Nicole Oresme

vers 1320-1325 - 11 juillet 1382 🇫🇷 française 13 min de lecture

Difficulté : 4/5

Normand devenu conseiller de Charles V, Nicole Oresme a mis la philosophie d'Aristote en français, inventé une manière de dessiner le changement et montré qu'on ne pouvait pas réfuter la rotation de la Terre.

Biographie

Nicole Oresme naît vers 1320-1325 dans le diocèse de Bayeux, en Normandie. La tradition le fait venir du village d'Allemagne, aujourd'hui Fleury-sur-Orne, près de Caen, sans que l'on puisse l'établir fermement. Sa famille est modeste, ce que suggèrent les bourses dont il bénéficie ensuite.

Paris, le collège de Navarre

Il est maître ès arts de l'université de Paris en 1341 ou 1342 et enseigne vraisemblablement la philosophie dans les années qui suivent. En 1348, son nom figure sur une liste de boursiers en théologie du collège de Navarre, l'un des établissements les plus prestigieux de l'université. Il y devient grand maître en 1356 et conserve la charge jusqu'en 1362, ce qui suppose un doctorat en théologie obtenu avant cette date.

Contrairement à Jean Buridan, resté toute sa vie dans la faculté des arts, Oresme franchit donc le seuil des facultés supérieures. Sa carrière s'en trouve orientée vers l'Église et vers la cour.

Au service de Charles V

À partir de 1362, Oresme sert le dauphin Charles, régent du royaume, puis roi sous le nom de Charles V. Les bénéfices suivent : chanoine de Rouen en 1362, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris en 1363, doyen du chapitre de Rouen en 1364.

C'est pour ce roi lettré, soucieux de constituer une bibliothèque en langue vulgaire, qu'Oresme entreprend de traduire Aristote en français. L'entreprise est considérable : il ne dispose d'aucun vocabulaire philosophique français et doit en forger une partie, en important du latin des mots qui nous sont devenus ordinaires. Le roi lui commande aussi des écrits contre l'astrologie, dont la cour raffolait et dont Oresme redoutait l'influence sur les décisions politiques.

Évêque de Lisieux

Élu évêque de Lisieux en 1377, il est consacré en 1378 et réside dans son diocèse les dernières années de sa vie. Il meurt le 11 juillet 1382, trois ans avant que l'université de Paris ne s'engage dans les querelles du Grand Schisme.

Son œuvre scientifique et philosophique est donc presque entièrement antérieure à son épiscopat, et une large part a été écrite dans l'exercice ordinaire de l'enseignement et du service royal, non dans la retraite d'un savant.

Pensée principale

Oresme est un auteur difficile à ranger, parce qu'il travaille simultanément sur des terrains que nous avons séparés : la géométrie, la cosmologie, la monnaie, la critique de la divination et la langue. Un fil les relie pourtant, celui de la mesure et de ses limites.

Dessiner le changement

Sa contribution la plus durable est une idée de représentation. Pour décrire une qualité qui varie, la chaleur d'un corps, la vitesse d'un mobile, la charité d'une âme, Oresme propose de la figurer par une surface : une ligne horizontale, la longitudo, porte l'étendue ou la durée, et des segments verticaux, la latitudo, portent l'intensité en chaque point.

Un mouvement de vitesse constante donne alors un rectangle, un mouvement uniformément accéléré un triangle rectangle. L'intérêt n'est pas décoratif : la figure devient un instrument de preuve. Oresme établit ainsi le théorème dit de la vitesse moyenne, découvert à Oxford dans les années 1330, selon lequel un corps uniformément accéléré parcourt la même distance qu'un corps animé pendant le même temps de sa vitesse médiane. Sa démonstration consiste à montrer que le triangle et le rectangle correspondants ont même aire.

On a vu dans ces diagrammes l'ancêtre de la géométrie analytique et des graphiques de fonction. La prudence s'impose : Oresme ne dispose ni de la notion de fonction ni d'un système de coordonnées au sens de Descartes. Il invente néanmoins une écriture du changement là où la philosophie naturelle ne savait que le classer.

La Terre tourne-t-elle ?

Dans le Livre du ciel et du monde, Oresme examine l'hypothèse d'une rotation quotidienne de la Terre sur elle-même et réfute un à un les arguments avancés contre elle. Si tout tournait avec nous, nous ne sentirions rien, et aucune observation disponible ne permet de distinguer une Terre immobile sous un ciel tournant d'une Terre tournant sous un ciel immobile. Puis, l'examen terminé, il conclut à l'immobilité de la Terre.

Cette conclusion a longtemps été lue comme une reculade devant l'autorité. Elle se comprend mieux autrement : Oresme montre que la question n'est pas tranchable par les moyens de la raison naturelle et qu'il faut donc s'en tenir à ce que l'Écriture et la tradition enseignent. L'intérêt philosophique du passage tient précisément à cette dissociation entre ce qui est démontrable et ce qui est tenu.

