Les Provinciales
Publication : 1656-1657
Analyse
Présentation
Les Provinciales (titre complet : Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis et aux Révérends Pères Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères) sont une série de dix-huit lettres polémiques publiées anonymement par Blaise Pascal entre janvier 1656 et mars 1657. Écrites en français, elles constituent l'un des chefs-d'œuvre de la prose française classique et l'un des grands textes de la controverse théologico-morale du dix-septième siècle.
Rédigées dans le contexte de la querelle janséniste opposant les jansénistes de Port-Royal à la Compagnie de Jésus, les Provinciales défendent d'abord Antoine Arnauld menacé de censure par la Sorbonne (lettres 1 à 3), puis lancent une attaque frontale contre la théologie morale des jésuites (lettres 4 à 16), et enfin répondent aux réactions provoquées (lettres 17 et 18). L'ouvrage combine une rare maîtrise de la satire, une science théologique impressionnante et un souci de rendre accessible au grand public des débats jusque-là confinés aux milieux savants.
Contexte historique
Pascal a alors trente-trois ans. Sa « seconde conversion » de la nuit du 23 novembre 1654, marquée par le célèbre « Mémorial », l'a rapproché de Port-Royal, foyer principal du jansénisme en France. Depuis 1655, il s'est retiré à Port-Royal des Champs.
L'affaire des Provinciales naît d'une menace concrète. Antoine Arnauld, docteur de la Sorbonne et figure majeure du jansénisme, a publié en 1655 des textes défendant la doctrine augustinienne de la grâce et critiquant certaines pratiques jésuites. Ses ennemis obtiennent que la faculté de théologie de la Sorbonne engage à son encontre une procédure de censure sur deux questions : la « question de fait » (les cinq propositions condamnées de Jansénius sont-elles bien dans son livre l'Augustinus ?) et la « question de droit » (ces propositions sont-elles hérétiques ?).
Devant l'imminence de la condamnation, Arnauld sollicite des amis pour composer une défense publique. Pascal, qui n'est pas théologien professionnel mais qui a l'oreille du grand public par sa notoriété scientifique, accepte de prendre la plume. La première lettre paraît le 23 janvier 1656. Le succès est immédiat, considérable et durable : chaque lettre est attendue, copiée, diffusée, discutée. Le pouvoir royal, allié des jésuites, s'efforce en vain de faire cesser la publication clandestine.
L'arrière-plan doctrinal est celui de la querelle sur la grâce, ouverte par le De auxiliis au début du dix-septième siècle et prolongée par la publication de l'Augustinus de Cornelius Jansen en 1640. Les jansénistes, qui se réclament d'une lecture rigoureuse de saint Augustin, défendent la doctrine de la grâce efficace nécessaire pour tout acte véritablement bon. Les jésuites, principalement molinistes, défendent une doctrine plus favorable au libre arbitre humain.
Structure de l'œuvre
Les dix-huit lettres se distribuent en trois grands moments.
Les trois premières lettres (janvier-février 1656) portent sur la controverse sur la grâce et sur le procès Arnauld. Pascal y démonte les procédés dilatoires et rhétoriques par lesquels ses adversaires évitent la discussion de fond. Il y forge le style qui deviendra sa marque : ironie feinte, mise en scène du dialogue avec des interlocuteurs jésuites, exposition patiente des positions adverses avant démolition impitoyable.
Les lettres 4 à 16 (mars 1656 - décembre 1656) constituent le cœur polémique de l'ouvrage. Pascal y attaque la théologie morale des jésuites, notamment la casuistique. Il y expose et critique la doctrine du probabilisme (qui autorise à suivre en pratique une opinion probable même minoritaire), la direction d'intention (qui permet de justifier des actes moralement douteux en modifiant l'intention qui les accompagne), les équivoques permises dans les serments et les restrictions mentales. Les exemples cités, tirés de nombreux casuistes jésuites (Escobar, Sanchez, Molina, Filliucci, Layman et bien d'autres), font mouche par leur caractère apparemment scandaleux.
Les lettres 17 et 18 (janvier-mars 1657) répondent aux ripostes jésuites et défendent la distinction entre « question de fait » et « question de droit ». Pascal y argumente qu'un fait ne peut être condamné par l'Église, dont l'autorité doctrinale ne s'étend qu'aux vérités révélées et non aux constats empiriques.
Une dix-neuvième lettre était en cours de rédaction mais n'a pas été achevée ni publiée.
Thèses centrales
La première thèse est la défense de la doctrine augustinienne de la grâce. Pascal soutient, avec Arnauld et l'ensemble de la mouvance janséniste, la nécessité absolue de la grâce divine pour tout acte véritablement bon. Cette doctrine, qu'il tient pour la position authentique d'Augustin et de l'Église, s'oppose à la doctrine moliniste des jésuites, qui accorde une place plus importante à la coopération du libre arbitre.
La deuxième thèse concerne la critique de la casuistique laxiste. Pascal démontre, en citant abondamment les casuistes jésuites, comment la théologie morale de la Compagnie a progressivement multiplié les accommodements aux passions humaines et aux exigences du monde. Le probabilisme permet de suivre les opinions les plus indulgentes ; la direction d'intention permet de rendre licites des actes objectivement mauvais ; les restrictions mentales permettent de mentir sans mentir. Cette architecture, pour Pascal, ruine la morale chrétienne au profit d'une casuistique complaisante.
La troisième thèse porte sur la distinction entre fait et droit. Une doctrine ne peut être condamnée que si elle est réellement affirmée. L'Église ne peut condamner Jansénius pour des propositions qui, selon Pascal, ne se trouvent pas dans son ouvrage. Cette distinction, qui deviendra classique, articule les rapports entre autorité doctrinale et connaissance empirique.
