Parménide d'Élée

vers 515 av. J.-C. - vers 450 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 14 min de lecture

Le premier à établir par déduction, contre le témoignage des sens, ce que doit être tout ce qui est : inengendré, impérissable et immobile. Son poème a obligé toute la physique grecque à se refonder.

Biographie

Parménide vit à Élée, colonie grecque de l'Italie du Sud, et son activité se place dans la première moitié du cinquième siècle avant notre ère. On déduit sa date de naissance, vers 515, d'un dialogue de Platon qui le montre âgé d'environ soixante-cinq ans alors que Socrate est encore jeune. Le calcul vaut ce que vaut la mise en scène, et les historiens le prennent pour ce qu'il est, une indication et non un acte d'état civil.

La tradition en fait un législateur de sa cité, et le rattache tantôt à Xénophane, tantôt à un pythagoricien nommé Ameinias. Ces filiations sont rapportées par des auteurs tardifs qui cherchaient à inscrire chaque penseur dans une lignée, et elles ne se vérifient pas.

Il a écrit un seul ouvrage, un poème en hexamètres, le mètre d'Homère et d'Hésiode. L'original comptait environ huit cents vers. Il en reste à peu près cent soixante, transmis par des citations, dont la part la plus importante vient du commentateur néoplatonicien Simplicius, qui recopiait de longs passages au sixième siècle de notre ère parce qu'il savait l'ouvrage devenu rare.

Le choix du vers n'est pas un ornement. Parménide expose une démonstration serrée dans la langue de l'épopée, en mettant son argument dans la bouche d'une déesse. Cette forme a longtemps embarrassé les commentateurs, qui y voyaient un reste d'archaïsme chez un auteur par ailleurs très rigoureux, et que les travaux récents lisent plutôt comme une stratégie : la vérité se présente comme révélation pour être reçue, puis s'impose par la seule contrainte du raisonnement.

Son poème circulait encore à Athènes au siècle suivant, puisque Platon lui consacre un dialogue entier et le traite avec un respect qu'il n'accorde à aucun autre prédécesseur, allant jusqu'à faire dire à Socrate qu'il craint de ne pas le comprendre.

Zénon d'Élée et Mélissos de Samos prolongent son travail, le premier par des arguments contre la pluralité et le mouvement, le second par un traité en prose. Parménide meurt sans doute vers le milieu du cinquième siècle.

Pensée principale

Un poème en trois moments

Le poème s'ouvre sur un récit : des juments emportent le narrateur jusqu'aux portes de la Nuit, où une déesse l'accueille et lui promet de lui enseigner deux choses, la vérité inébranlable et les opinions des mortels. Suivent donc deux parties, que la tradition appelle la Vérité et l'Opinion.

Cette composition commande la lecture. Ce que la déesse enseigne d'abord est présenté comme certain ; ce qu'elle expose ensuite, une cosmologie complète, elle le qualifie elle-même de trompeur. Reste à comprendre pourquoi elle l'expose.

Les deux voies

Le cœur de l'argument tient en une alternative. Tannery la traduit ainsi : « l'une, que l'être est, que le non-être n'est pas, chemin de la certitude, qui accompagne la vérité ». L'autre voie, celle qui dirait que ce n'est pas, est déclarée impraticable : on ne peut ni la penser ni la dire, puisque penser le rien, c'est ne rien penser.

De là la formule la plus commentée du poème : « car le pensé et l'être sont une même chose. » Ce qui peut être pensé et ce qui peut être relèvent du même domaine, et le non-être tombe hors de la pensée comme hors du discours.

Un troisième chemin est écarté : celui des mortels qui ne savent rien, et qui mêlent l'être et le non-être en croyant que les choses naissent et périssent.

Ce que l'être doit être

La déesse déduit alors les propriétés de ce qui est, sans rien emprunter à l'expérience. L'être est, selon Tannery, « inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin ».

Chaque attribut se démontre de la même manière. Il n'est pas engendré, car il faudrait qu'il vienne du non-être, et le non-être n'est pas. Il ne périt pas, pour la même raison. Il est homogène, car une différence supposerait un degré d'être moindre quelque part. Il ne se meut pas, car le mouvement exigerait un lieu vide, donc du non-être. Le changement, la naissance, la mort et la pluralité sortent ainsi du domaine de ce qui est pensable.

C'est la première fois dans l'histoire connue de la philosophie qu'une thèse sur la nature des choses est établie par déduction contre le témoignage des sens, et c'est ce geste, plus encore que sa conclusion, qui a fait la fortune de Parménide.

L'Opinion, et son énigme

La seconde partie du poème décrit un monde construit sur deux principes, la lumière et la nuit : « l'univers est à la fois rempli par la lumière et par la nuit obscure ». Elle traite des astres, de la terre et de la génération des vivants, et elle est assez développée pour qu'on y reconnaisse une cosmologie d'époque.

