Le Poème (fragments)
Titre original : Περὶ φύσεως
Publication : première moitié du Ve siècle av. J.-C.
Type : Fragments
Analyse
Parménide d'Élée a écrit un seul ouvrage, un poème en hexamètres, le mètre d'Homère et d'Hésiode. L'original comptait environ huit cents vers. Il en reste à peu près cent soixante, transmis par des citations, et c'est sur ces cent soixante vers que repose l'une des argumentations les plus influentes de l'histoire de la philosophie.
Les spécialistes français l'appellent couramment le Poème, faute de titre d'origine attesté. L'Antiquité tardive parle d'un traité Sur la nature, comme pour tous les physiologues, et cette dénomination conventionnelle ne nous apprend rien sur l'intention de l'auteur.
Un texte sauvé par un commentateur du sixième siècle
La répartition de ce qui subsiste est inégale, et elle oriente la lecture autant que le contenu. La partie sur la vérité nous est parvenue presque entière, parce que Simplicius a pris soin de la recopier longuement dans son commentaire à la Physique d'Aristote, au sixième siècle de notre ère, en expliquant qu'il le faisait parce que l'ouvrage devenait rare.
La partie sur l'opinion est en revanche réduite à des bribes, alors qu'elle occupait sans doute la plus grande place dans le poème original. Nous lisons donc un texte dont les proportions sont inversées par rapport à ce qu'il était, et cette inversion a pesé sur deux millénaires d'interprétation.
Le choix du vers
Exposer une démonstration serrée dans la langue de l'épopée, en la mettant dans la bouche d'une déesse, a longtemps embarrassé les commentateurs. On y voyait un reste d'archaïsme chez un auteur par ailleurs très rigoureux, ou une concession aux habitudes de son public.
Les travaux récents lisent ce choix autrement, comme une stratégie. La vérité se présente d'abord comme révélation, ce qui autorise le discours et retient l'auditeur, puis elle s'impose par la seule contrainte du raisonnement : à la fin, le lecteur n'a plus besoin de croire la déesse, il n'a qu'à suivre l'argument.
La structure du poème
Le proème
Les trente premiers vers racontent un voyage. Des juments emportent le narrateur sur la route qui mène aux portes du jour et de la nuit, une divinité l'accueille, lui prend la main et lui promet de lui enseigner deux choses : la vérité inébranlable et les opinions des mortels.
Les interprètes y ont vu tour à tour un souvenir de poésie initiatique, une transposition des récits de descente aux enfers et une mise en scène destinée à légitimer ce qui suit. Le détail des images, les clés de la porte, l'essieu qui chauffe dans le moyeu, a nourri une littérature abondante.
La Vérité
Le cœur de l'argument tient dans une alternative. Paul Tannery la traduit ainsi : « l'une, que l'être est, que le non-être n'est pas, chemin de la certitude, qui accompagne la vérité ». L'autre voie, celle qui dirait que ce n'est pas, est déclarée impraticable : on ne peut ni la penser ni la dire, puisque penser le rien, c'est ne rien penser.
De là la formule la plus commentée du poème : « car le pensé et l'être sont une même chose. » Ce qui peut être pensé et ce qui peut être relèvent du même domaine, et le non-être tombe hors de la pensée comme hors du discours. Un troisième chemin est écarté, celui des mortels qui ne savent rien et qui mêlent l'être et le non-être en croyant que les choses naissent et périssent.
La déesse déduit alors les propriétés de ce qui est, sans rien emprunter à l'expérience. L'être est, selon Tannery, « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ».
Chaque attribut se démontre de la même manière. Il n'est pas engendré, car il faudrait qu'il vienne du non-être, et le non-être n'est pas. Il ne périt pas, pour la même raison. Il est homogène, car une différence supposerait un degré d'être moindre quelque part. Il ne se meut pas, car le mouvement exigerait un lieu vide, donc du non-être. Le changement, la naissance, la mort et la pluralité sortent ainsi du domaine de ce qui est pensable.
C'est la première fois, dans l'histoire connue de la philosophie, qu'une thèse sur la nature des choses est établie par déduction contre le témoignage des sens. Ce geste, plus encore que sa conclusion, explique la place du poème.
L'Opinion
La seconde partie décrit un monde construit sur deux principes, la lumière et la nuit : « l'univers est à la fois rempli par la lumière et par la nuit obscure ». Elle traitait des couronnes célestes, du soleil, de la lune, de la terre et de la génération des vivants, et elle contenait aussi une physiologie de la connaissance et une embryologie dont les doxographes rapportent quelques thèses.
La déesse l'annonce comme trompeuse. C'est l'énigme principale du poème, et elle n'a pas de solution reçue.
