le politique se définit par la distinction ami/ennemi, de même que le moral se définit par la distinction bien/mal, l'esthétique par la distinction beau/laid, l'économique par la distinction rentable/non rentable.
L'ennemi politique est l'hostis (ennemi public collectif, qui menace l'existence d'une communauté), et non l'inimicus (ennemi personnel). L'existence de l'ennemi politique implique la possibilité réelle de la guerre.
Cette thèse est l'une des plus controversées de Schmitt, et l'une des plus directement liées à son engagement nazi (qui utilisera cette distinction pour justifier l'exclusion des juifs et des opposants comme « ennemis politiques » du Reich).
Traduction française : La Notion de politique. Théorie du partisan, traduction Marie-Louise Steinhauser, préface de Julien Freund, Calmann-Lévy, 1972 (rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1992). Une édition de référence dans le monde francophone.
Legalität und Legitimität (1932) - Légalité et Légitimité
Critique radicale de la République de Weimar, écrite peu avant la prise de pouvoir nazie. Schmitt y dénonce le fonctionnalisme de la légalité weimarienne, qui permettrait à des partis antagonistes au régime (les nazis et les communistes) d'utiliser les procédures démocratiques pour détruire la démocratie.
Le livre a été lu après 1933 comme une justification anticipée du tournant autoritaire qui allait avoir lieu : la légalité formelle peut être un moyen pour des forces anti-démocratiques, ce qui justifierait des mesures exceptionnelles pour préserver l'ordre.
Traduction française : Légalité et légitimité, traduction William Gueydan de Roussel, Maison du livre français, 1936 (rééd. Bibliothèque Économica, 2007).
Les œuvres de la période nazie (1933-1945)
Schmitt continue à publier durant la période nazie. Ces œuvres sont marquées, à des degrés divers, par son engagement dans le régime. Elles sont aujourd'hui lues avec une distance critique particulière, en tenant compte de leur contexte.
Staat, Bewegung, Volk (1933) - État, mouvement, peuple
Publié immédiatement après le ralliement de Schmitt au NSDAP (1er mai 1933). Le livre théorise la structure tripartite du Reich nazi : l'État (administration), le mouvement (le parti national-socialiste), le peuple (la communauté ethnique allemande). C'est l'une des œuvres les plus directement nazies de Schmitt.
Pas de traduction française intégrale (par choix éditorial).
Über die drei Arten des rechtswissenschaftlichen Denkens (1934) - Sur les trois types de pensée juridique
Schmitt y distingue trois types de pensée juridique : le normativisme (Kelsen), le décisionnisme (Hobbes), et le pensée de l'ordre concret (konkretes Ordnungsdenken). Schmitt se rallie alors explicitement au troisième type, qu'il considère comme le plus adéquat à la « pensée juridique allemande » (par opposition au normativisme jugé « juif »).
Le livre marque un déplacement dans la pensée schmittienne, du décisionnisme vers une pensée plus organique de l'ordre. Cette évolution est en partie une adaptation au régime nazi, qui valorisait une rhétorique de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) plutôt qu'une simple théorie de la décision souveraine.
Traduction française : Les trois types de pensée juridique, traduction Mira Köller et Dominique Séglard, PUF, 1995.
Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes (1938) - Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes
Étude classique sur Hobbes. Le livre développe une lecture complexe de Hobbes comme penseur de la souveraineté absolue. Mais il inclut aussi des passages antisémites explicites, notamment sur Spinoza, présenté comme un « juif libéral » qui aurait dévoyé la pensée hobbésienne.
Cette dimension antisémite est un point que toute lecture honnête du livre doit affronter. Elle illustre la continuité entre les engagements politiques de Schmitt et son travail philosophique durant la période nazie.
Traduction française : Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes. Sens et échec d'un symbole politique, traduction Denis Trierweiler, Le Seuil, 2002.
Völkerrechtliche Großraumordnung (1939) - L'Ordre des grands espaces du droit international
Théorise les « grands espaces » (Grossraum) comme nouvelle unité géopolitique, en lien avec la doctrine Monroe américaine et avec l'expansionnisme allemand. Le livre est paru au moment de l'expansion nazie en Europe centrale, et il fournit un cadre théorique à cette expansion.
Traduction française : extraits dans diverses anthologies, mais pas de traduction intégrale.
Les œuvres tardives (1950-1985)
Après la défaite de 1945 et son internement, Schmitt revient à Plettenberg. Il est interdit d'enseignement, mais continue à publier. Ses œuvres tardives sont marquées par une certaine distance par rapport au politique immédiat, mais aussi par un refus permanent d'exprimer le moindre regret pour ses positions antérieures.
