Jamblique de Chalcis

vers 245 - vers 325 syrienne (Empire romain) 16 min de lecture

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Néoplatonicien syrien du tournant du IVe siècle, Jamblique fait du rite une voie de salut à part entière et donne à l'école de Plotin le visage religieux qu'elle gardera jusqu'à sa fermeture.

Biographie

Une aristocratie syrienne de langue grecque

Jamblique naît vers 245 à Chalcis ad Belum, une cité de Coelé-Syrie placée sur la route d'Alep à Apamée, dans l'actuelle Syrie du Nord-Ouest. Les sources antiques ne disent presque rien de son enfance et les historiens hésitent sur l'année : les propositions vont de 240 à 265, ce qui donne la mesure de notre ignorance. Son nom n'est pas grec. Il vient d'une racine sémitique liée à la royauté, et la tradition tardive lui prête une ascendance dans les familles princières de la région. Vous avez donc affaire à un homme de la double culture : il écrit un grec philosophique très technique tout en revendiquant, pour les sagesses orientales, une antériorité et une autorité que la plupart des Grecs leur refusaient.

La formation : d'Anatolius à Porphyre

Il se forme d'abord auprès d'un certain Anatolius, que les sources présentent comme un disciple de Porphyre de tendance péripatéticienne. Puis il rejoint Porphyre lui-même, selon le récit habituel à Rome, où celui-ci enseignait après la mort de Plotin. La date se situe sans doute dans les années 270 ou 280. Ce passage est décisif, non parce que Jamblique en sortira fidèle, mais parce qu'il en sortira adversaire : l'essentiel de son œuvre la plus connue consiste à réfuter les doutes de son maître sur la valeur religieuse des rites.

L'école d'Apamée

Vers 304 ou un peu après, Jamblique revient en Syrie et fonde sa propre école à Apamée, non loin d'Antioche. Le choix du lieu n'est pas neutre : Apamée était la patrie de Posidonius, trois siècles plus tôt, et restait une place forte de la culture grecque en Orient. L'école y vit sur un mode communautaire, mêlant commentaire des dialogues de Platon et des traités d'Aristote, exercices mathématiques, pratiques rituelles et repas pris en commun. Autour de lui se forment Sopatros d'Apamée, Théodore d'Asinè, Dexippe et Aidésios de Cappadoce, qui transplantera plus tard l'enseignement à Pergame.

Les témoignages que nous avons sur cette période viennent surtout d'Eunape de Sardes, auteur de Vies de philosophes et de sophistes rédigées plus d'un siècle après les faits, et ils relèvent largement du récit édifiant : Jamblique y apparaît entouré de prodiges, capable de faire surgir des sources ou d'élever son corps au-dessus du sol pendant la prière. Il faut y voir le portrait du maître divin tel que ses successeurs voulaient le transmettre, plus qu'une chronique fiable.

La mort et la postérité immédiate

Jamblique meurt vers 325, peut-être un peu plus tard, à Apamée. Il n'aura donc pas connu la génération qui fera de lui une autorité : une quinzaine d'années après sa mort, le futur empereur Julien, formé dans la mouvance de son école, le placera juste derrière Platon et écrira qu'il donnerait tout l'or de Lydie pour une seule de ses lettres. Son école ne lui survit pas longtemps comme institution, mais sa manière de lire Platon, elle, deviendra la norme à Athènes et à Alexandrie.

Pensée principale

Le désaccord fondateur : l'âme est-elle entièrement descendue ?

Tout part d'une question qui peut sembler scolastique et qui ne l'est pas du tout. Pour Plotin, une partie de l'âme humaine n'est jamais vraiment descendue dans le corps : quelque chose en nous demeure là-haut, dans l'intelligible, et l'effort philosophique consiste à en reprendre conscience. Jamblique refuse cette thèse. Pour lui, l'âme descend tout entière, elle s'altère réellement, elle devient faible. La conséquence est immédiate et elle commande toute sa philosophie : si rien en nous n'est resté divin, alors aucun effort purement intellectuel ne peut nous ramener au divin. Il faut que le divin vienne vers nous.

Vous mesurez le déplacement. Chez Plotin, le salut est affaire de conversion intérieure et l'extase couronne un travail de pensée. Chez Jamblique, la pensée ne suffit plus, parce qu'elle est précisément ce qui est tombé.

