Mengzi (Maître Meng), né Meng Ke
Disciple intellectuel de Confucius et 'Second Sage' du confucianisme, Mencius est le grand théoricien de la bonté innée de la nature humaine. Sa doctrine des quatre germes moraux et sa philosophie politique du mandat du Ciel ont profondément marqué la culture chinoise et est-asiatique.
Biographie
Mencius est la forme latinisée moderne du nom chinois Mengzi (孟子), qui signifie « Maître Meng ». Son nom de naissance est Meng Ke (孟軻). Il naît vers 372 av. J.-C. dans l'État de Zou (鄒), petite principauté de la Chine ancienne située dans l'actuel Shandong (au nord-est de la Chine), à proximité immédiate de l'État de Lu - patrie de Confucius, dont il est l'héritier intellectuel direct.
Selon la tradition (notamment les Mémoires historiques de Sima Qian, premier siècle av. J.-C., principale source biographique), Mencius descend d'une famille noble en déclin. Son père meurt alors qu'il est très jeune. Sa mère joue un rôle considérable dans sa formation : elle est devenue une figure proverbiale en Chine, modèle de la mère vertueuse qui consacre sa vie à l'éducation morale de son fils. Plusieurs anecdotes célèbres lui sont attribuées : elle aurait déménagé trois fois pour éloigner Mencius enfant des mauvaises influences (d'abord près d'un cimetière où il imitait les funérailles, puis près d'un marché où il imitait les marchands, enfin près d'une école où il imita enfin les rites confucéens) ; elle aurait coupé sa pièce de tissage devant lui pour lui montrer ce qu'il en coûte d'abandonner ses études en cours.
Mencius reçoit son enseignement philosophique des disciples de Zisi (子思, vers 481-402 av. J.-C.), petit-fils de Confucius lui-même et auteur présumé de la Doctrine du Milieu (Zhongyong). Cette filiation est essentielle : Mencius se présente comme l'héritier authentique de l'enseignement confucéen, par-delà la simple lecture des Entretiens.
Il vit pendant la période des Royaumes combattants (475-221 av. J.-C.), époque de morcellement politique extrême où les principautés chinoises se font une guerre quasi continue. C'est un temps de bouleversements profonds : effondrement du système féodal Zhou, montée des pouvoirs centralisés, multiplication des doctrines philosophiques rivales que la tradition chinoise nommera « les Cent Écoles ». Cette diversité polémique est l'arrière-plan de la pensée mencienne.
Comme Confucius avant lui, Mencius mène une vie itinérante : il voyage de cour en cour pendant environ quarante ans pour proposer aux souverains des États belligérants une politique inspirée de la sagesse confucéenne. Il aurait notamment fréquenté les cours du roi Hui de Liang (vers 320 av. J.-C.), du roi Xuan de Qi (entre 318 et 312 av. J.-C.), du roi Wen de Teng, du duc Mu de Zou. Ces dialogues avec les souverains, retranscrits dans le Mengzi, constituent l'une des sources les plus précieuses pour comprendre la philosophie politique chinoise ancienne.
Mencius rencontre auprès des rois un succès limité : ils admirent sa sagesse, mais aucun n'adopte vraiment sa politique de gouvernement humain (ren zheng 仁政), centrée sur le bien-être du peuple et la limitation de l'agression militaire. Les souverains de l'époque sont déjà séduits par le légalisme (futur courant qui triomphera avec la première unification de la Chine sous les Qin en 221 av. J.-C.) et par le mohisme (école rivale fondée par Mozi, qui défend une éthique de la « bienveillance universelle » impartiale).
Mencius mène un combat intellectuel constant contre ces deux doctrines rivales. Sa polémique vise particulièrement :
- Le mohisme de Mozi (vers 470-390 av. J.-C.) qui défend une bienveillance impartiale (jian ai 兼愛) accordée à tous également, sans privilège pour la famille. Pour Mencius, c'est « ne pas avoir de père » (sans lien spécial à ses parents), donc retomber au niveau animal.
