Nicolas de Cues

1401 - 11 août 1464 🇩🇪 allemande 15 min de lecture

Difficulté : 5/5

Juriste, diplomate et cardinal, Nicolas de Cues a fait de l'aveu de notre ignorance le point de départ du savoir et pensé un univers sans centre ni circonférence.

Biographie

Nicolas Krebs naît en 1401 à Kues, un bourg de la Moselle aujourd'hui rattaché à Bernkastel-Kues, dans une famille de la bourgeoisie marchande. La latinisation de son lieu d'origine, Cusa, lui a donné le nom sous lequel on le connaît.

Une formation de juriste

Il étudie les arts libéraux à Heidelberg en 1416-1417, puis le droit canonique à Padoue, où il obtient le doctorat en 1423. Padoue compte alors parmi les meilleures facultés de droit d'Europe et il y rencontre des mathématiciens et des astronomes, ce qui comptera plus tard. De retour en Allemagne, il entre en 1425 au service de l'archevêque de Trèves, puis séjourne à Cologne, où il étudie la philosophie et la théologie.

C'est à cette époque qu'il mène un travail d'érudition dont on parle rarement : la recherche de manuscrits anciens et l'examen critique des textes du droit. Il établit notamment que la donation de Constantin, pièce sur laquelle reposaient des revendications temporelles de la papauté, est un faux du VIIIe siècle.

Le concile de Bâle et le retournement

Au concile de Bâle, il rédige en 1433 le De concordantia catholica, où il défend la supériorité du concile sur le pape et propose une réforme d'ensemble de l'Église et de l'Empire. Quelques années plus tard, il change de camp et rejoint le parti pontifical. Ce passage lui a valu des reproches d'opportunisme, et ses défenseurs y voient la conclusion d'une expérience : le conciliarisme s'était révélé incapable de produire l'unité qu'il promettait.

En 1437, il participe à une ambassade envoyée à Constantinople pour négocier la réunion des Églises grecque et latine. Il racontera plus tard que les intuitions de la Docte Ignorance lui sont venues pendant le voyage de retour.

Légat, cardinal, évêque

De 1438 à 1448, il sert comme légat pontifical en Allemagne, au point qu'on l'a surnommé l'Hercule des Eugéniens, du nom du pape Eugène IV. Nommé cardinal en 1446, il est élevé en 1448. En 1450, il devient évêque de Brixen, dans le Tyrol, et commence à administrer son diocèse en 1452. Sa volonté de réformer les monastères et le clergé le met en conflit ouvert avec le comte Sigismond de Tyrol, qui l'emprisonne brièvement.

Les dernières années

Il quitte le Tyrol pour Rome, où il conseille le pape Pie II et continue d'écrire. Il meurt le 11 août 1464 à Todi, en Ombrie, alors qu'il se rendait de Rome à Ancône. Son corps repose à Rome et son cœur à Kues, dans la chapelle de l'hospice qu'il avait fondé pour trente-trois vieillards pauvres et qui existe toujours, avec sa bibliothèque.

Pensée principale

La pensée de Nicolas de Cues part d'un constat d'échec qu'elle transforme en méthode. Nous ne pouvons pas connaître Dieu, et c'est en comprenant pourquoi que nous apprenons quelque chose.

La docte ignorance

Entre le fini et l'infini, soutient-il, il n'existe aucune proportion. Or toute connaissance procède par comparaison : nous connaissons en rapportant l'inconnu à du connu, en mesurant. Si l'infini n'entre dans aucun rapport avec le fini, il échappe par construction à notre manière de savoir, et aucun progrès dans la précision n'y changera rien.

L'ignorance qui en résulte n'est donc pas une lacune que l'étude comblerait. Elle est exacte, et la savoir exacte est déjà un savoir. Nicolas de Cues l'illustre volontiers par la géométrie : inscrivez dans un cercle un polygone, multipliez ses côtés, il se rapprochera indéfiniment du cercle sans jamais l'égaler. La différence ne diminue pas de nature en diminuant de taille.