La théurgie, un rite qui n'est pas une magie

De là vient la notion pour laquelle il est le plus connu, la théurgie - littéralement l'« action divine ». Il s'agit d'un ensemble de rites, de prières, de noms sacrés, d'invocations, de supports matériels comme les pierres, les plantes ou les symboles gravés, par lesquels le dieu agit. Le point décisif, et celui sur lequel Jamblique insiste contre son maître Porphyre, est que ce n'est pas l'homme qui contraint le dieu. Le rite n'est pas une technique de pouvoir : il est un dispositif que les dieux ont eux-mêmes déposé dans le monde sensible, et que l'officiant se borne à employer. L'efficacité ne vient donc pas de la compréhension qu'en a l'opérant - un prêtre ignorant peut accomplir correctement un rite efficace - mais de la structure même du réel.

Cette distinction entre théurgie et magie, Jamblique y tient absolument, et elle reste discutée : beaucoup de lecteurs, anciens comme modernes, ont estimé qu'elle était plus proclamée qu'établie.

Multiplier les degrés : une métaphysique de la médiation

Si le gouffre entre nous et l'Un est total, il faut des intermédiaires. Jamblique en multiplie donc le nombre, là où Plotin se contentait de trois grands niveaux. Il dédouble l'Un lui-même en un principe absolument ineffable et un Un-principe d'où procède la série des êtres ; il peuple l'intervalle de rangs de dieux, d'anges, de démons et de héros, chacun avec sa fonction propre dans la chaîne qui relie le haut et le bas. Cette prolifération, qu'on lui a souvent reprochée comme une dérive mythologique, obéit en réalité à une exigence très rationnelle : si la cause et l'effet ne se touchent jamais directement, alors tout écart doit être comblé par un terme moyen. C'est une métaphysique de la causalité continue, où rien ne saute.

Les mathématiques comme chemin, et Pythagore comme modèle

Il y a chez Jamblique une seconde voie, moins spectaculaire que la théurgie et tout aussi importante : le nombre. Sa grande collection sur le pythagorisme présente les mathématiques non comme une discipline parmi d'autres mais comme la science intermédiaire, celle qui tient le milieu entre le sensible et l'intelligible et par laquelle l'esprit s'exerce à penser sans image. Pythagore y devient la figure du philosophe accompli, et le pythagorisme une forme de vie - régime, silence, amitié, exercices - plus qu'une doctrine. Le lien avec la théorie des Formes de Platon est explicite : les entités mathématiques sont ce que l'âme déchue peut encore saisir du monde des Formes.

Lire Platon dans un ordre

Dernier apport, le plus durable peut-être. Jamblique fixe un cursus de lecture des dialogues : un cycle de douze dialogues conduisant du soin de soi à la théologie, avec l'Alcibiade majeur pour commencer - puisqu'il faut d'abord savoir qui l'on est - et le Parménide pour finir. Chaque dialogue reçoit un sujet unique, et l'ensemble forme une progression. Ce programme deviendra la structure de l'enseignement néoplatonicien à Athènes et à Alexandrie, et c'est par lui que Jamblique a sans doute le plus pesé sur l'histoire réelle de la philosophie.

Œuvres majeures

L'œuvre de Jamblique nous est parvenue très incomplète. Les commentaires qu'il avait consacrés aux dialogues de Platon et aux traités d'Aristote sont perdus : nous ne les connaissons que par les citations qu'en font ses successeurs, Proclus surtout. Ce qui subsiste tient en quelques traités, dont deux déterminent sa réputation.

Les Mystères d'Égypte

Le traité se présente comme la réponse d'un prêtre égyptien, Abammon, à une lettre que Porphyre avait adressée à un certain Anébon pour l'interroger sur les rites. Le pseudonyme n'a trompé personne longtemps : Proclus attribuait déjà le texte à Jamblique, et c'est l'avis dominant aujourd'hui, même si des différences de style ont fait proposer qu'il vienne plutôt de son école. Divisé en dix livres, il défend la théurgie contre l'objection qu'elle contraindrait les dieux, et constitue le seul exposé antique développé de ce que les néoplatoniciens entendaient par rite. Le titre latin sous lequel on le connaît - De mysteriis - n'est pas de lui.

