Jean Buridan
Maître ès arts à Paris pendant près de quarante ans, Jean Buridan a réorganisé la logique scolastique et préparé, avec sa théorie de l'impetus, la physique qui viendra après lui.
Biographie
Jean Buridan naît vers 1300 à Béthune ou dans ses environs, dans une famille sans fortune. On ne sait presque rien de son enfance, et les quelques certitudes dont nous disposons viennent des archives universitaires parisiennes plutôt que de récits biographiques.
Un boursier devenu maître
Il arrive jeune à Paris, où il est accueilli au collège du Cardinal Lemoine, une fondation destinée aux étudiants pauvres. Il y suit le cursus des arts puis obtient la maîtrise et la licence d'enseigner au milieu des années 1320. C'est le point de départ d'une carrière qui tiendra tout entière dans la faculté des arts, ce qui mérite d'être souligné : Buridan n'a jamais poursuivi de doctorat en théologie, en droit ni en médecine, les trois facultés supérieures vers lesquelles les meilleurs maîtres se tournaient habituellement.
Il reste par ailleurs clerc séculier et n'entre dans aucun ordre religieux. Cette double particularité, un enseignant de philosophie qui ne devient ni théologien ni frère, explique une partie de sa liberté intellectuelle. Il vit de bénéfices ecclésiastiques, et un document de 1349 le range parmi les maîtres capables de subsister sans l'aide de l'université.
Une autorité institutionnelle
Ses collègues l'élisent recteur de l'université de Paris à deux reprises, en 1328 puis en 1340. La fonction était brève, souvent trimestrielle, mais elle désigne l'homme de confiance d'une communauté. Buridan apparaît aussi dans les actes comme négociateur et comme examinateur, autrement dit comme une figure centrale de la vie corporative parisienne, et non comme un penseur solitaire.
Son enseignement consistait pour l'essentiel à commenter Aristote devant des étudiants qui préparaient le même examen que lui quelques années plus tôt. Plusieurs de ses commentaires existent en versions successives, signe d'une reprise continue du même cours au fil des décennies. Cette pratique de l'école, répétitive et collective, est le milieu dans lequel sa pensée s'est formée.
Une mort mal datée
Buridan apparaît vivant pour la dernière fois dans un document de 1358. L'un de ses bénéfices est réattribué en 1361, ce qui conduit la plupart des historiens à placer sa mort entre ces deux dates, sans qu'aucune source ne permette de trancher. Les récits plus tardifs qui le font exiler ou noyer dans la Seine relèvent de la légende, comme l'anecdote qui le montre amant de la reine de Navarre.
La postérité lui a d'ailleurs attribué un âne qui ne figure dans aucun de ses écrits, et a préféré ce fabliau aux quarante années de travail dont les manuscrits portent la trace.
Pensée principale
La pensée de Buridan se tient dans un cadre aristotélicien qu'il n'a jamais voulu quitter, et c'est de l'intérieur de ce cadre qu'il le déforme. Trois chantiers permettent de l'approcher : la logique des termes, la physique du mouvement et la psychologie du choix.
La logique comme analyse des termes
Buridan appartient à ce que l'on appelle la logique terministe. Son unité d'analyse n'est ni l'idée ni la chose, mais le terme, c'est-à-dire le mot pris dans son fonctionnement à l'intérieur d'une proposition. Demander ce que signifie « homme » n'a pour lui pas de sens hors d'un énoncé : il faut demander de quoi « homme » tient la place dans telle phrase précise. Cette opération s'appelle la supposition.
Là où ses prédécesseurs distinguaient trois ou quatre types de supposition, Buridan n'en garde que deux : la supposition personnelle, quand le terme tient la place des choses dont il se dit, et la supposition matérielle, quand il se désigne lui-même. Il écarte en particulier la supposition simple, qui faisait du terme général le représentant d'une nature commune existant en dehors de l'esprit. L'économie est volontaire : les termes universels n'ont pas de signifié ultime hors de la pensée, ce qui range Buridan parmi les nominalistes, mais chez lui le nominalisme ressemble moins à une doctrine sur l'être qu'à une règle de sobriété dans l'explication.
Il applique cette méthode aux énoncés qui se détruisent eux-mêmes, les insolubles, dont le cas d'école est « toute proposition est fausse ». Sa solution finale consiste à dire que toute proposition implique sa propre vérité : celle-ci implique donc quelque chose de faux et se trouve fausse à son tour, sans qu'il faille lui refuser le statut de proposition.
L'impetus
Aristote expliquait mal le mouvement du projectile. Une fois la main séparée de la pierre, qui la pousse encore ? L'air, répondait la tradition, par une sorte de relais. Buridan développe une autre réponse : le moteur imprime au corps mû une qualité intérieure, l'impetus, proportionnée à sa quantité de matière et à sa vitesse, et c'est cette qualité acquise qui continue de le mouvoir une fois le contact rompu.