- L'égoïsme de Yang Zhu (vers 440-360 av. J.-C.) qui défend la priorité absolue à la conservation de soi, refusant de sacrifier un seul de ses cheveux pour le bien du monde. Pour Mencius, c'est « ne pas avoir de souverain » (sans devoir envers la communauté), donc retomber aussi au niveau animal.
La célèbre formule mencienne : « Sans père et sans souverain, c'est l'animal. »
Découragé par l'échec politique, Mencius se retire à la fin de sa vie pour se consacrer à l'enseignement et à la rédaction du livre qui porte son nom, le Mengzi (Livre de Mencius). Cette œuvre, en sept livres divisés chacun en deux parties, contient ses dialogues avec les rois, ses débats philosophiques, ses sentences morales. La rédaction est probablement collective : Mencius et ses disciples immédiats l'auraient composée peu après sa mort, vers 289 av. J.-C.
Mencius meurt vers 289 av. J.-C., âgé d'environ quatre-vingt-trois ans. Son influence reste limitée pendant les périodes Qin (qui le persécute), Han et médiévale, où d'autres confucéens comme Xunzi (qui soutenait la position opposée : la nature humaine est mauvaise) sont aussi considérés.
C'est avec le néo-confucianisme des Song (Xᵉ-XIIIᵉ siècles) que Mencius prend la place que la postérité lui reconnaîtra. Zhu Xi (1130-1200), le grand systématisateur néo-confucéen, le canonise comme l'un des Quatre Livres (avec les Entretiens de Confucius, la Grande Étude et la Doctrine du Milieu). À partir de 1315, sous la dynastie mongole Yuan, le Mengzi devient un texte obligatoire pour les examens impériaux, ce qui assure son influence considérable sur toute la formation intellectuelle chinoise jusqu'à 1905 (date d'abolition des examens).
Mencius reçoit le titre honorifique de « Second Sage » (Yasheng 亞聖) : deuxième seulement après Confucius lui-même. Cette consécration officielle scelle sa position au cœur du canon confucéen.
Pensée principale
L'héritier authentique de Confucius
Mencius se présente comme l'héritier direct et fidèle de Confucius (mort vers 479 av. J.-C., environ un siècle avant Mencius). Mais cette fidélité n'est pas répétition : Mencius approfondit, systématise et radicalise certaines intuitions confucéennes en les transformant en une véritable doctrine philosophique cohérente.
Là où Confucius transmettait surtout par sentences brèves, exemples et rituels, Mencius construit une argumentation explicite : il défend ses thèses par des dialogues, des analogies, des expériences de pensée. Cette dimension dialectique fait du Mengzi l'un des sommets de la prose philosophique chinoise ancienne et une matrice pour toute la pensée confucéenne ultérieure.
Trois apports majeurs distinguent Mencius dans la tradition confucéenne :
- La doctrine de la bonté innée de la nature humaine (xing shan 性善).
- La politique humaine (ren zheng) comme exigence d'un bon gouvernement.
- Le mandat du Ciel (tianming 天命) reformulé comme légitimation conditionnelle du souverain.
La bonté innée de la nature humaine
La thèse philosophique pour laquelle Mencius est le plus célèbre est sa doctrine de la bonté innée de la nature humaine (xing shan). Tous les êtres humains naissent avec une nature foncièrement bonne. Le mal ne vient pas de la nature, il vient de circonstances qui la corrompent, l'étouffent ou la dévient.
Cette thèse est en débat constant avec ses contemporains. Gaozi, son principal interlocuteur sur cette question dans le Mengzi, soutient que la nature humaine est moralement neutre : elle peut être façonnée vers le bien ou le mal selon l'éducation et les circonstances. Xunzi, confucéen postérieur à Mencius, défendra une thèse opposée : la nature humaine est foncièrement mauvaise, c'est l'éducation qui produit le bien. Le débat xing shan / xing e (nature bonne / nature mauvaise) structurera toute la philosophie morale chinoise jusqu'à nos jours.