Contre l'astrologie

Oresme combat l'astrologie sur deux fronts. Religieusement, elle attribue aux astres ce qui revient à la providence et à la liberté humaine. Scientifiquement, il avance un argument plus original : les rapports entre les vitesses des mouvements célestes sont très probablement incommensurables, c'est-à-dire sans mesure commune. Si c'est le cas, aucune configuration ne se reproduit exactement et les prédictions fondées sur le retour des conjonctions perdent leur fondement.

Il ajoute une critique que nous dirions psychologique : beaucoup de phénomènes qu'on croit merveilleux viennent des dispositions de celui qui les observe, et un prince mal conseillé par les astres prend de mauvaises décisions.

La monnaie n'appartient pas au prince

Son traité sur la monnaie soutient une thèse politique forte : la monnaie appartient à la communauté qui l'emploie, non au souverain qui la frappe. Celui-ci n'a donc pas le droit d'en altérer le poids ni le titre pour son profit, car il s'enrichirait de ce qui n'est pas à lui et ruinerait les échanges. Oresme décrit au passage le mécanisme qui veut que la mauvaise monnaie chasse la bonne, que l'on nomme aujourd'hui loi de Gresham.

On tient souvent ce texte pour le premier traité d'économie monétaire au sens moderne. Il reste avant tout un traité de droit et de morale politique, où la question de la monnaie sert à poser celle des bornes du pouvoir royal.

Philosopher en français

Il faut enfin compter la langue parmi ses apports. En traduisant Aristote pour Charles V, Oresme a dû créer ou acclimater des centaines de termes, et il explique souvent ses choix dans des gloses. Il fait ainsi de la philosophie un objet lisible hors du latin, et donc hors de l'université, ce qui est en soi une décision philosophique.

Œuvres majeures

L'œuvre d'Oresme se partage entre des traités latins issus de l'enseignement et des livres français écrits pour la cour. Peu de ces textes sont datés avec certitude.

Traité des configurations des qualités et des mouvements

Le Tractatus de configurationibus qualitatum et motuum est le texte où Oresme expose sa méthode de représentation géométrique de l'intensité. On y trouve la démonstration du théorème de la vitesse moyenne, mais aussi des applications bien au-delà de la physique, puisque la méthode sert à figurer des degrés de douleur, de beauté ou de perfection morale.

Traité des rapports de rapports

Le De proportionibus proportionum s'attaque aux proportions irrationnelles, à la suite de la loi exponentielle du mouvement proposée par Thomas Bradwardine à Oxford. Oresme y développe un maniement des exposants fractionnaires et conclut qu'un rapport entre deux grandeurs prises au hasard est probablement irrationnel. Cette conclusion mathématique sert ensuite d'arme contre l'astrologie.

Le Livre du ciel et du monde

Achevé en 1377 pour Charles V, cet ouvrage traduit le Traité du ciel d'Aristote et l'accompagne de gloses souvent plus longues que le texte. C'est là que se trouvent la discussion sur la rotation de la Terre, des remarques sur la pluralité possible des mondes et une critique serrée de plusieurs thèses cosmologiques reçues.

Traité des monnaies

Le De origine, natura, jure et mutationibus monetarum, dont Oresme a donné lui-même une version française sous le titre Traictié de la première invention des monnoies, examine à qui appartient la monnaie et ce que le prince peut en faire. L'ouvrage a été écrit autour des années 1350, dans un royaume où les mutations monétaires étaient devenues un mode de financement de la guerre.

Livre de divinacions

Écrit en français pour la cour, ce traité démonte les prétentions de l'astrologie judiciaire, de la géomancie et des autres arts divinatoires. Oresme y distingue ce que l'astronomie peut légitimement prévoir, les éclipses par exemple, de ce qu'aucune science ne saurait annoncer, à commencer par les décisions des hommes.

Traductions d'Aristote

Le Livre de Ethiques, le Livre de Politiques et le Livre de Yconomique ont été commandés par Charles V. Ces traductions commentées sont des documents de premier ordre pour l'histoire de la langue philosophique française et pour l'histoire de la pensée politique, Oresme profitant des gloses pour dire son avis sur le gouvernement et sur la tyrannie.

Postérité et influence

La postérité d'Oresme a connu une longue éclipse avant une réévaluation récente.

Une diffusion manuscrite limitée

Ses traités latins ont circulé dans les universités, mais moins massivement que les manuels de Buridan. Le Livre du ciel et du monde, écrit en français pour un seul lecteur royal, n'a connu qu'une poignée de copies. Ses diagrammes de qualités, en revanche, ont été repris en Italie et en Europe centrale aux XVe et XVIe siècles, souvent sans son nom.

