Le Livre du ciel et du monde
Publication : 1377
Type : Traite
Analyse
Achevé en 1377, le Livre du ciel et du monde est la traduction française, accompagnée d'un long commentaire, du traité Du ciel d'Aristote. Nicole Oresme l'a composé à la demande du roi Charles V, qui lui avait déjà commandé la mise en français de l'Éthique, de la Politique et des Économiques. C'est le dernier de ces travaux et, de l'avis commun, le plus personnel : le commentaire y pèse plus lourd que le texte traduit, et il s'y écarte d'Aristote sur des points considérables.
Deux choses rendent ce livre singulier. D'abord la langue : Oresme écrit en moyen français une physique et une cosmologie qui ne s'étaient jamais dites qu'en latin, et il doit pour cela fabriquer un vocabulaire. Ensuite la méthode : il traite le texte d'Aristote comme une position à examiner, pas comme une autorité à expliquer, et il va jusqu'à construire contre lui des argumentations complètes avant de choisir, en fin de compte, de ne pas les retenir.
Un savant au service du roi
Nicole Oresme naît en Normandie vers 1320, étudie et enseigne à Paris au collège de Navarre, dont il devient le grand maître, puis mène une carrière ecclésiastique qui le conduit à l'évêché de Lisieux. Il meurt en 1382. Il appartient au milieu parisien où enseignait Jean Buridan, et sa manière de poser les problèmes en porte la marque : on examine une thèse par les cas qui l'embarrassent, on distingue ce qui est démontré de ce qui est seulement probable, et on ne confond pas ce que l'on peut imaginer sans contradiction avec ce qui est.
Sa proximité avec Charles V explique la commande. Le roi voulait une bibliothèque française, accessible à des lecteurs qui ne lisaient pas le latin, et faisait de la traduction un instrument de gouvernement autant que de savoir. Oresme n'est pas un traducteur docile : il profite de la position pour écrire, sous couvert de glose, une œuvre à lui.
La question de la rotation de la Terre
Le passage le plus célèbre du livre se trouve au second livre. Oresme s'y demande si l'on peut démontrer que la Terre est immobile au centre du monde, et le ciel en mouvement autour d'elle, plutôt que l'inverse.
Il commence par l'argument décisif, et il est d'une grande modernité : aucune observation ne peut trancher. Si la Terre tournait d'un mouvement quotidien et que le ciel fût au repos, tout nous apparaîtrait exactement comme nous le voyons, car nous jugeons du mouvement par comparaison et nous ne percevons pas celui dont nous participons. Il prend l'exemple de deux observateurs, l'un sur la Terre, l'autre dans le ciel, et montre que chacun attribuerait le mouvement à l'autre.
Il examine ensuite les objections. L'une d'elles, la plus forte, est celle de la flèche tirée vers le haut : si la Terre tournait, la flèche devrait retomber loin derrière. Oresme répond que l'air et la flèche participent du mouvement de la Terre, de sorte que le trait conserve en montant le déplacement qu'il avait reçu. Il traite de même l'argument des vents. Puis il fait valoir des considérations d'économie : il est plus simple de faire tourner le petit que l'immense, et il est plus convenable que le mouvement soit dans la partie la plus basse de l'univers.
Et c'est alors qu'il conclut contre ce qu'il vient d'établir. Nonobstant tout cela, écrit-il, chacun tient et il tient lui-même que le ciel se meut et non la Terre. Il ajoute une raison qui a fait couler beaucoup d'encre : ses arguments ont servi à montrer que l'on ne peut pas démontrer par la raison naturelle les articles que la foi reçoit, et qu'inversement les raisons alléguées contre eux ne démontrent rien non plus.
Comment lire ce renversement
Trois lectures circulent. La première y voit une prudence de circonstance : Oresme pense ce qu'il a démontré et se protège. La deuxième, aujourd'hui dominante parmi les médiévistes, le prend au mot : il a fait un exercice de dialectique, dont le résultat est négatif et porte sur la portée de la raison, non sur l'astronomie ; établir que deux hypothèses sauvent également les apparences, c'est précisément montrer qu'aucune n'est démontrable. La troisième souligne qu'il manquait à Oresme ce qui, deux siècles plus tard, fera la différence : des raisons positives de préférer la Terre mobile, et pas seulement l'absence de raisons contraires.
Quoi qu'on en pense, le texte interdit deux erreurs symétriques. Faire d'Oresme un précurseur de Copernic ignore sa conclusion ; n'y voir qu'un aristotélicien ordinaire ignore ses deux cents pages d'arguments. Ce qu'il a réellement établi est plus intéressant qu'une anticipation : la possibilité de deux descriptions équivalentes du même phénomène, et la distinction entre ce qui est démontré et ce qui est tenu.
La pluralité des mondes
L'autre grand écart avec Aristote concerne l'unicité du monde. Aristote la tenait pour démontrée. Oresme soutient que Dieu pourrait créer d'autres mondes, qu'il n'y a pas de contradiction dans cette supposition, et il examine sérieusement ce que serait un univers ainsi multiplié. Puis il conclut, ici encore, qu'en fait il n'y a qu'un monde.
Le mouvement est le même que pour la rotation terrestre : élargir le champ de ce qui est pensable sans contradiction, puis distinguer ce champ de celui de ce qui est. Ce geste, répété par plusieurs maîtres du XIVe siècle, a eu une portée considérable. Il a desserré l'étreinte de la physique aristotélicienne non en la réfutant, mais en montrant qu'elle n'était pas nécessaire.
Contre l'astrologie
Oresme est l'un des adversaires les plus fermes de l'astrologie judiciaire de son siècle, et le Livre du ciel porte la trace de ce combat. Son argument le plus original ne vient pas de la théologie mais des mathématiques : il a soutenu, dans un traité distinct consacré à la commensurabilité des mouvements célestes, qu'il est vraisemblable que les rapports entre ces mouvements soient irrationnels. S'il en est ainsi, aucune configuration du ciel ne se répète jamais exactement, et la prétention de l'astrologue à inférer de conjonctions passées des effets futurs perd son fondement. Attaquer l'astrologie par l'incommensurabilité plutôt que par l'interdit religieux est une manière de faire très caractéristique de lui.
La langue et la postérité
L'importance du livre pour l'histoire de la langue française est difficile à surestimer. Oresme doit nommer en français des notions qui n'avaient pas de mots, et il le fait en empruntant au latin, en calquant, en expliquant. Une part du vocabulaire savant du français lui est redevable.
Sa postérité scientifique est en revanche indirecte et longtemps restée invisible. Le texte, écrit en français pour un roi, a circulé en peu de copies et n'a pas eu la diffusion universitaire des ouvrages latins. Il a fallu attendre les travaux de Pierre Duhem, au début du XXe siècle, pour que les thèses d'Oresme reviennent dans l'histoire des sciences, et l'édition critique procurée par Albert Menut et Alexander Denomy, en 1968, pour que le texte soit véritablement disponible. Duhem a défendu une thèse forte, celle d'une continuité entre les physiciens parisiens du XIVe siècle et la science du XVIIe : elle a été discutée, nuancée, parfois rejetée, et c'est en grande partie sur le Livre du ciel et du monde que le débat s'est joué.