La quatrième thèse concerne la démocratisation du débat théologique. En écrivant dans une langue accessible, en prenant à témoin le grand public, en refusant le monopole des théologiens professionnels sur les questions morales et religieuses, Pascal opère un déplacement considérable. Les Provinciales établissent que les questions théologiques peuvent et doivent être discutées devant l'opinion cultivée, non seulement dans les enceintes universitaires.
Réception et postérité
L'accueil des Provinciales est un triomphe littéraire immédiat. Boileau les compte parmi les plus beaux textes de la prose française. Voltaire les tient pour le premier livre de génie de la prose française. Elles sont traduites en latin, en anglais, en italien, en allemand et en espagnol dans les décennies qui suivent.
Sur le plan doctrinal, l'effet est également considérable, mais dans un sens que Pascal n'a pas pleinement anticipé. À court terme, les Provinciales affaiblissent considérablement le crédit moral de la Compagnie de Jésus, mais ne renversent pas la condamnation romaine du jansénisme (bulle Cum occasione de 1653, confirmée par la suite). À plus long terme, elles nourrissent le mouvement anti-jésuite qui traversera tout le dix-huitième siècle et culminera dans l'expulsion de la Compagnie de plusieurs royaumes catholiques puis dans sa suppression par Clément XIV en 1773.
Sur le plan de l'histoire des idées, les Provinciales préparent le terrain d'une conception moderne de l'espace public de discussion. En prenant à témoin l'opinion cultivée, en refusant l'argument d'autorité, en défendant la clarté et la précision contre les subtilités laxistes, Pascal contribue à un déplacement fondamental des rapports entre religion, morale et public éclairé, dont les Lumières prendront la suite.
Sur le plan proprement philosophique, l'ouvrage prépare également certaines analyses des Pensées sur la nature humaine, sur les rapports entre justice et force, sur la corruption des grands. Les Provinciales et les Pensées constituent les deux faces du grand œuvre pascalien, l'une tournée vers la polémique publique, l'autre vers l'apologétique méditative.
Controverses et interprétations
Les débats sont nombreux et anciens. La fidélité de Pascal aux positions jésuites qu'il critique a été régulièrement mise en cause. Les jésuites, dès la publication, ont accusé Pascal de sélectionner arbitrairement des citations, de les tirer de leur contexte, de caricaturer les positions les plus nuancées. Les études contemporaines ont largement confirmé que Pascal, tout en restant globalement fidèle à ses sources, opère effectivement une sélection polémique qui exagère parfois le laxisme des casuistes qu'il vise.
L'inscription théologique de Pascal a également fait débat. Pascal est-il un rigoriste absolu, un lecteur strict d'Augustin, un janséniste orthodoxe, ou développe-t-il une position propre ? Les études récentes, notamment celles de Philippe Sellier et de Jean Mesnard, ont montré que Pascal, tout en s'inscrivant dans la mouvance janséniste, garde une distance propre et une originalité qui interdit toute assimilation simple.
La portée politique de l'ouvrage a été diversement appréciée. Certains y voient une œuvre conservatrice défendant l'autorité religieuse contre les accommodements modernes ; d'autres, au contraire, une œuvre proprement moderne qui installe le débat théologique dans l'espace public et prépare la sécularisation à venir.
Enfin, la valeur littéraire de l'ouvrage, universellement reconnue, a fait l'objet de nombreuses études qui ont montré la maîtrise du dialogue, de la mise en scène, du rythme et de la variation de tonalité. Les Provinciales sont aujourd'hui étudiées autant comme monument de la prose française que comme document théologico-polémique.
Citations clés
« Je n'ai fait cette lettre-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte » (Provinciale XVI) : formule devenue proverbiale, qui condense la conscience pascalienne de la difficulté propre à la concision et à l'élégance.
Sur la casuistique jésuite, Pascal fait dire à son interlocuteur fictif que « lorsque nous ne pouvons empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin ». Cette formule condense, sous forme satirique, la doctrine jésuite de la direction d'intention telle que Pascal la caricature.
Sur les rapports entre théologiens et fidèles, Pascal soutient que la vérité ne dépend pas du nombre de ceux qui la soutiennent : « le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus », phrase qui condense la conviction pascalienne que le vrai peut et doit être défendu contre les puissants.
Sur la distinction fait/droit, Pascal argumente dans la lettre XVII qu'aucune autorité, si sacrée soit-elle, ne peut faire qu'un fait ne soit pas ce qu'il est. « Les faits ne se prouvent que par les sens », rappelle-t-il, en articulant sur ce point une position à la fois théologique et proto-empiriste.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans la collection GF-Flammarion (introduction et notes de Michel Le Guern) et dans les Œuvres complètes de Pascal aux éditions de la Pléiade et chez Desclée de Brouwer.
En complément, on lira les Pensées, qui prolongent sur un autre registre la réflexion pascalienne, ainsi que les Écrits sur la grâce, textes plus techniques où Pascal expose sa position théologique.
Sur les Provinciales et sur Pascal, on peut consulter les études de Jean Mesnard (édition monumentale des Œuvres complètes), de Philippe Sellier, de Sylvie Taussig, de Hélène Michon et, dans le monde anglophone, de Nicholas Hammond.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Blaise Pascal ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Les Provinciales » et « Blaise Pascal ».
Jean Mesnard, édition des Œuvres complètes de Pascal, référence savante.
Philippe Sellier, Pascal et saint Augustin, ouvrage de synthèse sur la théologie pascalienne.