Oresme et la science moderne

Au début du XXe siècle, Pierre Duhem a fait d'Oresme l'un des héros de sa thèse sur les origines médiévales de la science classique, allant jusqu'à le présenter comme un précurseur de Copernic et de Descartes. La recherche postérieure, notamment celle de Marshall Clagett et d'Edward Grant, a confirmé l'importance technique de ses travaux tout en refusant cette généalogie directe. Oresme n'a pas soutenu que la Terre tourne : il a soutenu qu'on ne pouvait pas démontrer qu'elle ne tourne pas, ce qui est une autre affaire.

L'économie monétaire

Son traité des monnaies a été redécouvert par les économistes du XIXe siècle, qui y ont vu un fondateur. Il est aujourd'hui régulièrement cité dans les histoires de la pensée économique, à côté de la scolastique espagnole, comme l'un des premiers textes à traiter la monnaie comme un objet d'analyse autonome et comme une institution publique.

La langue

Sa postérité la moins visible est peut-être la plus large. Les lexicographes créditent Oresme de la première attestation française de nombreux termes savants. Quiconque emploie aujourd'hui en français le vocabulaire ordinaire de la philosophie morale et politique hérite, pour partie, du travail de nomenclature entrepris pour Charles V.

Un nom qui circule peu

Le nom d'Oresme reste cependant moins connu que ses idées, et il manque encore une édition française complète et facilement accessible de ses œuvres. Plusieurs de ses traités ne sont lisibles que dans des éditions critiques savantes, parfois uniquement en latin, ce qui limite sa présence dans l'enseignement.

Controverses et débats

Jusqu'où va la modernité d'Oresme ?

C'est le débat central. Pierre Duhem a fait de lui un précurseur de la science classique, lecture reprise avec nuances par Marshall Clagett. Edward Grant et d'autres ont insisté sur ce qui l'en sépare : Oresme raisonne dans un univers fini, hiérarchisé, où les qualités sont des réalités et non des grandeurs mesurables au sens physique. Les deux camps lisent les mêmes pages et ne s'accordent pas sur ce qu'il faut y entendre.

Que vaut la conclusion sur l'immobilité de la Terre ?

Certains interprètes y voient une soumission prudente à l'autorité religieuse, d'autres une position épistémologique cohérente, celle d'un auteur qui distingue soigneusement le démontrable du croyable. La question reste ouverte, d'autant qu'Oresme emploie ailleurs des procédés semblables : exposer une hypothèse avec force, puis refuser de conclure.

Oresme élève de Buridan ?

La filiation est souvent affirmée. Les archives l'établissent mal : Oresme appartient à la même génération parisienne et travaille les mêmes questions, mais aucun document connu ne le montre élève de Buridan. Mieux vaut parler d'un milieu commun que d'un lien de maître à disciple.

Un auteur de philosophie ou d'histoire des sciences ?

La répartition disciplinaire moderne le dessert. Les historiens des sciences l'étudient pour ses mathématiques, les médiévistes pour ses traductions et sa philosophie politique, et les deux lectures se croisent peu. Plusieurs chercheurs plaident pour une approche unifiée, en montrant que la critique de l'astrologie, l'incommensurabilité des mouvements célestes et la théorie de la monnaie relèvent d'une même interrogation sur ce que l'on peut mesurer et prévoir.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

Le Livre du ciel et du monde est disponible dans l'édition d'Albert D. Menut et Alexander J. Denomy, avec le texte français d'Oresme et une traduction anglaise en regard, chez University of Wisconsin Press. Le Traité des monnaies a été plusieurs fois édité et traduit, et le texte français d'Oresme est accessible pour un lecteur un peu patient. Pour le Traité des configurations, l'édition de référence est celle de Marshall Clagett, Nicole Oresme and the Medieval Geometry of Qualities and Motions.

Pour situer l'auteur

L'article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy consacré à Oresme donne une synthèse à jour et une bibliographie fournie. Du côté francophone, les travaux de Stefano Caroti et de Jean Celeyrette, pour partie accessibles sur Persée et OpenEdition, permettent d'entrer dans la physique parisienne du XIVe siècle.

Pour les mathématiques et la physique

Marshall Clagett, The Science of Mechanics in the Middle Ages, reste l'ouvrage de référence sur le théorème de la vitesse moyenne et sa démonstration géométrique. Edward Grant a édité et commenté le De proportionibus proportionum et le Tractatus de commensurabilitate.

Pour la monnaie et la politique

Les histoires de la pensée économique médiévale, celle d'Odd Langholm notamment, replacent le traité des monnaies dans la discussion scolastique sur le juste prix et sur l'usure. Les gloses du Livre de Politiques intéressent par ailleurs l'histoire de la réflexion sur la tyrannie.

Prolonger

Lire ensuite Jean Buridan, dont Oresme prolonge les questions sur le mouvement, et Nicolas de Cues, qui posera autrement la question du centre et des limites de l'univers.

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