L'argument fondamental de Mencius est expérimental : il propose ce qu'on appellerait aujourd'hui une expérience de pensée. Imaginez, dit-il, que vous voyez soudainement un enfant en danger de tomber dans un puits. Que ressentez-vous ? Un élan immédiat de compassion (ce yin 惻隱), avant même tout calcul. Vous n'agissez pas par espoir de récompense, ni par crainte du blâme, ni pour gagner une réputation : vous éprouvez un sentiment irréfléchi qui vous pousse vers l'enfant.
Cet élan, soutient Mencius, prouve que la bonté est dans la nature humaine. Quiconque ne ressentirait pas cette compassion ne serait pas pleinement humain. La bonté n'a pas besoin d'être apprise : elle est déjà là, comme une plante qui ne demande qu'à pousser pour peu qu'on ne l'étouffe pas.
Les quatre germes (siduan)
Mencius systématise sa doctrine sous la forme d'une théorie des quatre germes (siduan 四端) - quatre dispositions morales innées qui correspondent aux quatre grandes vertus confucéennes :
- Le sens de la compassion (ceyin) → germe de la bienveillance (ren 仁).
- Le sens de la honte et du dégoût moral (xiu wu 羞惡) → germe de la droiture ou justice (yi 義).
- Le sens de la déférence et de la modestie (ci rang 辭讓) → germe de la bienséance ritualisée (li 禮).
- Le sens du discernement entre le bien et le mal (shi fei 是非) → germe de la sagesse (zhi 智).
Ces quatre germes sont à la nature humaine ce que les quatre membres sont au corps : indissociables, naturels, présents en chacun. La culture morale ne consiste pas à acquérir ces dispositions (elles sont déjà là), mais à les développer, à les cultiver, à ne pas les laisser s'atrophier.
L'image agricole est centrale chez Mencius. La nature humaine est comparée à un champ qu'il faut cultiver : les germes y sont déjà semés, encore faut-il leur donner eau, soleil et soin. Sans culture, ils peuvent s'étioler. La célèbre image du Mont du Bœuf (livre VI A 8) illustre cette idée : une montagne autrefois couverte de forêts est devenue chauve à force d'être exploitée. On pourrait croire qu'elle n'a jamais été boisée. De même, un être humain dont les germes moraux ont été constamment piétinés peut sembler dépourvu de toute bonté - mais cette apparence est trompeuse, la nature originelle reste bonne en principe.
L'« énergie vitale immense » (haoran zhi qi)
Une notion célèbre de Mencius, particulièrement difficile à traduire, est celle de haoran zhi qi (浩然之氣), souvent rendue par « énergie vitale immense », « souffle immense », ou « qi vaste et flottant ». Mencius répond à un disciple qui l'interroge sur sa force morale : il dit avoir cultivé en lui cette qi, qui s'accumule par la pratique constante de la droiture (yi) et qui donne au sage une force intérieure inébranlable.
Cette qi n'est ni purement physique ni purement morale : c'est une énergie vitale-morale qui imprègne le corps et l'esprit du sage qui a longuement pratiqué la vertu. Elle ne peut pas être obtenue par un effort ponctuel ou un raccourci ; elle se construit dans le temps long par accumulation d'actions justes. Cette notion influencera profondément toute la tradition confucéenne ultérieure, particulièrement le néo-confucianisme.
La politique humaine (ren zheng)
L'autre grande contribution de Mencius est sa philosophie politique. Elle se résume à un principe : le but du gouvernement est le bien-être du peuple, pas la grandeur du souverain ou de l'État. Cette thèse, simple en apparence, est révolutionnaire dans le contexte des Royaumes combattants où les princes ne pensent qu'à étendre leur territoire par la guerre.
Mencius soutient plusieurs propositions concrètes :
- Modération fiscale : un peuple écrasé d'impôts ne peut être vertueux, car « sans avoir de quoi vivre, on ne peut avoir de cœur constant ». La vertu morale suppose d'abord la sécurité matérielle minimale.