Le Protreptique

Deuxième livre de la grande collection pythagoricienne, c'est une exhortation à la philosophie, pour une large part composée de citations : Platon y est abondamment cité, et surtout le Protreptique perdu d'Aristote, dont ce texte constitue l'une des principales sources de reconstitution. On y trouve également un développement anonyme sur la justice et la loi, que les éditeurs appellent l'Anonyme de Jamblique, et une série de maximes pythagoriciennes commentées. Un livre de seconde main, donc, mais d'une valeur documentaire considérable.

La Vie pythagoricienne

Premier livre de la même collection, il raconte la vie de Pythagore et décrit la règle de la communauté qu'il aurait fondée. Jamblique y compile des matériaux anciens, dont beaucoup sont douteux, mais le propos n'est pas historique : il s'agit de proposer un modèle de vie philosophique complet, du régime alimentaire à l'amitié, et de faire de Pythagore un intermédiaire entre les hommes et les dieux. Pour l'historien, la valeur du texte réside moins dans ce qu'il apprend sur le VIe siècle avant notre ère que dans ce qu'il révèle du IVe siècle après.

Sur la science mathématique commune et le commentaire de Nicomaque

Troisième et quatrième livres de la collection, ces deux traités élaborent le statut des objets mathématiques : ni sensibles, ni pleinement intelligibles, ils occupent un rang intermédiaire qui en fait l'exercice préparatoire par excellence. Le commentaire porte sur l'Introduction arithmétique de Nicomaque de Gérase, manuel scolaire du IIe siècle. C'est la partie la plus technique et la moins lue de l'œuvre, et sans doute celle qui montre le mieux que la théurgie, chez Jamblique, cohabite avec une exigence de rigueur.

Le Traité de l'âme et les Lettres

Du Traité de l'âme, il ne reste que des extraits, conservés par Stobée, mais ils suffisent à établir la thèse de la descente totale de l'âme et à situer Jamblique par rapport à ses prédécesseurs, qu'il discute nommément. Les Lettres, elles aussi transmises par extraits, traitent du destin, de la dialectique, de la vertu : c'est de la philosophie morale pratique, adressée à des disciples et à des notables, et le registre y est beaucoup plus sobre que dans les Mystères.

Postérité et influence

Le tournant que prend le néoplatonisme

Si vous comparez un traité de Plotin et un commentaire de Proclus, vous constatez un changement de nature : d'un côté une méditation presque sans appareil, de l'autre une théologie systématique, hiérarchisée, qui intègre les dieux de la tradition grecque et les oracles. Ce passage, c'est Jamblique. Il a donné au néoplatonisme sa forme religieuse et scolaire, celle que l'école d'Athènes conservera jusqu'à la fin, et il l'a fait en lui fournissant à la fois un programme de lecture et une justification du rite.

Julien et la tentative de restauration païenne

L'empereur Julien, qui règne de 361 à 363, a été formé par des maîtres issus de la mouvance de Jamblique, notamment dans la lignée d'Aidésios installée à Pergame. Son projet de réorganiser les cultes traditionnels sur une base doctrinale cohérente, avec un clergé, une morale et une théologie, doit beaucoup à cette matrice : la théurgie y fournit l'idée qu'un rite public n'est pas une survivance folklorique mais une opération réelle. Julien ne cachait pas sa dette et son admiration pour Jamblique confine au culte. L'échec rapide de l'entreprise n'a pas effacé l'influence.

L'école d'Athènes

C'est par Syrianos et surtout par Proclus de Lycie que la doctrine se transmet. Proclus cite Jamblique constamment, le discute, le corrige, et une large part de ce que nous savons des doctrines jambliquéennes perdues vient de là. Le vocabulaire des degrés intermédiaires, la lecture théologique du Parménide, l'articulation entre prière et dialectique : tout cela passe à Athènes, et d'Athènes au monde médiéval.

La Renaissance

Marsile Ficin, à Florence, traduit les Mystères d'Égypte en latin à la fin du XVe siècle, et c'est de cette traduction que vient le titre sous lequel l'ouvrage est encore cité. Jamblique entre alors dans le corpus des sagesses anciennes que les humanistes croient pouvoir réconcilier avec le christianisme, et il y gagne l'épithète de « divin » que lui donnent couramment les auteurs du XVIe siècle. La théurgie nourrit une partie de la littérature sur la magie naturelle, ce qui lui vaudra ensuite d'être tenue pour suspecte.