Der Nomos der Erde (1950) - Le Nomos de la Terre
Grande œuvre de la maturité, publiée cinq ans après la défaite. Histoire du droit international public et des transformations géopolitiques, structurée par la notion de nomos (articulation entre droit et espace).
Le livre propose une histoire des nomoi successifs : nomos antique méditerranéen, nomos chrétien médiéval, Jus Publicum Europaeum (1648-1914, droit international européen fondé sur la souveraineté des États-nations), et nomos contemporain en crise.
Sous-titre : « Im Völkerrecht des Jus Publicum Europaeum » (« Dans le droit international du Jus Publicum Europaeum »).
L'œuvre est saluée même par des adversaires politiques pour la profondeur de son analyse géopolitique. Elle continue à inspirer la théorie des relations internationales contemporaine.
Traduction française : Le Nomos de la Terre dans le droit des gens du Jus Publicum Europaeum, traduction Lilyane Deroche-Gurcel, PUF, 2001 (rééd. coll. « Quadrige »).
Theorie des Partisanen (1963) - Théorie du partisan
Analyse de la figure du partisan (combattant irrégulier) dans l'histoire militaire, à propos de la guerre froide et des guerres révolutionnaires (Mao en Chine, Castro à Cuba, FLN en Algérie, Vietnam). Le livre est publié dans le contexte de la guerre du Vietnam et de la décolonisation, et il analyse comment la figure du partisan transforme le politique moderne.
Le partisan se définit par quatre traits : irrégularité, mobilité accrue, engagement politique intense, caractère tellurique (ancrage dans un territoire concret).
Traduction française : incluse dans La Notion de politique. Théorie du partisan, traduction Marie-Louise Steinhauser, Calmann-Lévy, 1972 (rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1992).
Politische Theologie II (1970) - Théologie politique II
Réponse tardive à Erik Peterson, qui avait critiqué Théologie politique I en 1935 dans Der Monotheismus als politisches Problem. Schmitt y reprend et précise sa thèse de la théologie politique, en discutant les objections petersoniennes.
Traduction française : inclue dans l'édition Gallimard de Théologie politique (1988).
Les écrits posthumes et privés
Plusieurs écrits importants de Schmitt ont été publiés après sa mort en 1985 :
- Glossarium (1991, posthume) : journal d'après-guerre tenu par Schmitt entre 1947 et 1951. Le journal contient des passages violemment antisémites, qui montrent que les positions antisémites de Schmitt durant la période nazie n'étaient pas conjoncturelles mais profondes, et qu'elles ont été maintenues dans le privé après la défaite. Ce document est important pour la lecture critique de Schmitt.
- Tagebücher 1925-1929 (2010, posthume) : journaux de Schmitt durant les années de Weimar.
- Correspondances : avec Ernst Jünger, Jacob Taubes, Alexandre Kojève, Hans Blumenberg, et beaucoup d'autres. Ces correspondances sont précieuses pour comprendre les dialogues intellectuels auxquels Schmitt a participé.
La réception française
La réception française de Schmitt a connu plusieurs phases :
- Avant 1972 : Schmitt est lu par quelques spécialistes (Raymond Aron, Julien Freund). Plusieurs œuvres avaient été traduites avant 1945 (notamment Romantisme politique en 1928, Légalité et légitimité en 1936).
- 1972 : publication de La Notion de politique en français (avec préface de Julien Freund chez Calmann-Lévy). Cette publication marque le début d'une réception large de Schmitt en France.
- Années 1980-2000 : multiplication des traductions (Théologie politique 1988, Théorie de la Constitution 1993, Nomos de la Terre 2001, etc.) et des études critiques.
- Années 2000-2020 : Schmitt devient une référence centrale dans la théorie politique française, lue à droite (notamment chez certains penseurs souverainistes ou nationalistes), au centre (théoriciens du libéralisme conservateur), et à gauche (Étienne Balibar, Jacques Rancière, Pierre Manent).
La spécificité française est marquée par un dialogue intense avec Schmitt, qui ne masque pas la prise en compte de son engagement nazi. Plusieurs études françaises majeures abordent frontalement cette question : Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (PUF, 2005) ; Daniel Lindenberg, Le Procès des Lumières. Essai sur la mondialisation des idées (Le Seuil, 2009) ; Hugo Bertillot, Schmitt et Strauss (CNRS Éditions, 2011).