Pourquoi exposer longuement ce qu'on vient de déclarer trompeur ? Les réponses divergent. Certains y voient un exposé dialectique, destiné à montrer le meilleur discours possible sur les apparences tout en rappelant qu'il reste faux. D'autres relèvent que la lumière et la nuit ne satisfont justement pas aux exigences que Parménide impose à ce qui est, de sorte que la seconde partie illustre par l'exemple l'échec de toute cosmologie. Une troisième lecture, dite modale, tient que Parménide distingue ce qui doit être, ce qui ne peut pas être et ce qui est sans devoir être : la cosmologie porterait sur cette troisième catégorie, réelle mais incapable d'être connue avec stabilité.

Œuvres majeures

Le poème, et ce qu'il en reste

Parménide n'a écrit qu'un ouvrage, un poème en hexamètres dont l'Antiquité tardive parle sous le titre Sur la nature, conventionnel comme pour tous les physiologues. L'original comptait environ huit cents vers, et nous en avons à peu près cent soixante.

La répartition de ce qui subsiste est inégale et elle oriente la lecture. La partie sur la vérité nous est parvenue presque entière, parce que Simplicius a pris soin de la recopier longuement au sixième siècle de notre ère. La partie sur l'opinion est en revanche réduite à des bribes, alors qu'elle occupait sans doute la plus grande place dans le poème. Nous lisons donc un ouvrage dont les proportions sont inversées par rapport à l'original.

Le proème

Les trente premiers vers racontent un voyage : des juments emportent le narrateur sur la route qui mène aux portes du jour et de la nuit, une divinité l'accueille et lui prend la main. Les interprètes y ont vu tour à tour un souvenir de poésie initiatique, une transposition des récits de descente aux enfers et une mise en scène destinée à autoriser le discours qui suit. Le détail des images, les clés de la porte, l'essieu qui chauffe, nourrit une littérature abondante.

La Vérité

Le morceau le plus célèbre de la philosophie grecque archaïque. On y trouve l'alternative des deux voies, l'exclusion du non-être, l'identité du pensé et de l'être, puis la déduction des attributs de ce qui est : inengendré, impérissable, homogène, immobile et achevé. L'argumentation procède par réfutation des possibilités concurrentes et sans aucun appel à l'observation.

L'Opinion

Une cosmologie fondée sur deux principes, la lumière et la nuit, qui traite des couronnes célestes, du soleil, de la lune, de la terre et de la génération des êtres vivants. Elle contenait aussi une physiologie de la connaissance et une embryologie dont les doxographes rapportent quelques thèses. La déesse l'annonce comme trompeuse, ce qui fait de cette partie l'énigme principale du poème.

Les traductions françaises

Paul Tannery a donné en 1887, dans Pour l'histoire de la science hellène, une traduction accompagnée de la discussion des sources, accessible librement et citée dans cette fiche. Le vingtième siècle en a produit plusieurs autres, et les écarts entre elles sont considérables, parce que traduire ce poème oblige à choisir un sujet pour le verbe être. Comparer deux versions du fragment sur la pensée et l'être montre l'ampleur de ce que l'interprétation décide.

Postérité et influence

Les Éléates

Zénon d'Élée construit ses arguments contre le mouvement et contre la pluralité pour défendre les conclusions du poème : si l'on admet le multiple, on tombe dans l'absurde, donc l'un demeure. Mélissos de Samos reprend les mêmes thèses en prose et ajoute à l'être l'infinité dans le temps et dans l'étendue, qu'Aristote relèvera comme une divergence.

Les physiciens d'après Parménide

Empédocle, Anaxagore et les atomistes travaillent après lui et avec ses exigences. Tous renoncent à la génération absolue : rien ne naît de rien, et ce que nous appelons naissance devient mélange, séparation ou réarrangement d'éléments qui, eux, ne naissent ni ne périssent. L'atomisme de Démocrite est la réponse la plus systématique : des unités qui satisfont chacune aux conditions parménidiennes de l'être, plus un vide dont il faut assumer l'existence contre Parménide.

Platon

Platon lui donne une place qu'il n'accorde à personne d'autre. Il lui consacre un dialogue entier, le fait discuter avec un Socrate jeune et parle ailleurs de commettre un parricide s'il doit contredire le père. Les Formes intelligibles reprennent les attributs de l'être du poème, soustraits au devenir et accessibles à la seule pensée, et le Sophiste entreprend de rendre au non-être une part d'existence pour que l'erreur et le discours faux redeviennent possibles.

Aristote

Aristote le lit comme un moniste et discute son argument dans la Physique. Sa réponse consiste à distinguer les sens de l'être et les modes du non-être : ce qui n'est pas en acte peut être en puissance, de sorte que le changement cesse d'être une sortie du néant. La doctrine de la puissance et de l'acte se comprend en bonne part comme une solution au problème que Parménide avait posé.