La coïncidence des opposés

Si Dieu est infini, il est ce en quoi les contraires cessent de s'exclure. Le maximum absolu, n'ayant rien hors de lui à quoi se comparer, est aussi le minimum absolu. Dans l'infini, la droite et la courbe se rejoignent : un arc de cercle dont le rayon croît sans fin devient indiscernable d'une tangente.

Cette coincidentia oppositorum n'est pas une invitation à parler sans rigueur. Elle marque précisément le point où le principe de non-contradiction, qui gouverne légitimement tout ce dont nous pouvons parler, cesse de s'appliquer. Nicolas de Cues distingue à cet égard la ratio, la raison discursive qui divise et compare, et l'intellectus, qui pressent l'unité sans pouvoir la dire. L'intelligence ne dépasse pas la raison en raisonnant mieux, mais en reconnaissant où elle doit se taire.

La contraction et l'univers sans centre

Si Dieu est le maximum absolu, les créatures sont ce même maximum « contracté », c'est-à-dire reçu de manière limitée et particulière. L'univers est un maximum contracté, et chaque chose porte à sa façon la totalité, ce qui conduit Nicolas de Cues à des formules où chaque être est dans tous les autres.

Il en tire une conséquence cosmologique qui a beaucoup frappé. Puisque toute position se définit par rapport à une autre, l'univers ne possède ni centre exact ni circonférence : son centre et sa limite sont partout et nulle part, c'est-à-dire en Dieu seul. La Terre n'est donc pas le point fixe du monde, elle n'est ni au centre ni immobile, et aucun astre n'est parfaitement sphérique ni ne décrit un cercle parfait.

Il faut mesurer la nature de cet argument. Nicolas de Cues ne fait aucune observation et ne propose aucun calcul : il raisonne sur les conditions de la mesure. Le rapprochement avec Copernic, souvent fait, éclaire moins qu'il n'embrouille, car il n'y a chez le cardinal ni système ni héliocentrisme.

Voir et être vu

Le De visione Dei est le texte où sa pensée devient expérience. Nicolas de Cues envoie aux bénédictins de Tegernsee un tableau représentant un visage dont le regard semble suivre chaque spectateur, où qu'il se place. Il invite les moines à se déplacer devant l'image et à constater qu'elle les fixe tous, puis à comprendre que ce qu'ils voient là ne tient pas à la peinture mais à ce qu'elle rend sensible : en Dieu, voir et être vu ne font qu'un.

La paix de la foi

L'année de la prise de Constantinople par les Ottomans, en 1453, Nicolas de Cues écrit le De pace fidei, où il met en scène un dialogue céleste entre représentants des nations et des religions. Sa thèse est qu'il existe une seule religion dans la diversité des rites, et que les divergences portent moins sur ce qui est visé que sur la manière de le viser.

La portée de ce texte est discutée. On y a vu un plaidoyer précoce pour la tolérance, et l'on objecte qu'il suppose une convergence vers le christianisme plutôt qu'une égalité des voies. Les deux lectures s'appuient sur des passages réels, et il est plus honnête de dire que l'ouvrage cherche la paix par l'accord doctrinal que de le réduire à l'une ou à l'autre.

Œuvres majeures

Nicolas de Cues écrit en latin, souvent brièvement, et presque toujours dans les intervalles d'une vie administrative chargée. Ses dialogues et traités s'échelonnent sur plus de trente ans.

De concordantia catholica (1433)

Écrit pendant le concile de Bâle, cet ouvrage juridique et politique défend l'autorité du concile sur le pape et propose une réforme de l'Église et de l'Empire. Sa thèse de fond est que le pouvoir légitime repose sur le consentement de ceux qui y sont soumis, ce qui en fait un texte régulièrement cité dans l'histoire des idées constitutionnelles.

De la docte ignorance (1440)

Son livre majeur, en trois parties : le maximum absolu, qui est Dieu, le maximum contracté, qui est l'univers, puis le maximum à la fois absolu et contracté, qui est le Christ. C'est là que se trouvent la coïncidence des opposés, l'analogie du polygone et du cercle et les pages sur l'univers sans centre. Le livre a été attaqué par le théologien Johannes Wenck, à qui Nicolas de Cues a répondu par l'Apologia doctae ignorantiae en 1449.

