Régime du solitaire
Titre original : Tadbîr al-mutawahhid
Publication : XIIe siècle
Type : Traite
Analyse
Que doit faire un homme qui pense juste dans une cité qui pense faux ? Ibn Bâjja, qu'on appelle Avempace dans l'Occident latin, répond au XIIe siècle par un traité singulier : un régime de santé, mais pour l'âme, destiné à celui qui ne peut compter sur sa cité pour devenir meilleur. Le livre ouvre une question que la philosophie politique n'a pas refermée.
Un médecin qui écrit sur l'âme
Ibn Bâjja naît probablement à Saragosse, quelques années avant 1085. Il est à la fois médecin, musicien, mathématicien, astronome et philosophe, ce qui n'a rien d'exceptionnel dans l'al-Andalus de son temps. Il sert comme vizir auprès du gouverneur almoravide de Saragosse, Ibn Tîfilwît, puis mène une vie errante après la chute de la ville : Xàtiva, Séville où on le trouve en 1136, le Maghreb. Il meurt à Fès au mois de ramadan 533 de l'hégire, c'est-à-dire en mai 1139. Plusieurs sources anciennes évoquent un empoisonnement, sans qu'on puisse le confirmer.
Le titre du traité, Tadbîr al-mutawahhid, se traduit littéralement par la conduite ou le régime de celui qui est isolé. On le rend en français par Régime du solitaire, et aussi par La Conduite de l'isolé, titre retenu par la traduction de Charles Genequand. Les deux formulations éclairent un aspect différent : la première souligne la discipline, la seconde l'état.
Le mot tadbîr appartient au vocabulaire médical. Les traités de régime, sur le modèle du livre de Galien consacré à la conservation de la santé, prescrivaient une conduite de vie à qui voulait rester sain. Ibn Bâjja transpose délibérément ce genre : il y a une santé de l'âme comme il y a une santé du corps, et elle relève de la science de la nature autant que de la science politique. Ce déplacement est l'idée directrice du livre.
Le problème politique
Ibn Bâjja part d'une difficulté léguée par al-Fârâbî. Dans les Opinions des habitants de la cité vertueuse, al-Fârâbî avait décrit la cité parfaite, où le gouvernant est à la fois philosophe et législateur, et où chacun reçoit l'éducation qui convient à sa nature. Dans une telle cité, la perfection individuelle est le produit de l'institution.
Seulement cette cité n'existe pas. Ibn Bâjja l'admet sans détour : les cités réelles sont imparfaites, leurs opinions sont fausses, leur éducation forme des hommes incapables d'atteindre leur fin. La question devient donc : la perfection individuelle est-elle encore possible hors de la cité parfaite ?
Il faut sentir la force de l'objection. Pour Aristote, l'homme est un animal politique, et celui qui vit hors de la cité est ou bien une bête ou bien un dieu. La vie bonne est une vie commune. En soutenant qu'un homme isolé peut atteindre sa fin, Ibn Bâjja ne propose pas une variante, il conteste un principe.
Les herbes sauvages
Pour nommer ceux dont il parle, Ibn Bâjja emploie une image agricole : les nawâbit, mot qu'on traduit par les plantes sauvages, les pousses spontanées, ou, plus sèchement, les mauvaises herbes. Ce sont ceux qui tiennent des opinions vraies dans une société qui ne les tient pas, et qui ont donc poussé sans avoir été cultivés.
Le terme venait d'al-Fârâbî, mais le jugement change. Chez al-Fârâbî, les nawâbit sont un problème pour la cité, des éléments qui ne se laissent pas intégrer et qu'il faut traiter. Chez Ibn Bâjja, ils sont la condition même du philosophe dans le monde tel qu'il est, et il montre qu'ils peuvent vivre dans les cités imparfaites. Le renversement est significatif : ce qui était une anomalie devient le cas normal.
La solitude dont il s'agit n'est donc pas forcément un départ au désert. Le solitaire d'Ibn Bâjja peut demeurer dans la cité, en s'y conduisant en étranger : il participe à ce qui est nécessaire, se tient à l'écart de ce qui corrompt, et cherche ses semblables quand il y en a. Le traité évoque la possibilité que plusieurs solitaires se rencontrent et forment entre eux quelque chose comme le germe d'une cité meilleure. L'isolement est une stratégie, non une vocation.
