Les Passions de l'âme

René Descartes

Publication : 1649

Type : Traite

Analyse

Dernier livre publié du vivant de Descartes, Les Passions de l'âme paraît en novembre 1649, simultanément à Paris et à Amsterdam, quelques semaines après son départ pour Stockholm où il mourra en février suivant. Le texte est né d'une correspondance. En mai 1643, la princesse Élisabeth de Bohême lui avait posé une question que les Méditations métaphysiques laissaient sans réponse : comment l'âme, substance pensante et inétendue, peut-elle déterminer les esprits animaux du corps à produire des mouvements volontaires ?

L'objection est redoutable, parce qu'elle attaque le dualisme à l'endroit où il est le plus exposé. Descartes répond dans plusieurs lettres, puis entreprend pour elle un traité qu'il mettra des années à achever. Deux épîtres liminaires, échangées avec un correspondant anonyme, ouvrent le livre et en expliquent la genèse.

Une physiologie avant une morale

Descartes annonce d'emblée qu'il écrira « en physicien » et non en moraliste ni en orateur. L'avertissement est à prendre au sérieux : la première partie du traité est un exposé du corps humain considéré comme une machine, où les nerfs transmettent, où les esprits animaux - des particules très subtiles du sang - circulent, où les muscles se gonflent et se relâchent.

De cette description vient la définition des passions. Ce sont des perceptions, des sentiments ou des émotions de l'âme qu'on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, entretenues et fortifiées par un mouvement des esprits. Deux traits comptent. D'une part, l'âme les subit : ce sont des passions au sens propre, par opposition aux actions que sont les volontés. D'autre part, leur cause est corporelle, ce qui les rend analysables comme des phénomènes naturels.

Au fameux article 30, Descartes situe le lieu de l'union. L'âme est unie à tout le corps, mais exerce ses fonctions plus particulièrement dans une petite glande située au milieu du cerveau, la glande pinéale. Il la choisit parce qu'elle est unique, là où les autres parties du cerveau sont doubles, et parce qu'elle lui paraît assez mobile pour être remuée par les esprits et pour les remuer. La solution a été critiquée dès l'origine, et elle n'a pas de descendance : elle désigne un lieu sans expliquer comment deux substances hétérogènes y interagissent.

Six passions primitives

La deuxième partie, la plus longue, dresse l'inventaire. Contre la tradition scolastique qui multipliait les listes, Descartes ramène les passions à six primitives dont toutes les autres sont des espèces ou des combinaisons.

L'admiration vient en premier, et son rang surprend. Elle naît lorsqu'un objet paraît rare et extraordinaire, avant même qu'on sache s'il nous convient. Elle est la seule passion sans contraire, et elle n'implique aucun mouvement du cœur ni du sang, ce qui la rapproche d'une pure saisie intellectuelle. Descartes en fait la condition de l'apprentissage, et note qu'un excès d'admiration devient étonnement, qui paralyse.

Viennent ensuite deux couples qui opposent le convenable au nuisible : l'amour et la haine, puis la joie et la tristesse. Entre les deux s'intercale le désir, qui porte vers l'avenir et qui, lui non plus, n'a pas de contraire, puisque fuir un mal et rechercher un bien sont un seul et même mouvement.

Tout le reste s'en déduit. L'estime et le mépris sont des espèces d'admiration rapportées à la grandeur ou à la petitesse d'un objet ; la générosité, la pitié, l'envie, la jalousie, la honte se construisent par combinaison. Descartes consacre à chacune un article, et l'ensemble forme une sorte de table analytique des affects.

La générosité, clef de la morale cartésienne

La troisième partie passe à l'usage, et elle culmine dans une notion que Descartes reprend au vocabulaire aristocratique pour la refaire entièrement.