Œuvres de Schmitt disponibles en français
Œuvres majeures
- La Notion de politique. Théorie du partisan, traduction Marie-Louise Steinhauser, préface de Julien Freund, Calmann-Lévy, 1972 (rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1992). À lire en priorité.
- Théologie politique. 1922, 1969, traduction Jean-Louis Schlegel, Gallimard, 1988.
- Parlementarisme et démocratie, traduction Jean-Louis Schlegel, Le Seuil, 1988.
- Théorie de la Constitution, traduction Lilyane Deroche, PUF, 1993 (rééd. coll. « Quadrige »).
- Les Trois Types de pensée juridique, traduction Mira Köller et Dominique Séglard, PUF, 1995.
- La Dictature, traduction Mira Köller et Dominique Séglard, Le Seuil, 2000.
- Le Nomos de la Terre, traduction Lilyane Deroche-Gurcel, PUF, 2001 (rééd. coll. « Quadrige »).
- Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes, traduction Denis Trierweiler, Le Seuil, 2002.
- Catholicisme romain et forme politique, traduction Marie-Louise Steinhauser, Le Seuil, 2017.
- Romantisme politique, traduction Pierre Linn, Valois, 1928 (rééd. Vrin, 1985).
- Légalité et légitimité, traduction William Gueydan de Roussel, Maison du livre français, 1936 (rééd. Bibliothèque Économica, 2007).
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder Schmitt, plusieurs entrées sont possibles, selon le niveau et les centres d'intérêt :
- Pour découvrir Schmitt : commencer par La Notion de politique (Calmann-Lévy, 1972 ; Flammarion, 1992). C'est l'œuvre la plus accessible et la plus représentative. Lire la préface de Julien Freund, qui contextualise.
- Pour la profondeur philosophique : lire Théologie politique (Gallimard, 1988). Bref mais dense.
- Pour la dimension géopolitique : lire Le Nomos de la Terre (PUF, 2001). Œuvre plus longue, mais essentielle pour comprendre la pensée du droit international schmittien.
- Pour la critique du parlementarisme : Parlementarisme et démocratie (Le Seuil, 1988).
- Pour la dimension critique : Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (PUF, 2005), pour une lecture critique systématique du rapport entre la pensée et l'engagement nazi.
- Pour une introduction française accessible : Olivier Beaud, préfaces et études dans plusieurs éditions de Schmitt en français.
L'œuvre de Schmitt est l'une des plus exigeantes de la philosophie politique du XXe siècle. Elle exige une lecture patiente, critique, qui ne dissocie jamais l'œuvre de son contexte biographique. Mais elle reste incontournable pour qui veut penser le politique contemporain, par-delà les clivages partisans.
Postérité et influence
L'influence de Carl Schmitt sur la pensée politique du XXe et XXIe siècle est l'une des plus paradoxales de la philosophie contemporaine. Théoricien rallié au nazisme entre 1933 et 1936, juriste antisémite refusant tout regret après la défaite, Schmitt aurait pu être philosophiquement enseveli après 1945, comme d'autres collaborateurs intellectuels du régime. Mais c'est l'inverse qui s'est produit : son œuvre n'a cessé de gagner en influence depuis les années 1970, et elle est aujourd'hui lue, discutée, mobilisée dans tous les camps politiques. Cette fécondité posthume est paradoxale : elle témoigne à la fois de la profondeur philosophique réelle de Schmitt, et de la complexité éthique que pose la lecture d'une œuvre qui a servi à justifier un régime criminel.
Les premiers héritiers (1945-1970)
Dans l'immédiat après-guerre, Schmitt est largement rejeté par le monde universitaire allemand et international. Interdit d'enseignement universitaire, il vit à Plettenberg dans une semi-réclusion. Mais il continue à être lu par un cercle restreint d'intellectuels.
Hans Morgenthau et la théorie réaliste des relations internationales
L'un des premiers héritiers paradoxaux de Schmitt est Hans Morgenthau (1904-1980), juriste juif allemand exilé aux États-Unis, fondateur de l'école réaliste des relations internationales (Politics Among Nations, 1948). Bien que Morgenthau ait condamné l'engagement nazi de Schmitt, sa propre conception du politique (caractérisée par la lutte pour le pouvoir, la distinction ami/ennemi, la primauté des États souverains) doit beaucoup à Schmitt.
Leo Strauss
Leo Strauss (1899-1973), philosophe politique juif allemand exilé aux États-Unis, a lu attentivement Schmitt dès les années 1930. Dans son article célèbre « Commentaires sur "La Notion de politique" de Carl Schmitt » (1932), Strauss développe une critique intéressante de Schmitt, qui montre les limites internes de la pensée schmittienne.
