Protagoras d'Abdère

vers 490 av. J.-C. - vers 420 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 13 min de lecture

Difficulté : 3/5

Premier penseur grec à se dire sophiste et à vivre de son enseignement, Protagoras a soutenu que l'homme est la mesure de toutes choses et qu'à tout sujet deux discours contraires peuvent s'opposer.

Biographie

Protagoras naît à Abdère, cité grecque de la côte thrace, vers 490 avant notre ère. Abdère est alors un port prospère, ouvert sur le monde perse et traversé de marchandises comme d'idées : la même ville donnera plus tard Démocrite. Nous ne savons presque rien de son enfance et les récits qui prétendent la raconter viennent de biographes tardifs, écrits six siècles après sa mort. Il faut les lire avec prudence.

Une vie itinérante

Ce que les sources s'accordent à retenir, c'est un métier nouveau. Protagoras parcourt les cités grecques en offrant un enseignement contre rémunération, et il est le premier, selon la tradition, à revendiquer pour lui-même le titre de sophiste, c'est-à-dire d'homme de savoir-faire intellectuel. Ce choix n'est pas anodin : il fait de la formation de l'esprit un service que l'on achète, là où l'éducation grecque reposait jusqu'alors sur la fréquentation, la famille et la cité. Il en tira, dit-on, une fortune considérable et une renommée qui traversa le monde grec.

Athènes occupe une place particulière dans cette carrière. Protagoras y séjourne à plusieurs reprises, il y fréquente les milieux dirigeants et la tradition antique le rattache à l'entourage de Périclès. On lui attribue la rédaction des lois de Thourioi, colonie panhellénique fondée en Italie du Sud vers 444 avant notre ère : l'information est ancienne mais nous n'avons aucun moyen de la contrôler. Si elle est exacte, elle dit quelque chose d'important sur la manière dont les Grecs percevaient son art, comme une compétence proprement politique et non comme une virtuosité de salon.

Le procès et la mort

Des récits tardifs rapportent que Protagoras fut accusé d'impiété à Athènes à cause de l'ouverture de son traité Sur les dieux, que ses livres furent brûlés sur l'agora et qu'il périt en mer alors qu'il fuyait vers la Sicile. Cette séquence est trop bien composée pour ne pas éveiller le soupçon, et la recherche contemporaine la tient généralement pour une reconstruction, peut-être calquée sur le procès de Socrate. Ce que l'on peut affirmer sans risque est plus modeste : Protagoras meurt vers 420 avant notre ère, âgé, célèbre et déjà controversé.

Une trace paradoxale

De l'homme il reste donc peu de choses sûres, et de ses livres quelques phrases. Le paradoxe est que nous le connaissons d'abord par ses adversaires. Platon, qui ne partage rien de ses thèses, lui donne dans le dialogue qui porte son nom une dignité et une force d'argumentation remarquables ; c'est à travers ce portrait hostile mais respectueux que la postérité a lu Protagoras pendant vingt-quatre siècles.

Pensée principale

La pensée de Protagoras nous parvient par fragments, presque toujours cités par des auteurs qui les combattent. Trois thèses en émergent, solidaires les unes des autres.

La mesure humaine

La phrase la plus célèbre ouvrait son livre Vérité : l'homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont comme de celles qui ne sont pas. Elle a nourri des lectures très différentes et le débat n'est pas clos.

Prise au sens le plus étroit, elle constate que le vent paraît froid à qui a de la fièvre et tiède à qui vient de courir, et qu'aucun des deux ne se trompe : chacun dit ce qui lui apparaît. Prise au sens le plus large, elle soutient qu'il n'existe aucune vérité indépendante de celui qui la formule, et que parler de ce qui est vrai « en soi » revient à parler de rien. Platon, dans le Théétète, retient cette seconde lecture et lui oppose une objection redoutable : si toute opinion est vraie pour qui la tient, l'opinion de ceux qui jugent Protagoras dans l'erreur est vraie aussi, et la thèse se retourne contre elle-même.

Le mot grec traduit par « homme » est ambigu : il peut désigner l'individu ou l'espèce humaine. De cette ambiguïté dépend le sens de toute la doctrine, et elle n'est pas tranchée.

Deux discours sur toute chose

À tout sujet, affirmait Protagoras, deux discours contraires peuvent être tenus. La formule n'est pas un éloge de la mauvaise foi, elle décrit une expérience que tout juge, tout citoyen d'assemblée et tout médecin connaît : les mêmes faits admettent des lectures rivales, et la délibération consiste précisément à les faire s'affronter. Les Antilogies mettaient cette technique en œuvre.

On lui prêtait aussi l'ambition de rendre fort le discours faible. Ses adversaires y ont lu l'aveu d'un art de faire triompher l'injuste, et l'accusation lui a durablement collé à la peau. Une autre lecture est possible : la cause faible est celle qui, à première vue, semble indéfendable, et lui donner les moyens de se faire entendre est une exigence de justice avant d'être une ruse.