Postérité immédiate
Zénon d'Élée construit ses arguments contre le mouvement et contre la pluralité pour défendre les conclusions du poème : si l'on admet le multiple, on tombe dans l'absurde, donc l'un demeure. Mélissos de Samos reprend les mêmes thèses en prose et ajoute à l'être l'infinité dans le temps et dans l'étendue, divergence qu'Aristote relèvera.
Les physiciens qui viennent après travaillent avec les exigences du poème. Empédocle, Anaxagore et les atomistes renoncent tous à la génération absolue : rien ne naît de rien, et ce que nous appelons naissance devient mélange, séparation ou réarrangement d'éléments qui, eux, ne naissent ni ne périssent. L'atomisme de Démocrite est la réponse la plus systématique, avec des unités qui satisfont chacune aux conditions parménidiennes de l'être, plus un vide dont il faut assumer l'existence contre Parménide.
Postérité longue
Platon donne à ce poème une place qu'il n'accorde à aucun autre prédécesseur. Il lui consacre un dialogue entier, y fait discuter un Socrate jeune et parle ailleurs de commettre un parricide s'il doit contredire le père. Les Formes intelligibles reprennent les attributs de l'être du poème, soustraits au devenir et accessibles à la seule pensée, et le Sophiste entreprend de rendre au non-être une part d'existence pour que l'erreur et le discours faux redeviennent possibles.
Aristote le lit comme un moniste et discute son argument dans la Physique. Sa réponse consiste à distinguer les sens de l'être et les modes du non-être : ce qui n'est pas en acte peut être en puissance, de sorte que le changement cesse d'être une sortie du néant. La doctrine de la puissance et de l'acte se comprend en bonne part comme une solution au problème que le poème avait posé.
À l'époque contemporaine, les logiciens et les métaphysiciens y reviennent pour le problème des énoncés existentiels négatifs, que Bertrand Russell et Gwilym Ellis Lane Owen ont rapproché de l'argument éléate. Pour Heidegger, le poème appartient avec les fragments d'Héraclite au commencement où la pensée de l'être se dit encore sans se laisser recouvrir par la métaphysique, lecture que les hellénistes tiennent souvent pour une reconstruction.
Controverses
Monisme strict ou monisme large ?
La question commande toute l'interprétation. Le monisme strict, défendu notamment par William Guthrie, tient que le poème nie l'existence de quoi que ce soit en dehors de l'être unique : le monde sensible serait purement illusoire. Le monisme large, qu'Aristote attribuait déjà à Parménide, admet que l'être est un selon le discours tout en étant multiple pour la perception.
Patricia Curd a proposé un monisme dit prédicationnel : chaque chose qui est doit être une et homogène dans sa nature, ce qui autorise une pluralité d'êtres-uns. Cette lecture explique pourquoi les physiciens postérieurs ont pu se croire fidèles au poème tout en admettant plusieurs principes.
Quel est le sujet du verbe « est » ?
Le poème ne le nomme pas, et toute traduction tranche. Owen y voyait ce qui peut être pensé et dit, Jonathan Barnes ce sur quoi nous enquêtons, Alexander Mourelatos une prédication spéculative du type « est ce que c'est que d'être ». Selon le choix retenu, l'argument porte sur l'existence, sur l'essence ou sur les conditions du discours, et sa conclusion change de portée.
Pourquoi la seconde partie ?
Une cosmologie déclarée trompeuse par celle qui l'expose n'a pas de statut évident. Les solutions proposées se rangent en trois familles : exposé dialectique du meilleur discours possible sur les apparences, démonstration par l'exemple de l'échec de toute cosmologie ou description d'un domaine réel mais contingent qui ne peut pas être connu avec stabilité. La part du poème perdue étant surtout celle-là, le débat manque de pièces.
Le poème répondait-il à Héraclite ?
L'opposition entre le penseur de l'être immobile et celui du devenir est devenue un lieu commun des manuels. Elle est fragile. Les deux hommes sont à peu près contemporains, aucun ne nomme l'autre et les vers qui paraissent viser des adversaires désignent ceux qui mêlent l'être et le non-être, ce qui vaut pour beaucoup de monde.
Où lire le poème
La traduction de Paul Tannery, publiée en 1887 dans Pour l'histoire de la science hellène, est accessible librement et accompagnée de la discussion des sources doxographiques. C'est elle que cite cette fiche, et sa numérotation est celle des vers imprimés par Tannery, non celle des fragments de Diels et Kranz.
Les éditions modernes en français comprennent celle de Marcel Conche, Parménide. Le Poème, aux Presses universitaires de France, avec texte grec, traduction et commentaire suivi, et celle de Jean-François Pradeau chez Flammarion. Pour la question de la traduction et de ce qu'elle décide, l'ouvrage de Barbara Cassin, Parménide. Sur la nature ou sur l'étant. La langue de l'être, publié au Seuil, est la lecture la plus instructive.