- Politique agraire : Mencius propose un système de répartition foncière équitable (le « système des terrains aux neuf carreaux » jingtian), où huit familles cultivent ensemble une terre commune entourant leurs lots privés.
- Refus de la guerre d'agression : un souverain qui mène la guerre pour étendre son territoire est un tueur, pas un dirigeant légitime.
- Bienveillance comme principe de gouvernement : le souverain doit traiter le peuple comme un père traite ses enfants - non par paternalisme dominateur, mais par souci réel de leur bien-être.
Le mandat du Ciel (tianming) et le droit à la révolution
L'apport politique le plus radical de Mencius est sa réinterprétation du Mandat du Ciel (tianming). Dans la tradition Zhou, le Ciel confère le mandat de gouverner à une dynastie, qui le perd quand elle se montre indigne. Mencius radicalise cette idée en posant :
- Le Ciel exprime sa volonté à travers le consentement du peuple. « Le Ciel voit comme le peuple voit, le Ciel entend comme le peuple entend. »
- Un souverain qui opprime son peuple perd le Mandat.
- Le renversement d'un tyran n'est pas un régicide condamnable, mais un acte légitime - voire un devoir.
Dans un dialogue célèbre avec le roi Xuan de Qi, Mencius répond à la question de savoir si l'on peut tuer un souverain : il distingue le souverain légitime (qu'on ne peut tuer) du tyran qui a déjà perdu son mandat et qui n'est plus qu'un « simple individu » ; le tuer n'est plus un régicide. Cette doctrine du droit à la révolution est l'une des plus audacieuses de la philosophie politique chinoise ancienne et inspirera des révoltes paysannes pendant deux mille ans.
La controverse avec Mozi et Yang Zhu
Mencius polémique vigoureusement contre deux écoles rivales :
Contre Mozi (mohisme) : Mozi défendait une bienveillance universelle impartiale (jian ai), où tous les êtres humains méritent un soin égal sans privilège pour la famille. Pour Mencius, c'est nier la réalité du sentiment naturel qui nous lie d'abord à nos parents, à nos enfants, à nos proches. La bienveillance véritable n'est pas impartiale : elle se développe par cercles concentriques à partir des affections familiales pour s'étendre progressivement à toute l'humanité. Aimer son père et un étranger « également » serait nier ce qui structure fondamentalement le cœur humain.
Contre Yang Zhu : Yang Zhu défendait un égoïsme rationnel : la priorité absolue à la conservation de soi, refusant de sacrifier le moindre cheveu pour le bien du monde. Pour Mencius, c'est nier l'élan compassionnel naturel qui nous fait spontanément vouloir aider l'enfant en danger.
Ces deux doctrines, écrit Mencius, conduisent toutes deux à nier l'humanité même. Sa célèbre formule : « Yang Zhu est pour soi : c'est ne pas avoir de souverain. Mozi pour la bienveillance impartiale : c'est ne pas avoir de père. Sans père et sans souverain, c'est l'animal. »
L'art de gouverner par l'exemple
Une thèse caractéristique de la pensée mencienne est que le gouvernement procède par exemple plutôt que par contrainte. Un souverain vertueux n'a pas besoin de lois et de châtiments multipliés : son seul exemple, sa seule droiture personnelle suffit à transformer le peuple. « Quand celui qui est en haut a aimé le bien, le peuple en bas se réformera comme l'herbe se courbe sous le vent. »
Cette confiance dans la vertu transformatrice de l'exemple distingue Mencius du légalisme (Han Feizi et ses successeurs) qui défendra la position opposée : le peuple ne peut être tenu que par des lois claires, des récompenses calculées et des châtiments certains.