Les formes spirituelles
Le cœur théorique du livre est une doctrine des formes. Ibn Bâjja distingue des degrés entre la forme engagée dans la matière et la forme purement intelligible. Entre les deux, il place ce qu'il nomme les formes spirituelles : celles que les facultés de l'âme, imagination et mémoire notamment, retiennent des choses sensibles sans leur matière, mais encore attachées à un particulier.
Cette hiérarchie fournit l'échelle du régime. L'homme qui s'arrête aux formes les plus basses vit une vie animale ; celui qui s'élève aux formes spirituelles proprement humaines mène une vie d'homme ; celui qui atteint les intelligibles purs touche à ce qu'Ibn Bâjja appelle la vie divine. Le régime du solitaire consiste à organiser son existence de manière à gravir cette échelle, en réduisant au minimum ce qui retient en bas.
Au terme, il place la conjonction avec l'intellect agent. Penser l'intelligible pur, c'est devenir un avec le principe qui le donne. Cette thèse, Ibn Bâjja l'a développée dans une autre épître consacrée à la conjonction, postérieure au Régime auquel elle renvoie. Elle est le point le plus discuté de sa philosophie, parce qu'elle fait de la félicité humaine un état où l'individualité semble se dissoudre.
Un texte difficile
Il faut avertir le lecteur : le Régime du solitaire n'est pas un livre aimable. Il procède par chapitres inégaux, revient sur ses pas, use d'un vocabulaire technique qu'il n'explique pas toujours, et sa composition d'ensemble a donné lieu à des reconstitutions divergentes. La tradition manuscrite est étroite.
Cette difficulté a des effets sur l'interprétation. Selon l'articulation qu'on retient, on obtient soit un traité de politique qui expliquerait comment survivre intellectuellement dans une cité corrompue, soit un traité de psychologie philosophique dont la politique ne serait que le cadre. Les deux lectures ont leurs partisans, et le texte conservé ne permet pas de conclure définitivement.
La postérité
Le destin du livre est celui d'une influence indirecte mais profonde.
Ibn Tufayl, une génération plus tard, écrit Hayy ibn Yaqzân, le récit d'un enfant qui grandit seul sur une île déserte et parvient par ses seules forces à la connaissance la plus haute. C'est le programme du Régime mis en récit, et Ibn Tufayl le dit, tout en reprochant à son prédécesseur l'obscurité et le caractère inachevé de ses écrits.
Averroès a lu Ibn Bâjja de près et le discute, en particulier sur la question de la conjonction, où il juge sa position insuffisante. Maïmonide, de son côté, le tenait en haute estime et le rangeait parmi les philosophes qu'il fallait lire.
Le traité n'a pas été traduit en latin au Moyen Âge, ce qui explique le faible écho d'Ibn Bâjja dans la scolastique, où l'on connaissait surtout son nom par les citations d'Averroès. En revanche la tradition juive s'en est emparée : des versions hébraïques ont circulé, et Moïse de Narbonne a composé au XIVe siècle un commentaire qui est resté le principal relais du texte.
La redécouverte moderne est espagnole. Miguel Asín Palacios a édité et traduit le traité au milieu du XXe siècle, ouvrant les études sur Avempace. Charles Genequand a donné plus récemment une édition critique et une traduction française accompagnée d'un commentaire.
Pourquoi ce livre nous parle encore
La question d'Ibn Bâjja n'est pas datée. Elle revient dès qu'une personne tient pour vrai quelque chose que sa société tient pour faux, et qu'elle doit décider si elle doit partir, se taire, se battre ou se tenir à l'écart.
Sa réponse a ses coûts. Elle accepte que la cité soit perdue, au moins pour un temps, et qu'il n'y ait rien à en espérer. On peut y voir une lucidité ou une démission. Elle suppose aussi que la perfection individuelle vaille par elle-même, indépendamment de tout bien commun, ce qu'un lecteur attaché à l'héritage aristotélicien ou républicain ne concédera pas.
Il reste que le Régime du solitaire a posé le problème avec une netteté rare, et qu'il l'a posé en médecin : non pas « que faudrait-il que le monde soit ? », mais « comment se conduire, étant donné qu'il est ainsi ? ».