De coniecturis (1442-1443)

Le traité des conjectures tire les conséquences du précédent du côté de la connaissance humaine : toute affirmation sur le réel est une conjecture, une approche qui vise sans atteindre. Nicolas de Cues y développe une symbolique mathématique de l'unité et de l'altérité qui compte parmi ses pages les plus difficiles.

L'Idiot (1450)

Sous ce titre se rangent trois dialogues de la même année, dont Idiota de mente, où un homme du peuple, un fabricant de cuillères, instruit un orateur et un philosophe. Le choix du personnage est délibéré : celui qui n'a rien lu peut atteindre à la sagesse, parce que l'esprit porte en lui de quoi mesurer. Le dialogue contient une théorie de l'esprit comme mesure vivante et une défense de l'expérience artisanale.

De la vision de Dieu (1453)

Adressé aux bénédictins de Tegernsee, accompagné du tableau au regard omniprésent, ce livre est le plus accessible et le plus souvent traduit. Il mène le lecteur de l'expérience visuelle à une théologie du regard réciproque, puis à un silence que le texte lui-même prépare.

De la paix de la foi (1453)

Dialogue céleste où dix-sept interlocuteurs, grec, italien, arabe, indien, juif, perse, turc et d'autres, discutent de la religion en présence du Verbe. Nicolas de Cues y soutient qu'une seule religion se déploie dans la variété des rites. Il reviendra sur l'islam en 1461 avec la Cribratio Alchorani, un examen du Coran conduit avec les moyens dont il disposait.

Les derniers écrits

De beryllo (1458) propose la métaphore d'une lentille qui concentre le regard ; De possest (1460) et De li non aliud (1461) cherchent de nouveaux noms pour l'innommable ; De ludo globi (1462-1463) utilise un jeu de boule pour parler du mouvement de l'âme ; De venatione sapientiae (1462) dresse le bilan de sa propre chasse à la sagesse ; le De apice theoriae, de 1464, écrit quelques mois avant sa mort, revient une dernière fois sur la possibilité même de voir.

Postérité et influence

La réception de Nicolas de Cues est faite d'oublis et de retours, et la manière dont on l'a lu dit souvent plus de l'époque qui le lisait que de lui.

Un siècle de lecture, puis l'éclipse

Ses écrits circulent dans l'Italie de la fin du XVe siècle et une édition de ses œuvres paraît à Paris en 1514, par les soins de Jacques Lefèvre d'Étaples. Les platoniciens florentins le connaissent. Puis, avec l'installation des grandes querelles confessionnelles et le triomphe des méthodes scolaires, il disparaît presque des bibliographies. La philosophie du XVIIe siècle ne le discute pas.

Giordano Bruno

La seule filiation nette de cette période est celle de Giordano Bruno, qui le cite avec admiration et radicalise ses thèses cosmologiques. Là où Nicolas de Cues parlait d'un univers sans centre mais non infini au sens propre, Bruno affirme l'infinité des mondes. La différence est importante et l'on confond souvent les deux positions.

La redécouverte allemande

C'est l'idéalisme allemand qui le remet en circulation. Les néokantiens de Marbourg, et Ernst Cassirer en particulier, voient en lui le premier penseur de la Renaissance, celui qui déplace le savoir vers l'activité de l'esprit. Cassirer ouvre sur lui son livre sur l'individu et le cosmos dans la philosophie de la Renaissance, ce qui a durablement fixé sa place dans les manuels.

Au XXe siècle, Hans Blumenberg, Karl Jaspers et Maurice de Gandillac, qui l'a traduit en français, en ont proposé des lectures très différentes, respectivement comme figure d'un seuil historique, comme penseur de la transcendance et comme métaphysicien à part entière.

Le précurseur, encore

Il est courant de présenter Nicolas de Cues comme un précurseur de Copernic, de Kepler ou de Leibniz. Les historiens des sciences invitent à la prudence : ses propositions sur le mouvement de la Terre sont des conséquences d'une métaphysique de la mesure et n'ont ni appui observationnel ni forme mathématique. Son influence réelle sur l'astronomie du XVIe siècle est difficile à établir, et plusieurs spécialistes la tiennent pour faible.