Plus tard, Strauss continuera à dialoguer indirectement avec Schmitt dans toute son œuvre. Son école (la straussienne américaine) est devenue l'une des vecteurs principaux de la pensée schmittienne dans le monde anglophone, particulièrement chez les néoconservateurs américains (Allan Bloom, Harvey Mansfield, Harry Jaffa).
Jacob Taubes
Jacob Taubes (1923-1987), philosophe juif allemand, est l'un des cas les plus intéressants et provocateurs de la réception schmittienne. Taubes, marqué par la mort de sa famille dans la Shoah, a néanmoins correspondu régulièrement avec Schmitt après 1945, et l'a même rencontré à Plettenberg.
Pour Taubes, Schmitt est un « apocalyptique de la contre-révolution », dont la lucidité même est ce qui le rend si dangereux. Taubes lit Schmitt contre lui-même, en utilisant ses outils conceptuels (théologie politique, état d'exception) pour penser autrement la politique juive et chrétienne. Ses œuvres tardives (Eschatologie occidentale, La Théologie politique de Paul) sont marquées par cette lecture critique mais engagée de Schmitt.
Karl Löwith
Karl Löwith (1897-1973), philosophe juif allemand exilé puis revenu en Allemagne, est l'un des premiers critiques sérieux de Schmitt. Dès 1935, dans Der okkasionelle Dezisionismus von Carl Schmitt (« Le décisionnisme occasionnaliste de Carl Schmitt »), Löwith soutient que le décisionnisme schmittien est un occasionnalisme : il fait dépendre la décision de la situation politique du moment, et donc justifie en réalité tout pouvoir établi.
Cette critique est l'une des plus rigoureuses de Schmitt, et elle reste pertinente aujourd'hui pour interroger l'adaptabilité opportuniste de la pensée schmittienne (qui a pu servir Weimar puis le Reich nazi).
Le renouveau européen (1970-2000)
À partir des années 1970, l'influence de Schmitt connaît un renouveau considérable, particulièrement en Europe continentale.
En France
La traduction de La Notion de politique en 1972 (Calmann-Lévy, avec préface de Julien Freund) marque le début de la réception française.
Julien Freund (1921-1993), philosophe et sociologue politique français, est l'un des principaux passeurs de Schmitt en France. Son ouvrage L'Essence du politique (1965) développe une pensée du politique fortement inspirée de Schmitt, sans toutefois reprendre l'engagement politique de son inspirateur.
Raymond Aron (1905-1983) a lu attentivement Schmitt, et il en fait une référence importante dans Paix et guerre entre les nations (1962).
À partir des années 1980-1990, plusieurs penseurs français mobilisent Schmitt :
- Pierre Manent (à droite, conservateur), dans ses analyses du libéralisme.
- Jean-Claude Michéa (à gauche), dans sa critique du libéralisme contemporain.
- Étienne Balibar (à gauche), dans ses analyses du politique post-marxiste.
- Jacques Rancière (à gauche), dans sa pensée du politique comme dissensus.
En Italie
L'Italie a vu une réception particulièrement forte de Schmitt :
- Giorgio Agamben (né 1942) a fait de la pensée schmittienne l'un des piliers de sa propre œuvre, notamment dans la série Homo Sacer (à partir de 1995) et dans État d'exception (2003). Agamben renverse Schmitt politiquement (de droite vers gauche), mais conserve ses outils conceptuels (état d'exception, théologie politique).
- Massimo Cacciari, Roberto Esposito, Toni Negri, Carlo Galli : plusieurs penseurs italiens contemporains dialoguent avec Schmitt.
En Espagne
Influence considérable de Schmitt sur la pensée politique espagnole, notamment chez les penseurs catholiques (héritage de Donoso Cortés, qui était une référence majeure de Schmitt).
Le renouveau anglo-américain (1990-aujourd'hui)
Le monde anglo-américain a connu une réception plus tardive de Schmitt, mais qui s'est considérablement intensifiée depuis les années 1990.
Chantal Mouffe et la démocratie agonistique
Chantal Mouffe (née 1943), philosophe politique belge installée à Londres, est l'une des principales passeuses de Schmitt dans le monde anglophone à gauche. Avec son livre The Return of the Political (1993), elle développe une « démocratie agonistique » qui s'inspire explicitement de la distinction schmittienne ami/ennemi, tout en la transposant dans un cadre démocratique pluraliste.
