Elsa Dorlin
Philosophe française féministe, Elsa Dorlin articule pensée du genre, généalogie coloniale de la race et philosophie politique de l'autodéfense des groupes minorisés.
Biographie
Elsa Dorlin naît en 1974 en France. Représentante d'une génération de philosophes féministes formée à la fin du XXe siècle, elle a su articuler dès le début de son parcours des questions longtemps traitées séparément : le genre, la race, la sexualité, la médecine, la violence politique.
Formation
Elsa Dorlin étudie la philosophie et se forme à l'histoire de la philosophie et à l'histoire des sciences. En 2001, elle publie un premier livre issu de ses recherches, "L'Évidence de l'égalité des sexes. Une philosophie oubliée au XVIIe siècle". Elle travaille ensuite sur ce qui deviendra sa thèse doctorale, une enquête généalogique sur les liens entre construction du sexe, construction de la race et médecine à l'époque moderne.
La thèse et La Matrice de la race
En 2004, Elsa Dorlin soutient à l'université Paris-Sorbonne une thèse intitulée "Au chevet de la Nation. Sexe, race et médecine, XVIIe-XVIIIe siècles". Ce travail donnera lieu, en 2006, à un livre majeur : "La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française" (La Découverte). L'ouvrage démontre comment, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, la médecine française a produit conjointement les catégories de sexe et de race, en fondant la nation sur des critères biologiques articulés au genre et à la couleur.
Une carrière universitaire
De 2005 à 2011, Elsa Dorlin est maîtresse de conférences en histoire de la philosophie et histoire des sciences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle y obtient son habilitation à diriger des recherches en 2010. Depuis 2011, elle est professeure de philosophie politique et sociale au département de Science politique de l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. En 2009, elle reçoit la médaille de bronze du CNRS pour l'ensemble de ses travaux sur la philosophie et le genre.
Introduction à la philosophie féministe
En 2008, Elsa Dorlin publie aux Presses universitaires de France "Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe". Cet ouvrage court et pédagogique, réédité en 2021 en version revue et augmentée, est devenu la référence introductive de langue française pour aborder les grandes thèses des théories féministes contemporaines. Il a joué un rôle important dans la diffusion universitaire de ces théories en France.
Se défendre et la philosophie de la violence
En 2017, Elsa Dorlin publie chez La Découverte "Se défendre. Une philosophie de la violence", ouvrage majeur qui la fait connaître d'un public plus large. Le livre construit une généalogie philosophique de l'autodéfense politique, du Code noir aux Black Panthers en passant par les suffragettes et les patrouilles queer. Il a été salué par la critique et récompensé par plusieurs prix.
Une intellectuelle engagée
Au-delà de son travail académique, Elsa Dorlin est une figure importante du débat public français sur les questions féministes, antiracistes et décoloniales. Elle intervient régulièrement dans les médias et participe à de nombreux collectifs. Son travail est aujourd'hui traduit dans plusieurs langues et discuté à l'international, notamment dans les études postcoloniales.
Pensée principale
La pensée d'Elsa Dorlin articule plusieurs objets longtemps traités séparément : le genre, la race, la sexualité, la médecine, la violence. Cette articulation, empruntée notamment aux traditions du féminisme noir américain et à la philosophie foucaldienne, donne à son œuvre une portée singulière dans le paysage philosophique francophone.
Une généalogie sexuelle et coloniale
Le premier grand apport d'Elsa Dorlin, dans "La Matrice de la race" (2006), est de démontrer que les catégories modernes de sexe et de race ne se sont pas construites indépendamment l'une de l'autre. En analysant la littérature médicale française des XVIIe et XVIIIe siècles, elle montre que la médecine construit simultanément la définition biologique du corps féminin et la définition biologique des corps racialisés. La nation française elle-même est pensée comme une matrice biologique, où sexe et race s'articulent pour définir qui appartient au corps politique et à quel titre. Cette généalogie articule ce que Foucault avait analysé séparément, en montrant l'imbrication constitutive du sexisme et du racisme dans la construction de la modernité française.
Épistémologies féministes
Elsa Dorlin s'inscrit et prolonge en français les courants des épistémologies féministes, notamment autour des savoirs situés de Donna Haraway, à qui elle a codirigé un ouvrage collectif. Ces épistémologies contestent l'idée d'un savoir neutre et objectif produit depuis nulle part. Tout savoir vient d'une position située, marquée par le genre, la race, la classe et l'histoire. Reconnaître cette situation n'est pas renoncer à l'objectivité, mais au contraire la fonder plus rigoureusement, en la rendant discutable et enrichie par des perspectives multiples.
Une introduction pédagogique aux théories féministes
Dans "Sexe, genre et sexualités" (2008), Elsa Dorlin propose une cartographie claire des grandes théories féministes contemporaines. Elle y distingue notamment les féminismes matérialistes (dans le sillage de Christine Delphy et de Monique Wittig), les féminismes constructivistes (avec Judith Butler au premier plan), les féminismes noirs et intersectionnels (avec Angela Davis, bell hooks et Kimberlé Crenshaw) ainsi que les féminismes du care (avec Joan Tronto). Ce panorama a joué un rôle décisif dans la structuration des études de genre en France.