Aujourd'hui

Les études cusaniennes forment désormais un champ actif, avec des éditions critiques complètes et des sociétés savantes en Allemagne, en Italie et aux États-Unis. On le lit pour sa théologie négative, pour son rapport entre mathématique et métaphysique et, de plus en plus, pour le De pace fidei, dont les questions sur la pluralité des religions restent les nôtres.

Controverses et débats

Médiéval ou Renaissance ?

Le classement de Nicolas de Cues est l'objet d'un désaccord ancien. Pour Ernst Cassirer, il inaugure la Renaissance, en déplaçant le savoir du côté de l'activité mesurante de l'esprit. Pour d'autres, dont une partie des médiévistes, tout chez lui vient de la tradition néoplatonicienne et de la mystique allemande, et il achève le Moyen Âge plutôt qu'il n'ouvre autre chose. Le débat n'est pas que de périodisation : il porte sur ce qu'il y a de neuf dans la docte ignorance.

L'accusation de panthéisme

De son vivant, le théologien Johannes Wenck l'accuse de confondre Dieu et les créatures, reproche qui reviendra épisodiquement. Nicolas de Cues répond que la contraction n'est pas une identité et que la distinction entre absolu et contracté est précisément ce qui l'empêche. Ses lecteurs modernes restent partagés sur la solidité de cette défense.

Le retournement de Bâle

Son passage du camp conciliaire au camp pontifical a été lu comme une trahison par les historiens favorables au conciliarisme et comme une évolution réfléchie par d'autres. Les textes autorisent les deux lectures, et il faut noter que Nicolas de Cues n'a jamais renié le principe du consentement exposé dans le De concordantia catholica.

Que vaut le De pace fidei ?

La question la plus actuelle. Faut-il y voir une position de tolérance, puisque la diversité des rites est admise, ou un universalisme chrétien, puisque l'accord se fait sur des articles chrétiens ? La Cribratio Alchorani complique le tableau, car elle entend lire le Coran comme contenant déjà, pour partie, la vérité évangélique. Attribuer à Nicolas de Cues le pluralisme religieux contemporain serait un anachronisme, lui refuser toute ouverture serait inexact.

Un précurseur de la science ?

Enfin, la lecture qui en fait un annonciateur de Copernic et de Kepler est aujourd'hui minoritaire parmi les historiens des sciences. Elle tient à des formules isolées de leur argument, qui est métaphysique et non astronomique.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

La porte d'entrée la plus sûre est le De la vision de Dieu, court et traduit plusieurs fois en français, notamment par Agnès Minazzoli. Vient ensuite De la docte ignorance, disponible en français dans la traduction de Jean-Claude Lagarrigue et, pour les anciennes éditions, dans celle de Maurice de Gandillac. Le Dialogue sur le Dieu caché, de quelques pages, donne un bon aperçu de sa théologie négative.

Pour situer l'auteur

L'article « Nicholas of Cusa » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre la synthèse la plus complète et une bibliographie à jour. Du côté francophone, Maurice de Gandillac, La Philosophie de Nicolas de Cues, reste la référence, et Hervé Pasqua a proposé plusieurs introductions récentes.

Pour la Renaissance

Ernst Cassirer, Individu et cosmos dans la philosophie de la Renaissance, ouvre sur Nicolas de Cues et explique pourquoi il en fait un commencement. Hans Blumenberg, dans La Légitimité des temps modernes, propose une lecture concurrente où le cardinal occupe la position d'un seuil et non d'une origine.

Pour la cosmologie

Alexandre Koyré, Du monde clos à l'univers infini, consacre des pages décisives à la différence entre l'univers « interminé » de Nicolas de Cues et l'univers infini de Giordano Bruno. C'est le meilleur antidote aux raccourcis sur sa modernité.

Pour les religions

Le De pace fidei existe en français et se lit en une soirée. On le complétera par les études sur la Cribratio Alchorani, qui montrent dans quelles conditions concrètes, celles de 1453, ce projet de paix a été formé.

Prolonger

Lire Maître Eckhart en amont, Proclus plus haut encore, et, en aval, l'article consacré au néoplatonisme chrétien.

Voir la cartographie

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Nicolas de Cues », Philotopie, - CC BY-SA 4.0