Pour Mouffe, le libéralisme procédural (Rawls, Habermas) a tort de prétendre dépasser le conflit politique par la délibération rationnelle. Le politique implique toujours une dimension agonistique (de conflit), qu'il faut canaliser dans des institutions démocratiques plutôt que prétendre supprimer.
Ses travaux ultérieurs (Hegemonia y estrategia socialista, avec Ernesto Laclau, 1985 ; Pour un populisme de gauche, 2018) prolongent cette inspiration schmittienne dans une direction explicitement gauchiste.
Le néoconservatisme américain
Plusieurs penseurs néoconservateurs américains, héritiers de Leo Strauss, ont mobilisé Schmitt :
- William Kristol et le mouvement néoconservateur intellectuel.
- Allan Bloom (The Closing of the American Mind, 1987).
- Paul Wolfowitz, Richard Perle, John Yoo (juriste de l'administration Bush qui a justifié juridiquement Guantánamo et la torture, en mobilisant explicitement des arguments schmittiens sur l'état d'exception).
Le post-marxisme
À gauche, plusieurs auteurs post-marxistes ont mobilisé Schmitt :
- Ernesto Laclau (1935-2014), théoricien du populisme.
- Slavoj Žižek (né 1949), théoricien lacano-marxiste.
- Giorgio Agamben (déjà mentionné).
Cette mobilisation à gauche de Schmitt est l'un des phénomènes les plus paradoxaux de la pensée politique contemporaine.
La théorie de l'état d'exception après le 11 septembre
L'attentat du 11 septembre 2001 et la « guerre globale contre le terrorisme » de l'administration Bush ont donné une actualité brûlante à la théorie schmittienne de l'état d'exception.
Plusieurs développements :
- Giorgio Agamben a publié État d'exception (2003), qui analyse la « state of exception » américaine post-11 septembre comme un cas paradigmatique de l'analyse schmittienne. Pour Agamben, l'« exception » est devenue la norme du gouvernement contemporain.
- John Yoo, juriste de l'administration Bush, a explicitement mobilisé Schmitt pour justifier juridiquement Guantánamo, la torture (« interrogatoires renforcés »), et les écoutes téléphoniques massives. Cette mobilisation de Schmitt par les juristes néoconservateurs américains a renouvelé l'attention internationale portée au penseur.
- Judith Butler (Vie précaire, 2004) a analysé l'état d'exception américain en dialoguant indirectement avec Schmitt.
L'influence sur la pensée politique contemporaine
Au-delà de ces réceptions spécifiques, la pensée de Schmitt continue à structurer la théorie politique contemporaine sur plusieurs questions :
La crise des démocraties libérales
À un moment où les démocraties libérales connaissent des crises politiques majeures (montée des populismes, polarisation, défiance institutionnelle), la critique schmittienne du parlementarisme libéral retrouve une actualité brûlante. Plusieurs auteurs mobilisent Schmitt pour penser :
- La montée des populismes (notamment chez Chantal Mouffe, Ernesto Laclau, mais aussi chez des analystes plus libéraux comme Jan-Werner Müller).
- La crise de la représentation parlementaire.
- L'émergence d'« hommes forts » dans plusieurs démocraties (Trump, Orbán, Bolsonaro, Erdogan, Modi, etc.).
Les relations internationales
Le Nomos de la Terre de Schmitt (1950) reste l'un des textes de référence pour penser les transformations géopolitiques contemporaines :
- La fin du Jus Publicum Europaeum et l'émergence d'un nouveau nomos global.
- Les « grands espaces » (Chine, États-Unis, Inde, Russie, Union européenne) comme nouvelles unités géopolitiques.
- Les tensions entre universalisme libéral (États-Unis, Union européenne) et particularismes civilisationnels (Russie, Chine, monde musulman).
La théologie politique
La thèse schmittienne de la théologie politique (« tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés ») continue à structurer plusieurs débats contemporains :
- Sur le retour du religieux dans la politique mondiale.
- Sur les fondements théologiques implicites du libéralisme.
- Sur les fondements théologiques implicites du communisme et du nazisme (analyses d'Eric Voegelin, Hans Blumenberg).
Les controverses contemporaines
La pensée de Schmitt continue à faire l'objet de controverses intenses dans la philosophie politique contemporaine.
Le débat sur la séparabilité
Le débat fondamental porte sur la possibilité de séparer la pensée de Schmitt de son engagement nazi :
- Position « séparabiliste » : la pensée de Schmitt est valide en elle-même, indépendamment de ses choix politiques. Elle fournit des outils conceptuels précieux pour analyser le politique contemporain.