Enseigner la vertu politique

Protagoras se présentait comme professeur d'euboulia, de bon conseil : l'art de délibérer correctement sur ses propres affaires et sur celles de la cité. Il en tirait une conséquence forte, que Platon lui fait développer longuement. La compétence politique n'est pas un don réservé à quelques-uns : elle se transmet, elle s'apprend, et tout être humain élevé dans une cité en possède déjà une part. Le sophiste ne fait que perfectionner ce que l'éducation collective a commencé.

Cette thèse rend intelligible la démocratie athénienne, où des citoyens sans formation spécialisée décidaient de la guerre et des lois. Elle s'oppose directement à l'idée, que Socrate explore, d'une vertu identique à un savoir exact que la plupart des hommes ne possèdent pas.

La retenue sur les dieux

Un fragment subsiste de son traité Sur les dieux : des dieux, il déclare ne pouvoir dire ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas, ni quelle est leur forme, et il invoque pour cela l'obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine. Ce n'est pas un athéisme, c'est une suspension du jugement motivée par les limites de l'enquête humaine. Elle prolonge la thèse de la mesure : nous n'avons accès qu'à ce qui nous apparaît, et les dieux ne nous apparaissent pas.

Œuvres majeures

Aucun livre de Protagoras ne nous est parvenu. Nous connaissons quelques titres, une poignée de phrases citées par d'autres et des résumés dont la fidélité est incertaine. Les listes anciennes, notamment celle que transmet Diogène Laërce, sont longues mais suspectes : elles mélangent probablement des ouvrages authentiques, des sections d'un même livre prises pour des livres distincts et des attributions tardives.

Vérité

C'est l'écrit dont l'existence est la mieux établie, parce que sa première phrase a été citée par Platon puis répétée pendant des siècles : l'homme y est déclaré mesure de toutes choses. La tradition lui donne aussi le titre de Discours démolisseurs, qui suggère une entreprise de réfutation des thèses adverses plutôt qu'un exposé doctrinal. Nous ignorons son plan et sa longueur.

Antilogies

Deux livres, selon les sources anciennes, consacrés aux discours opposés. L'ouvrage devait présenter, sur une série de questions, les arguments contraires que l'on peut soutenir de part et d'autre. C'est probablement de là que vient la réputation de Protagoras comme inventeur d'une méthode de controverse réglée. Le contenu est perdu.

Sur les dieux

Un seul fragment survit, celui de l'ouverture, où Protagoras déclare ne rien pouvoir affirmer de l'existence ni de la forme des dieux. Les récits tardifs en font la cause d'un procès à Athènes. La phrase suffit à situer l'ouvrage : une enquête sur les limites de ce que nous pouvons savoir, appliquée au domaine où la cité tolérait le moins le doute.

Sur l'état originel des hommes

Un titre de ce genre est attesté et il est tentant de le rapprocher du grand récit que Platon prête à Protagoras dans son dialogue, où l'humanité, d'abord démunie, acquiert les techniques puis la vie politique. Le rapprochement reste une hypothèse : rien ne garantit que Platon résume un texte plutôt qu'il ne compose librement.

Des recherches sur la langue

Plusieurs témoignages lui prêtent des travaux sur la correction du langage : classement des genres des noms, distinction des modes du verbe, critique de tournures homériques. Ce sont les tout premiers pas connus vers une grammaire, et ils confirment que l'art des discours supposait chez lui une attention technique aux mots.

Postérité et influence

La postérité de Protagoras a longtemps été celle d'un adversaire. Parce que Platon et Aristote sont les principaux canaux par lesquels la pensée grecque nous est parvenue, et parce qu'ils combattent tous deux la thèse de la mesure humaine, le sophiste a traversé l'histoire sous le costume que ses critiques lui avaient taillé : celui du bavard habile, indifférent au vrai.

Le mot « sophiste » et son retournement

Le destin du mot dit tout. Il désignait d'abord un homme de savoir, et il a fini par désigner un raisonneur trompeur. Ce glissement sémantique est l'une des victoires intellectuelles les plus durables de l'école platonicienne, et il a rendu difficile pendant très longtemps toute lecture équitable des sophistes.

Une réhabilitation tardive

Le renversement vient du dix-neuvième siècle. Hegel, dans ses leçons d'histoire de la philosophie, voit dans les sophistes le moment nécessaire où la pensée grecque prend conscience de sa propre activité au lieu de contempler naïvement la nature. L'historien anglais George Grote, dans son histoire de la Grèce, s'attaque quant à lui à la caricature morale et rappelle que les sophistes furent des éducateurs reconnus de leur cité. À partir de là, la philologie allemande rassemble les fragments et la lecture change de ton.

Au vingtième siècle, la réhabilitation se poursuit sur un autre terrain. Les philosophies qui doutent qu'il existe un point de vue neutre sur le monde, du pragmatisme aux courants dits perspectivistes, ont reconnu dans la formule de la mesure humaine une intuition dont elles se sentaient proches. Nietzsche, qui admirait la Grèce d'avant Socrate, a contribué à ce renversement de valeur.

