Achille Mbembe
Philosophe et historien camerounais, Achille Mbembe est l'un des grands théoriciens actuels des études postcoloniales, à travers les concepts de postcolonie et de nécropolitique.
Biographie
Joseph-Achille Mbembe naît le 27 juillet 1957 à Otélé, dans le département du Nyong-et-Kelle, en région Centre du Cameroun. Il appartient à l'ethnie bassa et grandit dans les dernières années de la domination coloniale française et pendant l'insurrection anticoloniale, dans une région marquée par la répression. Une bonne partie de son enfance se passe à Malandè, dans l'arrondissement de Makak. Cette naissance en contexte de guerre coloniale et de décolonisation orientera profondément son œuvre.
Formation
Après ses études secondaires au Cameroun, Achille Mbembe part poursuivre ses études en France. Il obtient son doctorat en histoire à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 1989, avec une thèse sur les mouvements insurrectionnels dans le Sud-Cameroun. Il complète sa formation par un DEA en science politique à l'Institut d'études politiques de Paris. Durant sa formation française, il est notamment influencé par le théologien et sociologue camerounais Jean-Marc Ela, par le philosophe Fabien Eboussi Boulaga, ainsi que par les politologues Jean Leca et Jean-François Bayart.
Premiers travaux et carrière africaine
Achille Mbembe entame sa carrière universitaire en Afrique. Il publie en 1996 son premier grand livre, "La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun", issu de ses recherches doctorales, chez l'éditeur français Karthala spécialisé sur l'Afrique. Il travaille également au sein du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), basé à Dakar, institution majeure des sciences sociales africaines.
Wits Institute et l'Afrique du Sud
Achille Mbembe s'installe en Afrique du Sud, où il devient professeur de recherche en histoire et politique au Wits Institute for Social and Economic Research (WISER) de l'université du Witwatersrand à Johannesburg. Il y fondera plus tard "The Johannesburg Workshop in Theory and Criticism", expérience de dialogue mondial sur les enjeux globaux à partir de l'hémisphère Sud. Cette installation en Afrique du Sud, dans une université historiquement liée à la lutte anti-apartheid, marque son ancrage dans une pensée africaine engagée.
Une notoriété internationale
Achille Mbembe publie en 2000 "De la postcolonie", chez Karthala, qui l'installe comme une voix majeure des études postcoloniales mondiales. Le livre est aussitôt traduit en anglais chez University of California Press et devient une référence internationale. En 2006, il publie l'article "Nécropolitique" dans la revue Raisons politiques, qui fait date. À partir des années 2010, il enchaîne les grands livres traduits dans une vingtaine de langues : "Sortir de la grande nuit" (2010), "Critique de la raison nègre" (2013), "Politiques de l'inimitié" (2016), "Brutalisme" (2020).
Une carrière transnationale
Achille Mbembe partage aujourd'hui son enseignement entre plusieurs continents. Il est professeur invité à la Duke University aux États-Unis, dans le département de Romance Studies. Il est également intervenu à Columbia, Berkeley, Yale, Harvard, à l'université de Californie et dans de nombreuses autres institutions internationales. Il codirige avec l'économiste sénégalais Felwine Sarr les Ateliers de la Pensée à Dakar, forum international de la pensée africaine contemporaine. Il dirige également la Fondation de l'innovation pour la démocratie.
Distinctions
Achille Mbembe a reçu de nombreuses distinctions internationales, dont le prix Ernst-Bloch en 2018 et le prix Geschwister-Scholl-Preis la même année, deux distinctions allemandes majeures. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des philosophes africains les plus influents et l'une des voix majeures de la pensée mondiale contemporaine.
Pensée principale
La pensée d'Achille Mbembe articule plusieurs disciplines (histoire, science politique, philosophie, études culturelles) autour d'une même exigence : penser à nouveaux frais le pouvoir, la race et la démocratie contemporains, à partir d'une position ancrée dans l'Afrique et le Sud global. De ses grands concepts (postcolonie, nécropolitique, devenir-nègre du monde, brutalisme) émerge une critique originale du monde contemporain.
De la postcolonie
Le premier grand concept d'Achille Mbembe est celui de postcolonie, développé dans le livre du même nom (2000). La postcolonie n'est pas simplement la période historique qui suit la colonisation. C'est une configuration singulière du pouvoir, où les logiques héritées du colonialisme se maintiennent sous des formes nouvelles, en particulier dans les régimes africains postindépendance. Mbembe y déploie un concept qui fera date, celui de banalité du pouvoir dans la postcolonie : une forme de pouvoir grotesque, obscène, qui se déploie dans un excès de rituels et de commandements, produisant une "convivialité" ambiguë entre dominants et dominés.