L'idée n'est pas de lui seul, mais il la systématise et en tire des conséquences que ses prédécesseurs n'osaient pas. Il suggère notamment que rien n'oblige l'impetus à s'épuiser de soi-même : il ne diminue que par la résistance du milieu ou par la tendance du corps vers le bas. Appliqué aux sphères célestes, cela permet d'imaginer un mouvement qui dure sans moteur permanent. On lira plus tard dans ces pages une préfiguration de l'inertie, ce qui demande prudence : Buridan continue de penser l'impetus comme une qualité et non comme un état, et son monde reste fini.
Le choix et la volonté
Sur l'action, Buridan tient ensemble deux héritages que ses contemporains opposaient. Avec les intellectualistes, il fait du bonheur un acte de l'intelligence, la saisie la plus parfaite possible de Dieu, et il soutient que la volonté suit le jugement. Avec les volontaristes, il reconnaît à la volonté un pouvoir propre : celui de différer, de suspendre le choix et de renvoyer l'affaire à l'examen quand l'intellect juge que l'attente est préférable.
C'est cette suspension qui a rendu Buridan célèbre, et par le pire chemin. Ses critiques ont imaginé un âne placé à égale distance de deux bottes de foin identiques, incapable de choisir et mourant de faim. L'animal n'apparaît nulle part chez Buridan et ressemble à une caricature plutôt qu'à un argument. La question sérieuse qu'il recouvre reste pourtant ouverte : un choix peut-il être libre s'il ne fait que ratifier ce que l'intelligence a conclu ?
Œuvres majeures
L'œuvre de Buridan est presque entièrement liée à son enseignement. Elle se compose de commentaires d'Aristote, souvent conservés en plusieurs rédactions, et de quelques traités indépendants. Aucun de ces textes n'est daté avec certitude.
Summulae de dialectica
C'est son livre le plus ambitieux. Il part d'un commentaire des Summulae logicales de Pierre d'Espagne, le manuel de logique que tout étudiant parisien connaissait, et finit par s'en détacher pour devenir un ouvrage autonome et beaucoup plus long. Neuf traités en forment l'architecture : les propositions, les termes et leur supposition, les syllogismes, les lieux de l'argumentation, les fallacies, la démonstration, puis les sophismes. Lu aujourd'hui, l'ensemble ressemble moins à un traité qu'à un cours complet, avec ses exercices.
Sophismata
Dernier traité des Summulae, les Sophismata circulent souvent séparément. Buridan y aligne des énoncés paradoxaux et les démonte un par un. On y trouve les insolubles, mais aussi des cas qui mêlent logique et morale, comme celui du pont où Platon jure de jeter à l'eau quiconque lui dira un mensonge et où Socrate affirme : « Vous allez me jeter à l'eau. » Le recueil montre bien la manière de Buridan, qui préfère travailler sur des cas limites plutôt que d'exposer des principes.
Traité des conséquences
Ce court traité indépendant expose la théorie de l'inférence sous une forme que les historiens de la logique qualifient d'axiomatique : des règles générales posées d'abord, les cas particuliers ensuite. C'est l'un des textes qui ont le plus contribué à faire relire Buridan au XXe siècle, à l'époque où la logique formelle redécouvrait la scolastique.
Questions sur l'Éthique à Nicomaque
Ses questions sur l'Éthique à Nicomaque d'Aristote sont le lieu principal de sa réflexion morale. Il y traite du bonheur, du rapport entre savoir et vouloir, de la possibilité de la vertu hors de la foi. Le genre est scolaire, puisqu'il s'agit de questions disputées, mais la liberté de l'argumentation y est grande.
Questions sur la Physique et sur le Traité du ciel
C'est dans ces commentaires que se trouvent les pages sur l'impetus, la chute des graves et le mouvement des sphères. Buridan y examine aussi des hypothèses qu'il finit par rejeter, notamment celle d'une rotation quotidienne de la Terre. Il les expose assez sérieusement pour que ses successeurs parisiens, dont Nicole Oresme, puissent les reprendre et les pousser plus loin.
Postérité et influence
L'influence de Buridan se mesure d'abord à un fait matériel : ses manuscrits se comptent par centaines et ses Summulae ont été imprimées dès les premières décennies de l'imprimerie. Pendant deux siècles, apprendre la logique en Europe centrale a souvent voulu dire lire Buridan.
L'école parisienne
À Paris, ses successeurs immédiats prolongent son travail sur le mouvement. Albert de Saxe et Nicole Oresme reprennent l'impetus, discutent la rotation de la Terre et développent, pour Oresme, une représentation géométrique des variations d'intensité. Les historiens parlent volontiers d'une école parisienne de physique au XIVe siècle, en gardant à l'esprit que la continuité d'un enseignement n'est pas la même chose qu'une filiation de maître à disciple, que les archives établissent rarement.
Les universités d'Europe centrale
Les universités fondées au XIVe et au XVe siècle à Prague, Vienne, Cracovie, Erfurt ou Leipzig adoptent massivement ses manuels. La via moderna, l'enseignement d'inspiration nominaliste, y est largement un enseignement buridanien. C'est par ce canal que ses thèses parviennent aux générations suivantes, parfois sans que son nom soit mentionné.