La modernité

Les logiciens et les métaphysiciens contemporains reviennent au poème pour le problème des énoncés existentiels négatifs, que Bertrand Russell et G. E. L. Owen ont rapproché de l'argument éléate. Pour Heidegger, Parménide appartient avec Héraclite au commencement où la pensée de l'être se dit encore sans se laisser recouvrir par la métaphysique, lecture que les hellénistes tiennent souvent pour une reconstruction. Et la physique, chaque fois qu'elle découvre des grandeurs conservées, retrouve une forme de l'exigence que le poème avait formulée la première.

Controverses et débats

Monisme strict ou monisme large ?

La question commande toute l'interprétation. Le monisme strict, défendu notamment par William Guthrie, tient que Parménide nie l'existence de quoi que ce soit en dehors de l'être unique : le monde sensible est purement illusoire. Le monisme large, qu'Aristote lui attribuait déjà, admet que l'être est un selon le discours tout en étant multiple pour la perception.

Patricia Curd a proposé un monisme dit prédicationnel : chaque chose qui est doit être une et homogène dans sa nature, ce qui autorise une pluralité d'êtres-uns. Cette lecture a l'avantage d'expliquer pourquoi les physiciens postérieurs ont pu se croire fidèles à Parménide tout en admettant plusieurs principes.

Quel est le sujet du verbe « est » ?

Le poème ne le nomme pas, et toute traduction tranche. G. E. L. Owen y voyait ce qui peut être pensé et dit, Jonathan Barnes ce sur quoi nous enquêtons, Alexander Mourelatos une prédication spéculative du type « est ce que c'est que d'être ». Selon le choix retenu, l'argument porte sur l'existence, sur l'essence ou sur les conditions du discours, et sa conclusion change de portée.

Pourquoi la seconde partie du poème ?

C'est l'énigme la plus ancienne. Une cosmologie déclarée trompeuse par celle qui l'expose n'a pas de statut évident. Les solutions proposées se rangent en trois familles : exposé dialectique du meilleur discours possible sur les apparences, démonstration par l'exemple de l'échec de toute cosmologie ou description d'un domaine réel mais contingent qui ne peut pas être connu avec stabilité. La part du poème perdue étant surtout celle-là, le débat manque de pièces.

L'argument logique, ou la métaphysique ?

Owen, à la suite de Bertrand Russell, lit le poème comme une réponse au paradoxe des énoncés existentiels négatifs : dire que quelque chose n'est pas semble supposer qu'on en parle, donc qu'il est. Dans cette lecture, Parménide fait de la logique avant la lettre. D'autres refusent de ramener à un problème de langage ce qui se présente comme une doctrine de l'être, et tiennent la lecture logicienne pour un anachronisme utile.

Parménide répondait-il à Héraclite ?

L'opposition entre le penseur de l'être immobile et celui du devenir est devenue un lieu commun des manuels. Elle est fragile. Les deux hommes sont à peu près contemporains, aucun ne nomme l'autre et les fragments de Parménide qui paraissent viser des adversaires désignent plutôt ceux qui mêlent l'être et le non-être, ce qui vaut pour beaucoup de monde. Les commentateurs qui maintiennent le rapprochement s'appuient sur des échos de vocabulaire, les autres y voient une construction scolaire commode.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Lisez le poème en entier, il est court. Reprenez ensuite la partie sur la vérité vers par vers, car chaque attribut de l'être y est déduit séparément et l'enchaînement se perd à la première lecture. Gardez pour la fin la question du statut de l'Opinion : elle ne se pose vraiment qu'une fois le reste compris.

Les textes

La traduction de Paul Tannery, dans Pour l'histoire de la science hellène, 1887, est accessible librement sur Wikisource avec la discussion des sources doxographiques. Les éditions modernes en français comprennent celle de Marcel Conche, Parménide. Le Poème, aux Presses universitaires de France, avec texte grec, traduction et commentaire suivi, et celle de Jean-François Pradeau chez Flammarion. L'édition de référence internationale reste celle de Hermann Diels revue par Walther Kranz, dont les numéros B servent à citer les fragments.

Pour aller plus loin

John Palmer, « Parmenides », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'état des débats sur le monisme et sur le sujet du verbe être.

Patricia Curd, The Legacy of Parmenides, Princeton University Press, 1998, qui défend le monisme prédicationnel et relit à sa lumière les physiciens postérieurs.

Alexander P. D. Mourelatos, The Route of Parmenides, Yale University Press, pour l'analyse de la langue du poème et de ses images.

Barbara Cassin, Parménide. Sur la nature ou sur l'étant. La langue de l'être, Seuil, pour la question de la traduction et de ce qu'elle décide.

Si vous préparez un examen

Trois points font les sujets. L'argument central tient à l'impossibilité de penser le non-être, d'où se déduisent tous les attributs de l'être. La seconde partie du poème est une cosmologie que l'auteur déclare trompeuse, et son statut reste discuté : ne la présentez pas comme la doctrine de Parménide. Enfin, l'opposition scolaire entre Parménide et Héraclite est commode mais fragile : aucun des deux ne nomme l'autre.

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