Une influence technique, souvent invisible

Il reste un héritage plus discret mais très réel. L'idée qu'une question se travaille en exposant les arguments contraires structure la procédure judiciaire, la disputation médiévale, l'exercice scolaire de la dissertation et la délibération parlementaire. L'attention portée à la correction de la langue ouvre la voie aux grammairiens. La conviction que la compétence politique s'enseigne et n'est pas réservée par naissance à quelques familles est devenue, bien après lui, un présupposé de toute éducation civique.

Enfin, le débat que Protagoras a ouvert n'a jamais été refermé. Savoir s'il existe des vérités indépendantes de nos points de vue, et comment vivre ensemble si ce n'est pas le cas, occupe encore l'épistémologie et la philosophie politique contemporaines.

Controverses et débats

Protagoras est un auteur sur lequel presque tout fait débat, et pour une raison structurelle : il n'en reste que des fragments, transmis par des adversaires.

Que dit exactement la formule de la mesure ?

Le désaccord principal porte sur la portée de la thèse. Une lecture restrictive, défendue par plusieurs commentateurs contemporains, la limite aux qualités sensibles : le chaud, le froid, l'agréable, qui dépendent effectivement de celui qui perçoit. Une lecture extensive, celle que retient Platon dans le Théétète, l'étend à tous les jugements, y compris moraux et politiques. Le premier camp fait valoir que la lecture extensive rend la thèse absurde et qu'il est méthodologiquement douteux d'adopter la version qu'en donne son principal adversaire. Le second répond que Platon connaissait le livre, ce qui n'est plus notre cas.

Un relativiste, un sceptique ou autre chose ?

Ranger Protagoras parmi les relativistes est commode mais anachronique : la catégorie est moderne, et le vocabulaire grec dont il disposait ne distinguait pas comme nous l'apparence, l'opinion et la vérité. D'autres interprètes préfèrent parler d'un phénoménisme, qui se borne à décrire ce qui apparaît, ou d'un humanisme pratique tourné vers la délibération et peu soucieux de métaphysique.

Le témoignage de Platon est-il recevable ?

Le grand discours sur l'origine des techniques et de la cité que Platon lui prête est-il un résumé fidèle ou une composition littéraire ? La question est ouverte et elle commande beaucoup : c'est le seul long développement de pensée protagoréenne que nous possédions.

Le procès a-t-il eu lieu ?

L'accusation d'impiété, l'autodafé de ses livres et la mort en mer forment un récit cohérent mais tardif. Plusieurs historiens y voient une légende, notamment parce que les sources classiques les plus proches n'en disent rien. Prudence est de mise : le silence d'une source n'est pas une preuve, mais un récit isolé et tardif n'en est pas une non plus.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

**Platon, Protagoras.** Le point de départ obligé. Le dialogue met en scène une rencontre athénienne et laisse au sophiste une longue plaidoirie en faveur de l'enseignement de la vertu. Accessible, vivant, et d'une honnêteté remarquable envers un adversaire.

**Platon, Théétète, en particulier les pages consacrées à la mesure humaine.** Plus exigeant, mais c'est là que la thèse est discutée pour elle-même et que naît le débat qui dure encore.

Les fragments. Ils sont brefs et se lisent en une heure. Les recueils français de textes présocratiques et sophistiques les rassemblent avec les témoignages indirects, ce qui permet de mesurer soi-même la minceur du dossier.

Pour situer les sophistes

Les travaux d'ensemble sur la sophistique grecque, en particulier ceux issus de la recherche francophone des dernières décennies, ont renouvelé la lecture du mouvement en le traitant comme un courant intellectuel à part entière plutôt que comme un repoussoir. On y trouve les débats d'attribution et les enjeux politiques de l'enseignement payant.

Les histoires de la philosophie grecque en plusieurs volumes consacrent toutes un chapitre substantiel à Protagoras, avec l'appareil critique qui permet de remonter aux sources.

Prolonger la question

Si la thèse de la mesure vous intéresse pour elle-même, la discussion contemporaine sur le relativisme, dans les encyclopédies philosophiques en ligne, montre comment un problème formulé au cinquième siècle avant notre ère se reformule aujourd'hui en termes de cadres conceptuels et de désaccords raisonnables.

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Attribution suggérée - « Protagoras d'Abdère », Philotopie, - CC BY-SA 4.0

Philosophes contemporains

Socrate

vers 470 av. J.-C. - 399 av. J.-C.

Philosophe athénien du Ve siècle av. J.-C., considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie occidentale. Il n'a rien écrit, sa pensée nous est connue par les témoignages de Platon et Xénophon. Il a déplacé la philosophie de la nature vers les questions éthiques, par un dialogue dialectique qui révèle l'ignorance derrière les certitudes. Condamné à mort par Athènes en 399 av. J.-C. pour impiété et corruption de la jeunesse, il a refusé de fuir et bu la ciguë.

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