Corine Pelluchon
Philosophe française de la vulnérabilité et du vivant, Corine Pelluchon déploie une éthique de la considération qui relie la justice envers les humains, les animaux et la nature.
Biographie
Corine Pelluchon naît le 2 novembre 1967 à Barbezieux-Saint-Hilaire, en Charente. Après une formation en philosophie, elle obtient l'agrégation en 1997, puis soutient en 2003 une thèse de doctorat à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, consacrée à la critique des Lumières modernes chez Leo Strauss. Ce premier travail, remarqué et traduit en anglais, lui vaut le prix François Furet en 2006.
Du politique au vivant
Ce n'est pourtant pas dans l'histoire de la philosophie politique que Corine Pelluchon se fixe. À partir de 2010, elle obtient une habilitation à diriger des recherches et développe une réflexion propre, à la croisée de la bioéthique, de l'éthique animale et de la philosophie de l'environnement. Ce tournant s'enracine dans une connaissance du terrain : ses enquêtes menées dans différents hôpitaux, auprès de personnes en fin de vie ou en situation de handicap, nourrissent sa réflexion sur la vulnérabilité.
Une carrière universitaire
Nommée professeure de philosophie à l'université de Franche-Comté, puis, en 2016, à l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée (devenue Gustave-Eiffel en 2020), elle y est membre du laboratoire interdisciplinaire d'étude du politique Hannah Arendt. Elle enseigne la philosophie morale et politique et dirige des recherches en éthique.
La reconnaissance
Son œuvre connaît une reconnaissance croissante. Le Grand Prix Moron de l'Académie française lui est décerné en 2012 pour "Éléments pour une éthique de la vulnérabilité", le prix Édouard Bonnefous de l'Académie des sciences morales et politiques pour "Les Nourritures" en 2015, puis le prix de la pensée critique Günther Anders en 2020 pour l'ensemble de ses travaux. Traduits dans de nombreuses langues, ses ouvrages sont discutés au-delà des frontières françaises. Engagée en faveur de la cause animale et d'une écologie démocratique, Corine Pelluchon intervient fréquemment dans le débat public.
Pensée principale
La philosophie de Corine Pelluchon se déploie autour d'une intuition centrale : notre manière de traiter les autres humains, les animaux et la nature révèle qui nous sommes et engage notre responsabilité. En prenant au sérieux la vulnérabilité de tous les vivants, elle propose une éthique ambitieuse, qui relie la justice sociale, la cause animale et l'écologie.
La vulnérabilité comme point de départ
Le premier geste de Corine Pelluchon consiste à placer la vulnérabilité au cœur de la réflexion morale. Nous sommes des êtres corporels, dépendants de la nourriture, du soin des autres et des écosystèmes dans lesquels nous vivons. Reconnaître cette condition, loin de nous diminuer, fonde une relation nouvelle aux autres, humains ou non. Cette attention à la fragilité rapproche sa pensée de celle d'Emmanuel Levinas, dont elle élargit l'éthique du visage en direction des animaux et du vivant.
L'éthique de la considération
Au fil de ses ouvrages, Corine Pelluchon élabore ce qu'elle nomme une éthique de la considération. La considération est plus qu'un simple respect formel : elle désigne une attention profonde aux autres êtres, une manière de les regarder qui transforme celui qui regarde. Elle suppose un remaniement intérieur, une transformation du sujet qui prend la mesure de ce que sa propre existence doit aux autres vivants. Cet enrichissement de la notion de sujet, qui intègre la corporéité et la dépendance au lieu de les refouler, distingue sa philosophie d'une simple éthique appliquée.
Les nourritures et le corps politique
Dans l'un de ses livres les plus originaux, "Les Nourritures", Corine Pelluchon développe une phénoménologie du vivre de. Tout ce dont nous vivons, l'air, l'eau, les aliments, les paysages, n'est pas une simple ressource à exploiter, mais une nourriture, au sens fort, qui nous relie aux autres vivants. L'alimentation devient alors le paradigme d'une philosophie du sentir, qui part du plaisir attaché au fait de vivre pour en tirer des conséquences politiques. La justice, dans cette perspective, désigne le partage des nourritures, ce qui conduit à un projet de contrat social élargi, intégrant la question animale et l'écologie au cœur de la démocratie.
Les Lumières à l'âge du vivant
Son projet le plus ambitieux consiste à refonder les Lumières pour notre époque. Il ne s'agit pas de revenir aux Lumières du XVIIIe siècle, mais de les repenser dans un monde confronté à la crise écologique, à la souffrance animale et à la montée des nationalismes. L'objectif est de destituer le principe de la domination, une domination exercée sur les autres et sur la nature, qui traduit un mépris du corps et de la vulnérabilité. Corine Pelluchon cherche ainsi à articuler l'héritage de l'émancipation et la prise en compte du vivant, en montrant que ces exigences, loin de s'opposer, se renforcent mutuellement.
Œuvres majeures
Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature (2011)
Cet ouvrage pose les bases de la philosophie de Corine Pelluchon. Elle y montre que la vulnérabilité, loin d'être une faiblesse, est la condition à partir de laquelle repenser nos devoirs envers les autres humains, les animaux et la nature. Le livre, qui s'appuie sur une connaissance de terrain en bioéthique, a reçu le Grand Prix Moron de l'Académie française en 2012.