Œuvres majeures
Le Mengzi (Livre de Mencius)
L'œuvre attribuée à Mencius - et probablement son unique œuvre - est le Mengzi (孟子) ou Livre de Mencius. Il s'agit d'un recueil composé en sept livres divisés chacun en deux parties (A et B), donc quatorze chapitres au total. La composition est probablement collective : Mencius et ses disciples immédiats l'auraient rédigée pendant la vieillesse du maître et peu après sa mort, vers 289 av. J.-C.
Les sept livres portent traditionnellement les titres :
- Livre I (Roi Hui de Liang) : dialogues avec le roi Hui de Liang et d'autres souverains sur la politique humaine et le bien-être du peuple.
- Livre II (Gongsun Chou) : sur la bienveillance, la droiture et la culture de la qi immense.
- Livre III (Teng Wengong) : dialogues avec le duc Wen de Teng sur les rites funéraires et le système agraire.
- Livre IV (Lilou) : sentences sur la sincérité, la piété filiale, la bonté.
- Livre V (Wan Zhang) : dialogues avec Wan Zhang sur l'histoire ancienne et les sages exemplaires.
- Livre VI (Gaozi) : célèbre débat avec Gaozi sur la nature humaine - contient les arguments fondamentaux sur la bonté innée.
- Livre VII (Jin Xin) : sur l'accomplissement du cœur, la nature humaine et le Ciel.
Le texte mêle :
- Dialogues politiques avec les rois (qui occupent une place importante au début du livre).
- Débats philosophiques avec d'autres penseurs (Gaozi, les disciples de Mozi).
- Réflexions morales sous forme de sentences ou de courts essais.
- Récits exemplaires tirés de l'histoire ancienne (notamment les sages-rois Yao, Shun, Yu).
Traductions françaises de référence :
- Mencius, Les Quatre Livres, traduction et notes de Séraphin Couvreur, Cathasia, 1949 (rééditions modernes). Traduction classique du sinologue jésuite, encore largement utilisée.
- Mencius, Œuvres de Meng Tzeu, dans Les Quatre Livres de la collection « La Pléiade », Gallimard, plus récente.
- Mencius, Mengzi, traduction de Charles Le Blanc et Rémi Mathieu, dans Philosophes confucianistes, La Pléiade Gallimard, 2009. Traduction de référence contemporaine.
Postérité et influence
La canonisation néo-confucéenne
Pendant les périodes Qin (qui persécute toute l'école confucéenne), Han et médiévale, l'influence de Mencius reste limitée. D'autres confucéens, notamment Xunzi, qui défendait la position opposée (la nature humaine est mauvaise et doit être corrigée par l'éducation et les rites), sont considérés à l'égal de Mencius.
C'est avec le néo-confucianisme des Song (Xᵉ-XIIIᵉ siècles) que Mencius prend sa place définitive. Zhu Xi (1130-1200), le grand systématisateur néo-confucéen, le canonise comme l'un des Quatre Livres (Sishu) avec :
- Les Entretiens (Lunyu) de Confucius.
- La Grande Étude (Daxue) attribuée à Zengzi.
- La Doctrine du Milieu (Zhongyong) attribuée à Zisi.
Cette canonisation place le Mengzi au cœur du canon confucéen orthodoxe, qui devient la base de toute la formation intellectuelle chinoise.
Les examens impériaux
À partir de 1315, sous la dynastie mongole Yuan, les Quatre Livres deviennent un texte obligatoire pour les examens impériaux qui sélectionnent les fonctionnaires de l'empire. Cette intégration officielle assure au Mengzi une influence considérable : pendant six siècles (1315-1905), tout intellectuel chinois doit l'avoir étudié et mémorisé en profondeur.
L'effet est immense : la doctrine mencienne de la bonté innée, de la politique humaine et du mandat du Ciel devient le fondement implicite de toute la culture politique et morale chinoise. Les soulèvements populaires contre les dynasties tyranniques s'autorisent du principe mencien selon lequel un souverain qui opprime son peuple perd son mandat et peut être renversé légitimement.