La nécropolitique
Le concept qui a rendu Achille Mbembe mondialement célèbre est celui de nécropolitique, formulé dans un article de 2006 puis dans un livre en 2016. Il prolonge et déplace la biopolitique de Michel Foucault. Foucault avait analysé le pouvoir moderne comme un pouvoir de faire vivre et de laisser mourir. Mbembe soutient que dans les configurations contemporaines du pouvoir (guerres coloniales, occupations, camps, frontières militarisées), il faut inverser la formule : nous sommes gouvernés par un pouvoir de faire mourir et de laisser vivre. La nécropolitique désigne cette production administrée de la mort qui structure les mondes contemporains, du Gaza aux frontières européennes.
La critique de la raison nègre
Dans "Critique de la raison nègre" (2013), Achille Mbembe déploie une analyse philosophique et historique de la figure du "nègre". Il montre que cette figure n'est pas seulement l'objet d'un racisme extérieur : elle est constitutive de la raison moderne européenne, qui s'est construite dans et par la production de cet Autre absolu. Le paradoxe contemporain, selon Mbembe, est que cette figure du nègre est en train de se généraliser. Sous les effets du néolibéralisme et du capitalisme numérique, l'ensemble de l'humanité est en train de subir des logiques d'exploitation, de surveillance et de traitement algorithmique autrefois réservées aux populations racisées. C'est ce qu'il appelle le "devenir-nègre du monde".
Politiques de l'inimitié
Dans "Politiques de l'inimitié" (2016), Achille Mbembe analyse les configurations contemporaines qui produisent l'ennemi comme figure structurante de la politique. Le monde contemporain se caractérise selon lui par une prolifération des inimitiés : guerres asymétriques, terrorismes, murs, camps de rétention, drones. Ces dispositifs, hérités des logiques coloniales, tendent à se généraliser dans les démocraties elles-mêmes. Le livre propose une critique de la démocratie contemporaine à partir de ses zones d'ombre.
Le brutalisme
Dans "Brutalisme" (2020), Achille Mbembe propose un concept pour désigner l'époque contemporaine. Le brutalisme n'est pas seulement un style architectural : c'est une manière de traiter la matière (humaine, animale, minérale, planétaire) en la broyant, en la fissurant, en la sacrifiant à l'accumulation. Le brutalisme désigne à la fois l'extraction minière et pétrolière massive, la destruction écologique, la brutalisation numérique des existences ainsi que les nouvelles formes de guerre. Cette pensée articule critique postcoloniale et pensée écologique.
L'afropolitanisme
Un autre concept important d'Achille Mbembe est celui d'afropolitanisme, qu'il propose comme une manière africaine d'habiter le monde contemporain. Contre les enfermements identitaires, l'afropolitanisme désigne une identité africaine ouverte, mobile, en dialogue avec toutes les cultures du monde, sans renoncer à ses ancrages particuliers. Cette proposition n'est pas sans lien avec le Tout-monde d'Édouard Glissant.
Une pensée depuis le Sud
Un fil traverse toute l'œuvre : la revendication d'une pensée depuis le Sud global. Achille Mbembe refuse la posture de l'objet à étudier réservée aux mondes africains dans les sciences sociales occidentales, pour défendre la possibilité d'une théorie générale du monde contemporain formulée à partir de l'expérience africaine. Cette exigence méthodologique nourrit toute une génération de chercheurs postcoloniaux et décoloniaux.
Œuvres majeures
La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1960 (1996)
Premier grand livre d'Achille Mbembe, issu de sa thèse doctorale, publié chez Karthala. Il analyse les mouvements insurrectionnels camerounais à la fin de la période coloniale française, en particulier l'insurrection de l'Union des populations du Cameroun (UPC). Il pose ainsi les bases d'une histoire critique du Cameroun contemporain.
De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine (2000)
Ouvrage majeur, publié chez Karthala en français puis chez University of California Press en anglais. Le livre installe le concept de postcolonie comme configuration singulière du pouvoir héritée du colonialisme. Il déploie la notion célèbre de "banalité du pouvoir" dans la postcolonie et propose une lecture des régimes africains contemporains attentive à leurs formes rituelles et grotesques. Le livre a rendu Mbembe mondialement célèbre.
Nécropolitique (article 2006, livre 2016)
Publié d'abord dans la revue Raisons politiques en 2006, l'article inaugure le concept qui rendra Mbembe planétairement célèbre. Il prolonge et déplace la biopolitique foucaldienne en analysant les configurations contemporaines où le pouvoir se déploie comme production administrée de la mort. Le concept est repris et développé dans le livre "Politiques de l'inimitié" (2016) et fait l'objet d'un livre séparé chez La Découverte en 2020.
Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée (2010)
Publié à La Découverte, ce livre propose une réflexion critique sur l'état des sociétés africaines cinquante ans après les indépendances. Achille Mbembe y dénonce la responsabilité des élites postcoloniales africaines, qui ont selon lui échoué à construire de véritables projets d'émancipation, tout en analysant les défis contemporains du continent.
Critique de la raison nègre (2013)
Livre philosophique majeur, publié à La Découverte. Achille Mbembe y analyse la figure du "nègre" comme construction constitutive de la raison moderne européenne, tout en montrant que le "devenir-nègre du monde" est la condition contemporaine sous les effets du néolibéralisme. Traduit dans de nombreuses langues, il est aujourd'hui l'un des grands textes de la philosophie politique contemporaine.
Politiques de l'inimitié (2016)
Publié à La Découverte, ce livre analyse les configurations contemporaines qui produisent l'ennemi comme figure structurante de la politique. Il déploie la critique de la nécropolitique et propose une lecture des démocraties contemporaines à partir de leurs zones d'ombre : murs, camps, drones, terrorisme.
Brutalisme (2020)
Publié à La Découverte, ce livre propose un concept pour désigner l'époque contemporaine dans sa dimension à la fois extractiviste, écologique et numérique. Le brutalisme y désigne une manière de traiter la matière humaine, animale et planétaire en la broyant pour l'accumulation. L'ouvrage articule critique postcoloniale et pensée écologique.
La Communauté terrestre (2023)
Livre récent publié à La Découverte, il explore les grandes cosmogonies africaines pour proposer une pensée nouvelle de la communauté humaine à l'ère écologique. Il prolonge la démarche de Brutalisme en s'ouvrant à d'autres traditions de pensée que celles de la modernité occidentale.
Postérité et influence
L'influence d'Achille Mbembe sur la pensée contemporaine est considérable et particulièrement transnationale. Il est aujourd'hui l'un des philosophes africains les plus lus dans le monde.
Un théoricien central des études postcoloniales
Achille Mbembe est aujourd'hui considéré comme l'un des grands théoriciens vivants des études postcoloniales. Ses concepts (postcolonie, nécropolitique, devenir-nègre du monde, brutalisme) sont mobilisés dans de très nombreux champs : philosophie politique, études culturelles, théories critiques du droit, anthropologie, histoire, études sur la mondialisation. Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues et enseignée dans les universités du monde entier.
La nécropolitique, un concept planétaire
Le concept de nécropolitique a connu une diffusion internationale exceptionnelle. Il est mobilisé pour analyser des situations aussi diverses que les frontières militarisées de l'Union européenne, les politiques carcérales aux États-Unis, l'occupation israélienne des territoires palestiniens, les guerres asymétriques contemporaines ou la gestion des populations migrantes. Cette diffusion massive témoigne de la puissance heuristique du concept.
Les Ateliers de la Pensée
Depuis 2016, Achille Mbembe codirige avec l'économiste sénégalais Felwine Sarr les Ateliers de la Pensée à Dakar. Ce forum international, qui réunit régulièrement des intellectuels africains et de la diaspora, joue un rôle important dans la structuration d'une pensée africaine contemporaine autonome. Il illustre la volonté de Mbembe de construire des institutions durables pour la pensée depuis le Sud.
Une influence multiforme
Achille Mbembe est également actif dans le champ des arts contemporains et des musées. Il collabore régulièrement avec des institutions artistiques internationales et intervient dans les débats sur la restitution des œuvres d'art africaines conservées dans les musées européens. Cette présence dans les mondes de l'art contribue à sa large audience culturelle.
Une pensée en dialogue
L'œuvre d'Achille Mbembe entretient un dialogue nourri avec plusieurs traditions. Elle prolonge explicitement l'héritage de Frantz Fanon et de la pensée anticoloniale francophone. Elle mobilise abondamment Michel Foucault, dont elle prolonge et déplace la biopolitique. Elle croise les grandes figures des études postcoloniales anglophones (Édouard Saïd, Homi Bhabha, Gayatri Spivak, Stuart Hall). Elle dialogue également avec la théorie critique allemande (l'école de Francfort, Hannah Arendt) et avec Édouard Glissant sur les questions de créolisation et de Tout-monde.
Une reconnaissance internationale
Achille Mbembe a reçu de nombreuses distinctions internationales, dont le prix Ernst-Bloch 2018 et le Geschwister-Scholl-Preis 2018, deux distinctions allemandes majeures. Il a été fait docteur honoris causa par plusieurs universités. Cette reconnaissance institutionnelle témoigne de la place qu'il occupe aujourd'hui dans la pensée mondiale contemporaine, place rare pour un intellectuel africain.