Se défendre : une philosophie de la violence
Le livre le plus connu d'Elsa Dorlin, "Se défendre. Une philosophie de la violence" (2017), déploie une thèse originale : dans les sociétés modernes, la question de savoir qui a le droit de se défendre n'est jamais neutre. Le droit à la défense a été historiquement réservé aux dominants (colons, hommes blancs, propriétaires), tandis que les dominés (esclaves, femmes, minorités racialisées, homosexuels) en ont été privés voire rendus indéfendables. Cette dissymétrie fondamentale structure encore aujourd'hui les rapports politiques.
Partir du muscle plutôt que de la loi
La formule qui résume la démarche de "Se défendre" est frappante : partir du muscle plutôt que de la loi. Il s'agit de penser la politique à partir des corps concrets et de leurs capacités effectives de résistance, plutôt qu'à partir des cadres juridiques abstraits qui prétendent les protéger mais échouent souvent à le faire. Elsa Dorlin retrace ainsi une généalogie philosophique de l'autodéfense politique, du jiu-jitsu des suffragettes aux Black Panthers, en passant par les insurgés du ghetto de Varsovie et les patrouilles queer contemporaines.
Le dirty care
Un concept plus récent développé par Elsa Dorlin est celui de dirty care ou care négatif. Il désigne cette hypervigilance à l'égard de l'autre que développent souvent les personnes soumises à des violences psychologiques ou physiques, en particulier les femmes. Anticiper les attaques, désamorcer, prévenir : ce travail invisible produit une charge cognitive épuisante et un défaut d'attention à ses propres besoins. Le dirty care nomme ainsi une forme spécifique d'oppression qui touche particulièrement les femmes dans les situations de domination.
Une philosophie politique du corps
Un fil traverse toute l'œuvre d'Elsa Dorlin : la conviction que la politique ne peut être pensée sans partir des corps, de leur vulnérabilité et de leurs capacités d'action. Cette philosophie politique du corps, à la croisée du féminisme, des études raciales et de la philosophie de la médecine, constitue une contribution majeure au renouveau de la pensée politique contemporaine.
Œuvres majeures
L'Évidence de l'égalité des sexes. Une philosophie oubliée au XVIIe siècle (2001)
Premier livre d'Elsa Dorlin, publié à L'Harmattan dans la collection "Bibliothèque du féminisme". Il redécouvre les textes de philosophes du XVIIe siècle, notamment Poulain de la Barre, qui défendaient déjà l'égalité des sexes bien avant la Révolution française. Ce livre inaugure le travail de restitution historique qui traversera toute son œuvre.
La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française (2006)
Issu de sa thèse, ce livre majeur, publié à La Découverte, analyse la manière dont la médecine française des XVIIe et XVIIIe siècles a produit conjointement les catégories modernes de sexe et de race. Il démontre l'imbrication constitutive du sexisme et du racisme dans la construction de la nation française. C'est l'un des textes les plus importants de la philosophie française contemporaine sur la généalogie des catégories politiques.
Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe (2008)
Publié aux Presses universitaires de France dans la collection "Philosophies", ce livre court et pédagogique est devenu la référence introductive de langue française aux théories féministes contemporaines. Il propose une cartographie claire des grands courants : matérialismes, constructivismes, féminismes noirs, féminismes du care. Une nouvelle édition revue et augmentée a paru en 2021.
Penser avec Donna Haraway (2012)
Codirigé avec Eva Rodriguez et publié aux Presses universitaires de France, cet ouvrage collectif rassemble des contributions consacrées à l'œuvre de Donna Haraway. Il a joué un rôle important dans la réception française de la théoricienne américaine et illustre le dialogue entre philosophie féministe française et anglophone.
Se défendre. Une philosophie de la violence (2017)
Ouvrage qui a fait connaître Elsa Dorlin d'un public plus large. Publié à La Découverte (collection Zones), le livre déploie une généalogie philosophique de l'autodéfense politique, des suffragettes aux Black Panthers en passant par le ghetto de Varsovie et les patrouilles queer. Il a été salué par la critique et récompensé par plusieurs prix, dont le prix Frantz-Fanon 2018.
Postérité et influence
L'influence d'Elsa Dorlin sur la pensée féministe et politique française contemporaine est considérable et croissante, en particulier auprès des nouvelles générations.
Un renouveau des études féministes en France
Elsa Dorlin appartient à la génération qui a profondément renouvelé les études féministes universitaires françaises dans les années 2000 et 2010. En articulant les traditions du féminisme matérialiste français, des théories anglophones du genre et des études raciales, elle a contribué à faire exister en France un féminisme intersectionnel exigeant. Son manuel "Sexe, genre et sexualités" a formé des milliers d'étudiants et joue toujours un rôle pédagogique majeur.
L'articulation genre-race
Son apport le plus original est probablement d'avoir imposé, dans le champ philosophique francophone, l'articulation constitutive entre catégories de genre et catégories de race. Cette articulation, longtemps traitée séparément par des courants distincts, structure aujourd'hui de nombreux travaux de recherche et débats militants. Elsa Dorlin est régulièrement citée comme une référence par les mouvements féministes décoloniaux et antiracistes en France.