L'influence sur le néo-confucianisme tardif
L'école Lu-Wang du néo-confucianisme tardif (Lu Jiuyuan au XIIᵉ siècle, Wang Yangming au XVᵉ-XVIᵉ siècles) radicalise l'héritage mencien. Wang Yangming développe la doctrine de la « conscience innée » (liangzhi 良知) - notion mencienne qui désigne la connaissance morale innée présente en chacun. Pour Wang, liangzhi est la lumière intérieure qui permet à tout être humain de distinguer immédiatement le bien et le mal sans avoir besoin d'une éducation préalable.
La modernité chinoise
À l'époque moderne, Mencius est diversement reçu. Les mouvements progressistes du début du XXᵉ siècle (Nouveau Mouvement Culturel, 1915-1920) critiquent souvent le confucianisme comme frein à la modernisation, mais la dimension démocratique potentielle de Mencius (mandat du Ciel par le consentement du peuple, droit à la révolution) est aussi soulignée par certains réformateurs.
Le nouveau confucianisme (Mou Zongsan, Tu Weiming, Roger Ames depuis les années 1950) prend Mencius comme l'une de ses références majeures pour proposer un confucianisme dialoguant avec la philosophie occidentale - notamment avec Kant (sur la liberté morale), avec Rousseau (sur la bonté originelle), avec Nussbaum (sur les capabilités humaines naturelles).
La réception philosophique occidentale
L'occidental redécouvre Mencius à partir du XIXᵉ siècle (traduction de James Legge en 1861). Dès le XXᵉ siècle, les philosophes occidentaux engagent des dialogues avec Mencius :
- Sur la nature humaine : la position mencienne dialogue avec celle de Rousseau (bonté originelle), contre Hobbes (homme comme loup pour l'homme) ou Augustin (péché originel).
- Sur les émotions morales : Mencius anticipe certaines positions de la philosophie morale contemporaine sur les intuitions morales spontanées comme source de connaissance éthique (Jonathan Haidt, Frans de Waal sur l'altruisme primate).
- Sur la politique : la doctrine mencienne du gouvernement par la vertu inspire les débats contemporains sur la démocratie confucéenne possible (Daniel Bell, Tu Weiming).
L'éthique du care et la philosophie comparée
Plusieurs philosophes contemporaines (Edith Wyschogrod, Eva Kittay, Erin Cline) ont mis en parallèle la pensée mencienne et l'**éthique du *care*** : l'idée que la bienveillance ne se développe pas comme principe abstrait mais à partir des relations particulières (mère-enfant, famille, communauté) qui se diffusent par cercles concentriques.
Le rayonnement durable en Asie de l'Est
Au-delà de la Chine, Mencius a profondément marqué les cultures intellectuelles de Corée, du Japon et du Vietnam, où le confucianisme s'est diffusé. Au Japon notamment, l'école de Nakae Tōju (XVIIᵉ siècle) puis Itō Jinsai (XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles) puis Yoshida Shōin (XIXᵉ siècle) ont accordé une place centrale à Mencius. La dimension révolutionnaire de Mencius (droit de renverser un tyran) a inspiré certains mouvements de réforme politique dans l'Asie du XIXᵉ et XXᵉ siècle.
Pour aller plus loin
- Mencius, Mengzi, dans Philosophes confucianistes, La Pléiade Gallimard, 2009 (traduction Le Blanc et Mathieu). La traduction française de référence contemporaine.
- Mencius, Les Quatre Livres, traduction Séraphin Couvreur, Cathasia (rééditions modernes). La traduction classique du sinologue jésuite, encore largement utilisée.
- Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. Présentation de référence en français, avec un chapitre nourri sur Mencius.
- Léon Vandermeersch, Wangdao ou la voie royale, École française d'Extrême-Orient, 1977. Sur la philosophie politique chinoise ancienne, incluant Mencius.
- Bryan W. Van Norden, Mengzi : With Selections from Traditional Commentaries, Hackett Publishing, 2008. Édition anglaise de référence avec commentaires.
- Notice « Mencius » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu/entries/mencius/), par Kwong-loi Shun.