Controverses et débats
L'œuvre d'Achille Mbembe, à la mesure de son influence, a suscité plusieurs débats importants, à la fois théoriques et politiques.
Les critiques venues d'Afrique
La position d'Achille Mbembe, à la fois critique des indépendances africaines et occupant des positions institutionnelles occidentales (Duke, Harvard), a fait l'objet de critiques venues d'intellectuels africains. Certains lui reprochent une posture surplombante à l'égard des sociétés africaines et une critique parfois sévère des élites politiques du continent. Il défend au contraire une exigence critique qui refuse la complaisance et fait de la lucidité une condition de l'émancipation véritable.
Le débat sur Israël-Palestine
En 2020, Achille Mbembe a été au cœur d'une importante polémique en Allemagne, où il devait ouvrir la Ruhrtriennale, festival culturel majeur. Ses positions critiques à l'égard de la politique de l'État d'Israël, comparée dans certains de ses textes à un système d'apartheid, ont été dénoncées par plusieurs personnalités allemandes comme antisémites. Cette accusation, contestée par de nombreux intellectuels internationaux qui ont pris sa défense, illustre les difficultés du débat sur la question israélo-palestinienne en Allemagne. Mbembe a rejeté fermement les accusations d'antisémitisme et défendu la légitimité de sa critique politique.
La postcolonie et son concept
Le concept de postcolonie, en particulier sa dimension de "banalité du pouvoir", a également fait l'objet de discussions académiques. Certains chercheurs africanistes lui ont reproché de généraliser à partir de cas particuliers (le Cameroun, notamment), en produisant une image des régimes africains centrée sur le grotesque et le rituel. Mbembe a nuancé son propos dans ses ouvrages ultérieurs, tout en maintenant la fécondité du concept pour analyser les configurations postcoloniales du pouvoir.
Une pensée trop pessimiste ?
Une critique plus philosophique porte sur ce que certains lecteurs perçoivent comme un pessimisme structurel de l'œuvre. Les concepts de nécropolitique, de brutalisme, de politiques de l'inimitié dressent en effet un tableau sombre du monde contemporain. Ses défenseurs répondent que ce diagnostic lucide est la condition d'une véritable pensée émancipatrice. L'œuvre de Mbembe contient également des propositions positives (l'afropolitanisme, la Communauté terrestre, les cosmogonies africaines mobilisées récemment).
Un style philosophique exigeant
Enfin, le style d'écriture d'Achille Mbembe, à la fois dense, allusif et poétique, a été discuté. Ses détracteurs y voient parfois une difficulté qui rendrait sa pensée moins opérationnelle. Ses défenseurs répondent que ce style est indissociable de la pensée qu'il porte, en particulier de la volonté d'échapper aux formes conventionnelles de l'écriture académique occidentale.
Pour aller plus loin
Lire Achille Mbembe
Pour découvrir sa pensée, "Sortir de la grande nuit" (La Découverte, 2010) offre l'entrée la plus accessible et la plus vive. "Critique de la raison nègre" (La Découverte, 2013) est l'ouvrage philosophique majeur. "De la postcolonie" (Karthala, 2000) est le grand livre fondateur, plus exigeant. "Nécropolitique" (La Découverte, 2020) est le texte court qui a rendu Mbembe planétairement célèbre. "Brutalisme" (La Découverte, 2020) offre le point de vue le plus récent sur le monde contemporain.
Autour de son œuvre
Sa pensée s'inscrit dans un dialogue nourri avec plusieurs traditions. Elle prolonge explicitement l'héritage de Frantz Fanon et d'Aimé Césaire. Elle mobilise abondamment Michel Foucault, dont elle prolonge la biopolitique. Elle dialogue avec Édouard Glissant sur les questions de créolisation et de Tout-monde. Elle croise les grandes figures anglophones des études postcoloniales : Édouard Saïd, Homi Bhabha, Gayatri Spivak, Stuart Hall. Elle mobilise également la théorie critique allemande, en particulier Hannah Arendt. Parmi ses interlocuteurs contemporains, on trouve les économistes et philosophes africains contemporains, notamment Felwine Sarr, avec qui il codirige les Ateliers de la Pensée à Dakar.
Écouter et voir
Achille Mbembe intervient très régulièrement dans les médias culturels internationaux. Ses conférences universitaires sont largement accessibles en ligne, notamment sur les sites de Duke, du WISER de Johannesburg et de la European Graduate School. Il publie fréquemment dans les grands médias intellectuels français et internationaux (AOC, Le Monde, The Guardian, Africa is a Country).