- Position « inséparabiliste » : la pensée de Schmitt est intrinsèquement liée à son engagement nazi. Son décisionnisme contient en germe la justification de tout pouvoir arbitraire, et donc du nazisme. La lire sans critique radicale, c'est risquer de reproduire ses dérives.
- Position « critique » (la plus largement partagée aujourd'hui) : il faut lire Schmitt sans le renier, mais en gardant constamment à l'esprit son engagement nazi et son refus de regret. La lecture critique permanente est la seule manière éthiquement responsable d'aborder cette œuvre.
Le débat sur l'antisémitisme
Plusieurs études récentes (notamment Raphael Gross, Carl Schmitt and the Jews, 2007 ; Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt, 2005) ont montré que l'antisémitisme schmittien n'était pas un détail biographique, mais une dimension structurante de sa pensée durant la période nazie. Cette redécouverte critique a transformé la lecture contemporaine de Schmitt.
Le débat sur le « schmittisme de gauche »
L'utilisation de Schmitt par des penseurs de gauche (Mouffe, Laclau, Žižek, Agamben) a fait l'objet de critiques. Pour certains (notamment Habermas), cette mobilisation à gauche d'un penseur fasciste est dangereuse, car elle reproduit involontairement des logiques anti-démocratiques. Pour d'autres (Mouffe elle-même), il s'agit d'un usage critique qui ne reproduit pas les conclusions politiques de Schmitt mais utilise ses outils analytiques.
Une influence durable et problématique
Au-delà des controverses, l'influence de Schmitt apparaît aujourd'hui durable et multiforme. Plusieurs caractéristiques de sa pensée la rendent particulièrement précieuse pour notre temps :
- Sa lucidité analytique sur les dimensions agonistiques du politique, que la philosophie libérale tend à occulter.
- Sa profondeur conceptuelle : ses concepts (décisionnisme, état d'exception, ami/ennemi, théologie politique, nomos) continuent à structurer la théorie politique contemporaine.
- Son caractère provocateur : Schmitt force à penser le politique au-delà des consensus institutionnels établis, ce qui peut être politiquement productif si on garde une distance critique.
Mais cette fécondité ne peut être séparée de la problématicité éthique de l'œuvre. Lire Schmitt aujourd'hui, c'est s'engager dans un dialogue exigeant avec un penseur qui a mis sa lucidité intellectuelle au service d'un régime criminel, et qui n'a jamais regretté ce service. Cette tension ne peut être résolue par une condamnation morale simple (qui ferait perdre les bénéfices analytiques de l'œuvre), ni par une admiration intellectuelle naïve (qui occulterait la responsabilité éthique). Elle exige une lecture critique permanente, attentive à l'articulation entre les analyses et les engagements.
Cette discipline critique est probablement, paradoxalement, l'un des legs philosophiques les plus importants de Schmitt. Nous obliger à penser le rapport entre intelligence intellectuelle et responsabilité politique, entre lucidité analytique et complaisance idéologique, est une tâche essentielle de la philosophie politique contemporaine. Et la lecture de Schmitt, dans toute sa complexité éthique et intellectuelle, reste l'un des meilleurs exercices pour cette discipline critique. Elle nous rappelle que la philosophie n'est jamais innocente, et que la responsabilité de penser bien est inséparable de la responsabilité d'agir justement.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Julien Freund, L'Essence du politique, Sirey, 1965 (rééd. Dalloz, 2004). Synthèse française inspirée de Schmitt, par l'un de ses principaux passeurs.
- Olivier Beaud, préfaces à plusieurs traductions françaises de Schmitt (notamment Théorie de la Constitution, PUF, 1993).
- Hugo Bertillot, Schmitt et Strauss, CNRS Éditions, 2011. Comparaison philosophique éclairante.
- Jean-Claude Monod, La Querelle de la sécularisation. Théologie politique et philosophies de l'histoire de Hegel à Blumenberg, Vrin, 2002. Inclut une analyse approfondie de Schmitt.
Études critiques
- Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt. La justification des lois de Nuremberg du 15 septembre 1935, PUF, 2005. Analyse rigoureuse du rapport entre la pensée et l'engagement nazi.
- Yves-Charles Zarka (dir.), Carl Schmitt ou le mythe du politique, PUF, 2009. Recueil d'études critiques.
- Raphael Gross, Carl Schmitt and the Jews, University of Wisconsin Press, 2007. Étude détaillée de l'antisémitisme schmittien.