La générosité consiste en deux choses. D'abord à connaître qu'il n'y a rien qui nous appartienne véritablement que la libre disposition de nos volontés, et que nous ne méritons louange ou blâme que pour en user bien ou mal. Ensuite à sentir en soi une ferme résolution d'en bien user, c'est-à-dire de ne jamais manquer de volonté pour entreprendre ce qu'on juge le meilleur.

Elle est à la fois une passion, puisqu'elle a sa cause dans un mouvement des esprits, et une vertu, puisqu'elle résulte d'un jugement vrai. Elle produit l'estime de soi légitime, et elle dispose à estimer les autres, puisque chacun possède ce même libre arbitre. Descartes en fait la clef de toutes les autres vertus et le remède général contre les dérèglements des passions.

Il en tire une doctrine qui se distingue nettement du stoïcisme dont il est souvent rapproché. Il ne s'agit pas d'extirper les passions : elles sont bonnes par nature, utiles à la conservation du corps, et la seule chose à craindre est leur excès ou leur mauvais usage. L'âme n'a pas d'empire direct sur elles - on ne décide pas de ne plus avoir peur - mais elle en a un indirect, par la représentation des objets et par l'association des mouvements corporels. Descartes donne l'exemple d'un chien de chasse dressé contre son instinct, pour montrer qu'on peut remanier ces liaisons.

Réception et postérité

Le livre a été lu immédiatement et discuté longtemps. Spinoza lui répond dans la préface de la troisième partie de l'Éthique, où il raille ouvertement l'hypothèse de la glande pinéale et refuse l'idée d'un empire de l'âme sur les passions. Malebranche reprend l'analyse en l'intégrant à l'occasionnalisme. Les moralistes français du XVIIe siècle, La Rochefoucauld en particulier, travaillent sur le même matériau avec des conclusions bien différentes.

Au XXe siècle, le livre a connu un regain d'intérêt sous deux angles. Les historiens de la philosophie, Denis Kambouchner notamment, ont montré que la morale cartésienne forme un ensemble cohérent dont les Passions sont la pièce maîtresse, contre l'idée reçue d'un Descartes sans éthique. Les sciences cognitives et les neurosciences affectives, de leur côté, ont relu le traité pour sa thèse sur l'origine corporelle des émotions, souvent en l'opposant au dualisme : Antonio Damasio a intitulé L'Erreur de Descartes (1994) un livre qui, en critiquant la séparation de la raison et de l'émotion, reconnaît pourtant à Descartes d'avoir pris les passions pour objet de science.

Sources

Sources principales

Descartes, René, Les Passions de l'âme, 1649. Texte primaire, consulté intégralement sur Wikisource et dans l'édition Adam-Tannery. Les articles 1 à 50 pour la définition, 51 à 148 pour les six primitives, et 152 à 161 pour la générosité ont été relus.

Descartes, René et Élisabeth de Bohême, correspondance de 1643 à 1649, notamment les lettres de mai et juin 1643 sur l'union de l'âme et du corps. Elles donnent la genèse du traité et la formulation de l'objection à laquelle il répond.

Kambouchner, Denis, L'Homme des passions. Commentaires sur Descartes, Albin Michel, 1995, deux volumes. Cet ouvrage a servi pour la cohérence de la morale cartésienne et pour le statut de la générosité comme passion et comme vertu.

Encyclopædia Universalis, fiche de lecture « Les Passions de l'âme », consultée en novembre 2026, pour la structure du traité.

Bibliographie et lectures recommandées

Rodis-Lewis, Geneviève, La Morale de Descartes, PUF, 1957.

Spinoza, Baruch, Éthique, préface de la troisième partie, pour la critique contemporaine la plus vive.

Damasio, Antonio, L'Erreur de Descartes. La raison des émotions, Odile Jacob, 1995 pour la traduction française.

Wikipédia FR et EN, articles « Les Passions de l'âme » et « Passions of the Soul », consultés en novembre 2026.

Fiches liées

Philosophes liés à ce texte

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Les Passions de l'âme », Philotopie, - CC BY-SA 4.0