Jeremy Bentham
Juriste, philosophe et réformateur anglais, fondateur de l'utilitarisme. Le principe d'utilité, « le plus grand bonheur du plus grand nombre », fonde chez lui une morale et une science de la législation rationnelles.
Biographie
Jeremy Bentham naît le 15 février 1748 à Londres et y meurt le 6 juin 1832. Juriste, philosophe et réformateur social, il est le fondateur de l'utilitarisme classique. Toute sa vie fut consacrée à un projet : soumettre le droit, les institutions et la morale à un principe rationnel unique, celui de l'utilité, afin de réformer une société qu'il jugeait gouvernée par des traditions absurdes et des privilèges injustifiés.
Enfant prodige, Bentham apprend le latin très jeune et entre à l'université d'Oxford à douze ans. Destiné par son père à la carrière d'avocat, il étudie le droit, mais en conçoit vite un profond dégoût. Le droit anglais de son temps lui apparaît comme un fatras incohérent, défendu par des juristes qui ont intérêt à son obscurité. Plutôt que de l'exercer, Bentham décide de le réformer de fond en comble. Il renonce au barreau pour se consacrer à l'analyse critique des lois et à l'élaboration d'une science de la législation.
Bentham mène une existence relativement retirée, consacrée à un travail d'écriture considérable. Il produit une masse énorme de manuscrits, dont une partie seulement sera publiée de son vivant, souvent par l'intermédiaire de disciples et d'éditeurs. Il s'entoure d'un cercle de réformateurs, les « radicaux philosophiques », parmi lesquels James Mill et son fils John Stuart Mill, qui diffuseront et transformeront ses idées.
Son influence pratique fut grande : il intervient sur la réforme des prisons, du droit pénal, de la représentation politique, et inspire de nombreuses réformes du XIXe siècle. Fait insolite et révélateur de son tempérament rationaliste, Bentham légua son corps à la science et demanda qu'il soit conservé et exposé. Son squelette habillé, surmonté d'une tête de cire, son « auto-icône », est toujours conservé à l'University College de Londres, institution qu'il avait contribué à inspirer.
Pensée principale
Toute la pensée de Jeremy Bentham découle d'un principe unique, qu'il pose comme fondement de la morale et de la législation : le principe d'utilité. C'est en l'appliquant avec rigueur, sans égard pour les traditions, qu'il entend refonder l'éthique, le droit et la politique sur des bases rationnelles. Bentham est le fondateur de l'utilitarisme.
Le principe d'utilité
Bentham part d'un constat qu'il tient pour une évidence : les hommes sont gouvernés par deux maîtres souverains, le plaisir et la douleur. Toute notre conduite vise à rechercher le premier et à éviter la seconde. De ce fait, Bentham tire un principe normatif : est bon ce qui augmente le plaisir ou diminue la douleur, mauvais ce qui fait l'inverse. Le bien se mesure au bonheur produit.
Appliqué à la collectivité, ce principe donne la formule célèbre : il faut viser le plus grand bonheur du plus grand nombre. Une action, une loi, une institution sont justes dans la mesure où elles augmentent la somme totale de bonheur de tous ceux qu'elles concernent. Le critère est donc conséquentialiste : ce qui compte, ce sont les effets, mesurés au bien-être qu'ils produisent, et non la conformité à une règle ou à une tradition. Ce principe se veut clair, rationnel et applicable, à l'opposé des fictions juridiques et des justifications par la coutume que Bentham combattait.
Le calcul des plaisirs et la critique des droits naturels
Bentham pousse l'ambition rationnelle jusqu'à proposer un « calcul » du bonheur. Pour évaluer une action, on devrait pouvoir mesurer les plaisirs et les peines qu'elle produit, selon des critères comme leur intensité, leur durée, leur certitude, leur proximité, leur étendue (le nombre de personnes touchées). Ce calcul, qu'on a appelé le calcul félicifique, vise à rendre l'évaluation morale aussi objective et rigoureuse que possible. L'idée que les satisfactions de chacun comptent également, sans privilège, donne à l'utilitarisme une portée égalitaire : chacun compte pour un, personne pour plus d'un.