Le succès public de Se défendre
Le livre "Se défendre" (2017) a connu une audience qui dépasse largement le monde universitaire. Sa formule partir du muscle plutôt que de la loi a été largement reprise dans les débats militants et dans la presse. Cette réception massive témoigne de la capacité d'Elsa Dorlin à traduire une pensée philosophique exigeante dans des termes qui parlent aux mouvements sociaux contemporains.
Un dialogue international
L'œuvre d'Elsa Dorlin est aujourd'hui traduite dans plusieurs langues et discutée à l'international. Elle est régulièrement invitée dans des universités étrangères et participe à des collectifs de recherche transnationaux. Cette reconnaissance illustre l'affirmation d'une philosophie féministe française contemporaine capable de dialoguer d'égal à égal avec les traditions anglophones incarnées notamment par Judith Butler.
Une figure de sa génération
Aux côtés d'autres philosophes de sa génération (Sandra Laugier, Fabienne Brugère, Estelle Ferrarese), Elsa Dorlin incarne un moment particulièrement fécond de la philosophie féministe française. Sa position singulière, à la fois académique et engagée, à la croisée des traditions matérialiste et intersectionnelle, en fait une voix particulièrement écoutée.
Controverses et débats
L'œuvre d'Elsa Dorlin, à la mesure de son engagement, a suscité des débats importants, en particulier dans le contexte politique français.
Le débat sur l'intersectionnalité et l'universalisme
La critique la plus fréquente adressée à Elsa Dorlin vient d'un certain universalisme républicain français, qui reproche aux approches intersectionnelles de fragmenter la citoyenneté en identités multiples et de saper l'idéal d'égalité universelle. Elle répond que reconnaître la spécificité des expériences vécues par les femmes racisées, par exemple, ne détruit pas l'universalisme mais l'enrichit, en refusant de le confondre avec une abstraction qui masque en réalité des positions dominantes. Ce débat, très vif en France, structure une part importante des controverses féministes contemporaines.
La philosophie de la violence en question
"Se défendre" a également suscité des débats. Certains lecteurs, tout en saluant la qualité du livre, ont interrogé le risque politique d'une valorisation philosophique de la violence défensive, dans un contexte où les États tendent à criminaliser les mouvements sociaux. Elsa Dorlin répond que sa démarche n'est ni un éloge de la violence ni un appel aux armes, mais une reconstruction généalogique des situations où la défense de soi devient une nécessité vitale, précisément parce que l'État manque à sa fonction protectrice.
Le rapport aux traditions françaises
Un débat plus interne au champ féministe concerne son rapport aux traditions françaises. Elsa Dorlin mobilise abondamment les théories anglophones (Butler, Haraway, Davis, Crenshaw), ce qui a pu lui être reproché par des féministes plus attachées à une tradition proprement française (matérialiste ou républicaine). Elle défend au contraire l'idée d'un féminisme mondialisé, qui puise dans toutes les traditions disponibles sans hiérarchie a priori.
Le style et la posture
Enfin, sa manière d'articuler engagement politique explicite et travail académique rigoureux a nourri des débats sur la posture juste du philosophe engagé. Ses défenseurs y voient un modèle d'intellectuelle publique de son temps ; ses critiques regrettent parfois une trop forte proximité avec les luttes militantes contemporaines. Elle assume cette position, en soutenant que la philosophie féministe n'est pas séparable de son ancrage dans les mouvements sociaux qui l'ont fait naître.
Pour aller plus loin
Lire Elsa Dorlin
Pour découvrir sa pensée, "Sexe, genre et sexualités" (Puf, 2008 puis réédition 2021) est l'entrée pédagogique la plus accessible et la plus complète. "Se défendre" (La Découverte, 2017) est l'ouvrage qui a touché le plus large public et permet d'entrer dans sa philosophie politique du corps. "La Matrice de la race" (La Découverte, 2006) est le livre le plus exigeant, indispensable pour comprendre l'articulation entre genre et race dans son travail.
Autour de son œuvre
Sa pensée s'inscrit dans un dialogue nourri avec plusieurs traditions. Elle mobilise directement Michel Foucault, en particulier son analyse de la biopolitique et de la médecine. Elle prolonge et discute Judith Butler, dans le contexte français. Elle s'inspire des savoirs situés de Donna Haraway, à qui elle a codirigé un ouvrage collectif. Elle s'inscrit dans la lignée théorique de Frantz Fanon pour penser les rapports entre corps, race et colonialisme. Elle dialogue avec Geneviève Fraisse tout en s'en distinguant sur le rapport à l'intersectionnalité. Pour une mise en perspective des féminismes noirs américains, on lira aussi Angela Davis, bell hooks et Kimberlé Crenshaw.
Écouter et voir
Elsa Dorlin est régulièrement invitée dans les médias culturels, en particulier sur France Culture et France Inter. De nombreuses conférences universitaires et interventions publiques sont accessibles en ligne. Le site du département de science politique de Paris 8 recense une partie de son travail récent.