- Daniel Lindenberg, Le Procès des Lumières. Essai sur la mondialisation des idées, Le Seuil, 2009. Examen critique de la fortune contemporaine de Schmitt.
- Renato Cristi, Carl Schmitt and Authoritarian Liberalism. Strong State, Free Economy, University of Wales Press, 1998. Lecture critique du « libéralisme autoritaire » schmittien.
Études philosophiques approfondies
- Jan-Werner Müller, A Dangerous Mind. Carl Schmitt in Post-War European Thought, Yale UP, 2003. Étude rigoureuse de la réception européenne de Schmitt.
- Heinrich Meier, Carl Schmitt and Leo Strauss. The Hidden Dialogue, University of Chicago Press, 1995. Sur le dialogue Schmitt-Strauss.
- Heinrich Meier, La Leçon de Carl Schmitt. Quatre chapitres sur la différence entre la théologie politique et la philosophie politique, Cerf, 2014. Distinction conceptuelle importante.
- Carlo Galli, Genealogia della politica. Carl Schmitt e la crisi del pensiero politico moderno, Il Mulino, 1996. Étude italienne majeure.
Sur la théologie politique
- Jacob Taubes, La Théologie politique de Paul, Le Seuil, 1999 (1987). Dialogue posthume de Taubes avec Schmitt.
- Erik Peterson, Le Monothéisme comme problème politique, Bayard, 2007 (1935). La critique fondatrice de la théologie politique schmittienne.
- Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes, Gallimard, 1999 (1966). Critique de la thèse schmittienne de la sécularisation.
- Jean-Claude Monod, La Querelle de la sécularisation, Vrin, 2002.
Sur l'état d'exception et le décisionnisme
- Giorgio Agamben, État d'exception. Homo sacer, Le Seuil, 2003. L'analyse contemporaine la plus influente du concept schmittien.
- Giorgio Agamben, Le Règne et la gloire. Pour une généalogie théologique de l'économie et du gouvernement, Le Seuil, 2008.
- Wendy Brown, Walled States, Waning Sovereignty, Zone Books, 2010. Application des analyses schmittiennes aux frontières contemporaines.
Sur la démocratie agonistique
- Chantal Mouffe, Le Politique et ses enjeux. Pour une démocratie plurielle, La Découverte, 1994.
- Chantal Mouffe, Le Paradoxe démocratique, Beauchesne, 2000.
- Chantal Mouffe, L'Illusion du consensus, Albin Michel, 2016.
- Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Albin Michel, 2018.
Sur le nomos et la géopolitique
- Carlo Galli, Lo sguardo di Giano. Saggi su Carl Schmitt, Il Mulino, 2008.
- Mathias Eichhorn, Es wird regiert ! Der Staat im Denken Karl Barths und Carl Schmitts, Duncker & Humblot, 1994.
Schmitt et ses correspondants
- Schmitt-Taubes, Correspondance et autres écrits, Hermann, 2005. Correspondance fascinante entre Schmitt et le philosophe juif Jacob Taubes.
- Schmitt-Kojève, Correspondance, Hermann, 2008.
- Schmitt-Jünger, Correspondance, Hermann, 2006.
Œuvres de Schmitt disponibles en français
Œuvres majeures
- La Notion de politique. Théorie du partisan, traduction Marie-Louise Steinhauser, préface de Julien Freund, Calmann-Lévy, 1972 (rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1992). À lire en priorité.
- Théologie politique. 1922, 1969, traduction Jean-Louis Schlegel, Gallimard, 1988. À lire en priorité.
- Parlementarisme et démocratie, traduction Jean-Louis Schlegel, Le Seuil, 1988.
- Théorie de la Constitution, traduction Lilyane Deroche, PUF, 1993.
- Les Trois Types de pensée juridique, traduction Mira Köller et Dominique Séglard, PUF, 1995.
- La Dictature, traduction Mira Köller et Dominique Séglard, Le Seuil, 2000.
- Le Nomos de la Terre, traduction Lilyane Deroche-Gurcel, PUF, 2001 (rééd. coll. « Quadrige »).
- Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes, traduction Denis Trierweiler, Le Seuil, 2002.
- Catholicisme romain et forme politique, traduction Marie-Louise Steinhauser, Le Seuil, 2017.
- Romantisme politique, traduction Pierre Linn, Valois, 1928 (rééd. Vrin, 1985).
- Légalité et légitimité, traduction William Gueydan de Roussel, Maison du livre français, 1936 (rééd. Bibliothèque Économica, 2007).
