Cordoue
Ville d'Andalousie, capitale de la Bétique romaine puis du califat d'al-Andalus. Elle a vu naître Sénèque, Averroès et Maïmonide, et fut l'un des grands lieux de transmission de l'héritage grec.
La Corduba romaine
Fondée au IIe siècle avant notre ère, Cordoue devient sous l'Empire la capitale de la province de Bétique, l'une des régions les plus riches et les plus romanisées de la péninsule. Elle possède des écoles de rhétorique réputées et une élite provinciale qui envoie ses fils faire carrière à Rome.
C'est de cette élite que sort la famille des Annaeus. Sénèque l'Ancien, rhéteur, y naît au Ier siècle avant notre ère. Son fils, Sénèque le Jeune, y naît quelques années avant le début de notre ère : précepteur puis conseiller de Néron, auteur des « Lettres à Lucilius » et de plusieurs traités moraux, il est l'une des voix majeures du stoïcisme romain. Le poète Lucain, son neveu, est également né à Cordoue. La ville fournit ainsi à Rome, en deux générations, une part notable de sa littérature philosophique et poétique.
La capitale d'al-Andalus
Après la conquête musulmane de la péninsule au début du VIIIe siècle, Cordoue devient le siège d'un émirat indépendant, puis, à partir du Xe siècle, celui d'un califat. La ville connaît alors une expansion considérable et devient l'une des plus grandes d'Europe.
La Grande Mosquée, commencée à la fin du VIIIe siècle et agrandie à plusieurs reprises, en reste le monument le plus célèbre. Mais l'essentiel, pour l'histoire des idées, tient à autre chose : les califes cordouans ont constitué des bibliothèques considérables et financé la traduction et la copie des textes grecs, persans et indiens. Les chiffres transmis par les sources anciennes sur le nombre de volumes rassemblés sont invérifiables et probablement embellis ; le fait d'une politique délibérée de collecte des savoirs ne l'est pas.
Cordoue devient ainsi l'un des points par lesquels l'héritage philosophique grec, largement perdu en Occident latin, reste accessible et continue d'être travaillé. Le juriste et écrivain Ibn Hazm, né dans la ville à la fin du Xe siècle, témoigne de la richesse de cette culture, où le droit, la théologie, la poésie et la philosophie se côtoient.
Averroès
Averroès naît à Cordoue en 1126, dans une famille de juristes malikites : son père et son grand-père y avaient exercé la charge de cadi. Il reçoit une formation complète en droit, en théologie, en médecine et en philosophie, et exercera lui-même la fonction de cadi à Séville puis à Cordoue avant de devenir médecin à la cour almohade.
Son œuvre philosophique est immense. Il consacre l'essentiel de son travail à commenter Aristote, dont il propose des paraphrases, des commentaires moyens et de grands commentaires suivis. Il défend, contre la critique qu'al-Ghazâlî avait adressée aux philosophes, la légitimité de la démarche démonstrative et soutient que la raison et la Loi révélée, correctement comprises, ne peuvent se contredire.
Sa fin est amère : accusé par des juristes hostiles, il est disgracié et ses livres sont brûlés, avant d'être partiellement réhabilité. Il meurt à Marrakech en 1198. Son influence sera surtout latine : traduits en latin au XIIIe siècle, ses commentaires font de lui, pour les universités européennes, le Commentateur par excellence, et donnent naissance à un courant averroïste que l'Église condamnera à plusieurs reprises.
Maïmonide
Maïmonide naît à Cordoue, selon la tradition en 1138, une douzaine d'années après Averroès. Sa famille appartient à la communauté juive de la ville, dont plusieurs membres avaient occupé des fonctions savantes.
Sa jeunesse est marquée par une rupture. Vers le milieu du siècle, la prise de la ville par les Almohades met fin au régime de tolérance relative dont bénéficiaient les communautés juives et chrétiennes. La famille quitte Cordoue, erre plusieurs années en Espagne et au Maghreb puis s'établit finalement en Égypte, où Maïmonide devient médecin et chef de la communauté juive. Il y meurt en 1204.
Son œuvre principale, le « Guide des égarés », rédigé en arabe, cherche à concilier la philosophie aristotélicienne et la révélation biblique. Elle exercera une influence profonde sur la pensée juive mais aussi sur la scolastique latine, notamment sur Thomas d'Aquin.
Que deux penseurs de cette envergure soient nés dans la même ville à douze ans d'intervalle est l'une des coïncidences les plus remarquables de l'histoire de la philosophie. Rien n'indique qu'ils se soient rencontrés.
Le déclin et la mémoire
Le califat se disloque au début du XIe siècle et Cordoue perd son rang au profit d'autres cités. Elle est prise par le roi de Castille en 1236 et cesse d'être un centre intellectuel de premier plan.
La mémoire du lieu fait aujourd'hui l'objet de discussions. On a longtemps présenté al-Andalus comme un modèle de coexistence harmonieuse entre musulmans, juifs et chrétiens. Des historiens contestent cette image, en rappelant le statut juridiquement subordonné des non-musulmans, les périodes de persécution et la part d'idéalisation rétrospective dans le récit. D'autres soulignent qu'en comparaison de la plupart des sociétés contemporaines, les échanges intellectuels y ont été d'une intensité rare. Le débat n'est pas tranché et il déborde largement le cas de Cordoue, puisqu'il touche à l'usage politique que chaque époque fait de son passé.
Ce qui reste incontestable est plus modeste et plus solide : pendant plusieurs siècles, cette ville a été un lieu où les textes d'Aristote furent lus, traduits, commentés et transmis, à un moment où l'Occident latin les avait presque entièrement perdus.