Les Nourritures. Philosophie du corps politique (2015)
Livre le plus original de Corine Pelluchon, il développe une phénoménologie du vivre de. Tout ce dont nous vivons est envisagé comme une nourriture au sens fort, reliant chacun aux autres vivants. L'alimentation y sert de fil conducteur pour repenser la justice comme partage des nourritures et proposer un contrat social élargi intégrant la cause animale et l'écologie. L'ouvrage a reçu le prix Édouard Bonnefous en 2015.
Manifeste animaliste. Politiser la cause animale (2017)
Dans ce texte bref et engagé, Corine Pelluchon plaide pour faire de la cause animale une question politique à part entière. Elle y défend l'idée que le traitement des animaux engage notre conception de la justice et de la démocratie. Le livre a contribué à faire connaître la réflexion philosophique sur les animaux auprès d'un large public.
Éthique de la considération (2018)
Ce livre développe la notion centrale de considération, définie comme une attention profonde aux autres êtres qui transforme celui qui l'exerce. Plus qu'un respect abstrait, la considération suppose un remaniement intérieur et fonde une éthique attentive à la corporéité et à la dépendance. L'ouvrage approfondit ainsi le cadre théorique de sa philosophie.
Les Lumières à l'âge du vivant (2021)
Son ouvrage le plus ambitieux propose de refonder les Lumières pour un monde marqué par la crise écologique et la souffrance animale. Corine Pelluchon y articule l'héritage de l'émancipation et la prise en compte du vivant, en montrant que ces deux exigences sont solidaires. Le livre a été largement commenté et traduit.
Postérité et influence
L'influence de Corine Pelluchon est considérable dans la philosophie française contemporaine, en particulier dans les domaines de l'éthique du vivant et de la cause animale.
Une voix dans le débat public
Par ses livres et ses interventions, Corine Pelluchon a contribué à donner une assise philosophique au débat sur la condition animale en France. Son "Manifeste animaliste" a touché un public bien au-delà du monde universitaire. Elle est devenue l'une des voix les plus écoutées sur les questions de bioéthique, de protection animale et de transition écologique.
Une philosophie de la transformation
Ce qui distingue son approche est l'insistance sur la transformation du sujet. Là où d'autres penseurs de l'écologie s'adressent surtout aux institutions ou aux comportements collectifs, Corine Pelluchon met l'accent sur la conversion intérieure que suppose une véritable éthique du vivant. Cette dimension fait dialoguer sa philosophie avec des traditions morales anciennes, en particulier l'éthique levinassienne.
Un rayonnement international
Traduite dans de nombreuses langues, récompensée en France comme à l'étranger (prix Günther Anders en 2020), Corine Pelluchon est reconnue comme l'une des figures majeures de la réflexion contemporaine sur le vivant. Son projet de refonder les Lumières à la lumière de la crise écologique trouve un écho dans des cercles intellectuels variés, de la philosophie au droit en passant par la médecine. Elle incarne une philosophie qui prend au sérieux la fragilité de l'existence pour en faire le fondement d'une politique de l'attention.
Controverses et débats
L'œuvre de Corine Pelluchon suscite des discussions qui recoupent les grands débats de l'éthique contemporaine.
L'élargissement du cercle moral
Un premier débat porte sur la légitimité d'étendre les obligations morales aux animaux et à la nature. Pour certains, cette extension affaiblit la singularité humaine et risque de brouiller les hiérarchies nécessaires à l'action. Corine Pelluchon répond que reconnaître la vulnérabilité des autres vivants ne diminue pas la dignité humaine, mais l'enrichit, en montrant que justice envers les humains et considération pour les animaux sont solidaires.
La place du sujet
Sa philosophie accorde une grande place à la transformation intérieure du sujet. Ses critiques s'interrogent sur l'efficacité politique de cette approche : peut-on transformer les institutions à partir d'une conversion des individus ? Pelluchon soutient que le changement politique reste vain s'il ne s'accompagne pas d'un remaniement des sensibilités et des représentations, ce qui en fait une pensée à la fois morale et politique.
Le rapport aux Lumières
Son projet de refonder les Lumières divise également. Les uns saluent l'ambition de sauver l'héritage de l'émancipation en le repensant à la lumière de la crise écologique. Les autres estiment que les Lumières, associées au progrès technique et à la domination de la nature, ne sont pas le meilleur point de départ pour penser le vivant. Ce débat, très actuel, traverse toute la pensée écologique contemporaine.
Pour aller plus loin
Lire Corine Pelluchon
Pour découvrir sa pensée, "Éthique de la considération" (Seuil, 2018) offre une synthèse accessible de son cadre philosophique. On pourra ensuite lire "Les Nourritures" (Seuil, 2015), son ouvrage le plus original, puis "Les Lumières à l'âge du vivant" (Seuil, 2021), le plus ambitieux. Pour une entrée par l'engagement, le "Manifeste animaliste" (2017) est un texte bref et stimulant.
Autour de son œuvre
Sa pensée dialogue avec celle de Levinas, dont elle élargit l'éthique du visage au vivant. Elle prolonge aussi l'éthique de la responsabilité de Hans Jonas. Pour situer son travail dans la philosophie de l'environnement francophone, on pourra lire Catherine Larrère et Baptiste Morizot. Du côté de la philosophie politique, sa thèse sur Leo Strauss éclaire les sources de son projet.
Écouter et voir
Corine Pelluchon intervient régulièrement dans les médias culturels et participe à de nombreux colloques. Ses conférences, souvent disponibles en ligne, permettent de saisir la clarté et l'engagement de sa démarche philosophique.