Œuvres mineures et essais
- Du politique. « Légalité et légitimité » et autres essais, Pardès, 1990.
- La Visibilité de l'Église, La Tyrannie des valeurs, Hamlet ou Hécube, Hermann, 2010.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Carl Schmitt », plato.stanford.edu. Article rigoureux qui aborde de front les questions éthiques.
- Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu), article « Carl Schmitt ».
- Carl Schmitt Gesellschaft : société savante allemande consacrée à Schmitt, carl-schmitt.de.
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder Schmitt, plusieurs entrées sont possibles, selon le niveau et les centres d'intérêt :
- Pour découvrir Schmitt : commencer par La Notion de politique (Flammarion, 1992). C'est l'œuvre la plus accessible et la plus représentative. Lire la préface de Julien Freund, qui contextualise.
- Pour la profondeur philosophique : lire Théologie politique (Gallimard, 1988). Bref mais dense.
- Pour la dimension géopolitique : lire Le Nomos de la Terre (PUF, 2001). Œuvre plus longue, mais essentielle pour comprendre la pensée du droit international schmittien.
- Pour la critique du parlementarisme : Parlementarisme et démocratie (Le Seuil, 1988).
- Pour une introduction critique française : Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (PUF, 2005). Essentiel pour comprendre le rapport entre la pensée et l'engagement nazi.
- Pour la réception contemporaine : Jan-Werner Müller, A Dangerous Mind. Carl Schmitt in Post-War European Thought (Yale UP, 2003).
Note pratique : comment lire Schmitt aujourd'hui
Lire Carl Schmitt aujourd'hui pose des questions éthiques particulières. Plusieurs conseils :
- Lire avec un contexte biographique précis : ne jamais oublier que Schmitt a adhéré au NSDAP en mai 1933, qu'il a été le « juriste officiel du IIIe Reich » entre 1933 et 1936, qu'il a publié des textes antisémites explicites, et qu'il n'a jamais exprimé le moindre regret après 1945. Ce contexte n'invalide pas la lecture, mais il conditionne son interprétation.
- Lire en dialogue avec les critiques : ne pas se contenter de la lecture des œuvres schmittiennes, mais la compléter par la lecture des critiques (Karl Löwith, Erik Peterson, Jürgen Habermas, Yves-Charles Zarka, Raphael Gross). Cette lecture dialectique est essentielle.
- Distinguer analyses et engagements : Schmitt fournit des outils analytiques précieux (état d'exception, distinction ami/ennemi, théologie politique, nomos). Ces outils peuvent être utilisés sans nécessairement adopter les engagements politiques de leur auteur. Mais cette séparation elle-même n'est pas évidente : il faut interroger en permanence si les outils sont vraiment séparables des engagements qu'ils ont servis.
- Lire avec vigilance critique permanente : Schmitt est un penseur d'une lucidité remarquable, mais cette lucidité a été mise au service de causes criminelles. Sa lecture exige une vigilance critique permanente, qui ne cède ni à l'admiration intellectuelle naïve, ni à la condamnation morale simpliste.
- Lire pour penser le présent : Schmitt est précieux pour penser les crises politiques contemporaines (montée des populismes, états d'exception permanents, polarisation politique, transformations géopolitiques). Mais cette pertinence présente exige aussi une distance critique : ne pas appliquer Schmitt mécaniquement, mais en faire un interlocuteur pour la pensée politique d'aujourd'hui.
Schmitt offre une discipline intellectuelle exigeante. Lire Schmitt aujourd'hui, c'est s'engager dans un dialogue critique avec une pensée d'une profondeur rare, mais aussi d'une problématicité éthique intense. Cette tension fait partie intégrante de l'expérience de lecture, et elle ne peut pas être dissoute par des solutions faciles.
Au-delà des positions particulières qu'on peut accepter ou rejeter, l'œuvre de Carl Schmitt nous oblige à penser le rapport entre intelligence intellectuelle et responsabilité politique, entre lucidité analytique et complaisance idéologique. Cette discipline du rapport critique est probablement la contribution la plus précieuse, et la plus paradoxale, que la lecture de Schmitt peut nous apporter aujourd'hui. Elle nous rappelle que la pensée politique n'est jamais innocente, et que la responsabilité de penser bien est inséparable de la responsabilité d'agir justement. Cette leçon, que Schmitt lui-même a méconnue, reste l'un des bénéfices les plus durables que sa lecture peut nous apporter, à condition d'être faite avec la vigilance critique nécessaire.