Galilée et la question de l'ancêtre
Au début du XXe siècle, l'historien des sciences Pierre Duhem a vu dans l'impetus l'origine de la mécanique moderne et a fait de Buridan et de ses successeurs les véritables précurseurs de Galilée. La thèse a été discutée depuis, et la plupart des spécialistes la jugent trop généreuse : l'impetus reste une qualité imprimée dans le corps, là où l'inertie décrit un état qui n'a besoin d'aucune cause. Reconnaître la distance ne diminue pas Buridan, elle l'empêche seulement de servir d'ancêtre commode.
Une redécouverte par la logique
Sa deuxième postérité est récente. À partir du milieu du XXe siècle, les logiciens qui s'intéressaient à la sémantique et aux paradoxes ont trouvé dans les Sophismata et le Traité des conséquences une matière étonnamment proche de leurs propres questions. Buridan est aujourd'hui l'un des auteurs médiévaux les plus traduits et les plus commentés dans le monde anglophone, ce qui est une manière inattendue de survivre à son âne.
Controverses et débats
Les désaccords sur Buridan portent moins sur ce qu'il a écrit que sur ce qu'il convient d'en faire.
Précurseur ou aristotélicien tardif ?
La question la plus ancienne est celle ouverte par Pierre Duhem, qui faisait de l'impetus la première forme de l'inertie et de l'école parisienne du XIVe siècle le vrai commencement de la science moderne. Anneliese Maier et les historiens qui l'ont suivie ont objecté que l'impetus demeure une qualité acquise, donc une cause interne du mouvement, alors que la physique classique se passe précisément de cause pour expliquer qu'un corps continue. Les deux lectures s'accordent sur les textes et divergent sur leur portée : faut-il lire Buridan comme un seuil ou comme l'aboutissement d'une tradition ?
Quel nominalisme ?
On range Buridan parmi les nominalistes, à côté de Guillaume d'Ockham. Certains interprètes y voient une doctrine métaphysique assumée, un refus de l'existence des universaux. D'autres soutiennent qu'il s'agit chez lui d'une méthode, une exigence de parcimonie dans l'explication, et que Buridan se prononce rarement sur l'être des choses. La question n'est pas rhétorique : selon la réponse, il appartient ou non au même camp qu'Ockham.
Intellectualiste ou volontariste ?
Sa psychologie de l'action est lue dans les deux sens. Le vocabulaire qu'il emploie est celui des défenseurs de la volonté, mais le contenu de ses thèses, selon plusieurs commentateurs, reste intellectualiste : la volonté n'y fait que suivre le jugement, sauf à le suspendre. Savoir si cette suspension suffit à fonder une liberté véritable reste débattu.
L'âne
Il faut enfin redire que l'âne de Buridan ne se trouve pas chez Buridan. L'exemple le plus proche dans la tradition se lit chez Aristote, avec un homme également affamé et assoiffé. Le nom de Buridan lui a été attaché par des adversaires qui jugeaient sa théorie du choix absurde, et l'image a survécu à l'argument qu'elle visait.
Pour aller plus loin
Commencer par les textes
Les Summulae de dialectica sont accessibles en traduction anglaise intégrale par Gyula Klima (Yale University Press, 2001), qui reste la porte d'entrée la plus sûre. Les Sophismata existent également en traduction française, dans l'édition procurée par Joël Biard chez Vrin. Pour la physique, les Questions sur les huit livres de la Physique d'Aristote ne sont pas intégralement traduites en français, mais plusieurs des passages sur l'impetus sont cités et commentés dans les ouvrages ci-dessous.
Pour situer l'auteur
Joël Biard, Jean Buridan. Science et philosophie (Vrin), donne la synthèse francophone la plus accessible. Pour le contexte universitaire, l'ouvrage classique d'Olga Weijers sur les maîtres de la faculté des arts de Paris permet de comprendre à quoi ressemblait le métier de Buridan.
Pour la logique
L'introduction de Gyula Klima à sa traduction des Summulae, puis son John Buridan (Oxford University Press, 2009), sont les références les plus complètes en anglais. Le lecteur francophone intéressé par les paradoxes trouvera chez Joël Biard et Christophe Grellard plusieurs articles accessibles en ligne sur les plateformes Cairn et Persée.
Pour la physique médiévale
Les travaux d'Anneliese Maier sur la philosophie naturelle du XIVe siècle restent la discussion de référence sur l'impetus, en dialogue critique avec les thèses de Pierre Duhem dans Le Système du monde. L'article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy consacré à Buridan offre une bibliographie à jour.
Prolonger
Lire ensuite Nicole Oresme, qui reprend les questions de Buridan sur le mouvement et la rotation terrestre, et Guillaume d'Ockham, dont le nominalisme fournit l'arrière-plan de la logique buridanienne.