Cette logique conduit Bentham à une critique virulente de la notion de droits naturels, qu'il jugeait dénuée de fondement réel. Il qualifia la doctrine des droits naturels imprescriptibles de « non-sens sur des échasses », formule restée célèbre. Pour lui, les droits ne sont pas des données antérieures à la loi : ils sont créés par la loi, et la loi doit être jugée à l'aune de l'utilité. Cette position l'oppose nettement à la tradition du droit naturel, par exemple celle de Locke, et au criticisme moral de Kant, pour qui la valeur morale ne se mesure pas aux conséquences.
Œuvres majeures
L'Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) est l'œuvre la plus importante de Bentham, et le texte fondateur de l'utilitarisme. Il y expose le principe d'utilité, l'analyse des plaisirs et des peines, le calcul du bonheur, et les fondements d'une science rationnelle de la législation.
Le Fragment sur le gouvernement (1776), œuvre plus précoce, est une critique vigoureuse des juristes qui justifient le droit existant par la tradition. Bentham y affirme déjà la nécessité de juger les institutions à l'aune de leur utilité.
Bentham a laissé une masse considérable de manuscrits sur les sujets les plus divers : la réforme pénale et carcérale (avec le célèbre projet du Panopticon, un modèle de prison pensé pour une surveillance optimale), le droit civil, la procédure, l'économie, la représentation politique, la religion. Beaucoup de ces écrits n'ont été publiés qu'après sa mort, parfois longtemps après, et l'édition critique de l'ensemble de son œuvre se poursuit encore aujourd'hui.
Cette dispersion éditoriale explique que l'influence de Bentham soit passée autant par ses disciples et ses éditeurs que par ses propres livres. Le caractère souvent technique et inachevé de ses écrits contraste avec la simplicité et la force du principe qui les anime.
Postérité et influence
L'influence de Jeremy Bentham est considérable, à la fois sur la philosophie morale et sur les réformes concrètes des sociétés modernes.
Sur le plan philosophique, Bentham est le fondateur de l'utilitarisme, qui est devenu l'une des trois grandes approches de la philosophie morale, aux côtés de la déontologie et de l'éthique des vertus. Son héritier le plus important est John Stuart Mill, fils de son ami James Mill, qu'il forma et qui reprit l'utilitarisme en l'affinant. Mill nuance notamment le calcul de Bentham en distinguant la qualité des plaisirs, là où Bentham ne considérait guère que leur quantité. Par Mill, puis par Sidgwick et, au XXe et XXIe siècle, par des auteurs comme Peter Singer, la tradition conséquentialiste issue de Bentham reste très vivante.
Sur le plan pratique, l'influence de Bentham fut immense. Les « radicaux philosophiques » qui l'entouraient ont porté de nombreuses réformes au XIXe siècle britannique : réforme électorale, réforme pénale, réforme de l'administration. L'esprit benthamien, qui consiste à évaluer les institutions à leur utilité réelle plutôt qu'à les respecter par tradition, a profondément marqué la pensée réformatrice moderne. L'analyse coût-bénéfice, l'économie du bien-être, certaines approches des politiques publiques en portent encore la trace.
L'utilitarisme de Bentham fait aussi l'objet de critiques nourries, qui prolongent son influence par la discussion. On lui reproche de réduire le bien à une quantité de plaisir, de négliger la justice et les droits individuels au profit de la somme globale, ou de supposer des calculs irréalisables. Sa critique radicale des droits naturels, en particulier, continue de susciter le débat. Ces objections, souvent formulées depuis la perspective déontologique, montrent que la pensée de Bentham reste un point de référence vivant des discussions morales contemporaines.
Pour aller plus loin
Bentham écrit dans un style technique, parfois aride, marqué par son souci de précision juridique. Mieux vaut souvent l'aborder par des présentations avant les textes.
Pour entrer dans sa pensée, les chapitres d'ouverture de l'Introduction aux principes de la morale et de la législation, où il expose le principe d'utilité et l'analyse des plaisirs et des peines, sont les pages les plus accessibles et les plus représentatives.
Pour saisir l'utilitarisme dans son ensemble et son évolution, il est éclairant de lire Bentham en regard de John Stuart Mill, dont l'ouvrage L'Utilitarisme offre une présentation plus littéraire et plus nuancée de la doctrine.
Les articles « Jeremy Bentham » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et de l'Internet Encyclopedia of Philosophy, ainsi que l'article « The History of Utilitarianism » de la première, fournissent des synthèses rigoureuses et à jour, en accès libre, utiles pour situer Bentham dans l'histoire de la philosophie morale et politique.