Le long discrédit et le retour récent

Du XVIIe au milieu du XXe siècle, Jamblique sert surtout d'exemple de décadence : on en fait le moment où la philosophie grecque abdique devant la superstition, lecture que l'on trouve chez des historiens aussi différents qu'Eduard Zeller ou Émile Bréhier. Le renversement date des années 1960 et 1970, avec les travaux d'Édouard des Places, qui établit les textes, puis d'une génération de chercheurs - John Dillon pour les fragments des commentaires, Gregory Shaw pour une relecture de la théurgie comme pratique cohérente. On lit aujourd'hui Jamblique moins comme une chute que comme une réponse philosophique à un problème réel : que faire si l'intelligence seule ne sauve pas ?

Controverses et débats

La théurgie est-elle de la philosophie ?

C'est la question qui a dominé la réception de Jamblique et elle n'est pas close. Pour une longue tradition d'historiens, du XIXe siècle jusqu'aux années 1950, la réponse est non : le recours au rite marquerait l'abandon de l'exigence rationnelle et Jamblique serait le témoin d'une hellénisation à l'envers, où la pensée grecque se dissout dans les cultes orientaux. Pour les lecteurs qui l'ont réévalué depuis, Gregory Shaw notamment, la théurgie est au contraire l'application cohérente d'une thèse métaphysique : si l'âme est entièrement descendue dans le corps, alors le corps et la matière doivent être les lieux où le divin se laisse rejoindre, et le rite n'est pas un abandon de la raison mais la conséquence d'un raisonnement. Le débat porte en réalité sur ce qu'on accepte d'appeler philosophie.

Qui a écrit les Mystères d'Égypte ?

Proclus attribuait le traité à Jamblique et la plupart des éditeurs modernes le suivent. Mais le texte diffère par le vocabulaire et par certaines positions doctrinales des œuvres dont l'attribution est assurée, ce qui a conduit plusieurs chercheurs à le rattacher plutôt à son entourage ou à un disciple. L'enjeu n'est pas mince : c'est sur ce traité que repose l'essentiel de la réputation de Jamblique comme théoricien du rite.

Rupture ou continuité avec Plotin ?

Les lecteurs se divisent aussi sur l'ampleur de l'écart. Certains tiennent la thèse de la descente totale de l'âme pour une rupture franche, qui change la destination de la philosophie. D'autres soulignent que Plotin lui-même reconnaissait des rites et que Jamblique n'a fait qu'expliciter une tension déjà présente dans les Ennéades, entre l'ascension solitaire et le besoin de supports. La question se complique du fait que nous lisons Jamblique en grande partie à travers Proclus, qui avait ses propres raisons d'accentuer ou d'atténuer les désaccords.

La prolifération des intermédiaires

Fallait-il multiplier à ce point les degrés de l'être ? Les critiques y voient une mythologie habillée en déduction, où chaque dieu du panthéon reçoit après coup une place dans un schéma. Les défenseurs répondent qu'il s'agit d'une exigence de continuité causale, et que le reproche de complication s'adresserait aussi bien à toute métaphysique de la participation. Le lecteur d'aujourd'hui n'est pas tenu de trancher : il peut au moins constater que le système, une fois posé, est remarquablement conséquent.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

Si vous n'avez qu'un titre à lire, prenez Les Mystères d'Égypte dans l'édition bilingue d'Édouard des Places aux Belles Lettres : c'est un texte difficile mais dont l'argumentation se suit, et les premiers livres posent clairement le désaccord avec Porphyre. Le Protreptique, traduit par le même éditeur, est d'une lecture plus facile et vous donnera accès, par la bande, à des fragments d'Aristote qu'on ne trouve pas ailleurs. La Vie pythagoricienne, traduite par Luc Brisson et Alain Philippe Segonds, est la porte d'entrée la plus accessible.

Pour situer l'auteur

Lisez d'abord la Vie de Plotin de Porphyre, qui vous donnera le milieu d'où Jamblique est sorti, puis quelques traités des Ennéades - en particulier ceux qui portent sur la descente de l'âme, puisque c'est là que se noue le désaccord.

Études

Les travaux de John Dillon sur les fragments des commentaires platoniciens restent la référence pour reconstituer la partie perdue de l'œuvre. Gregory Shaw, dans ses études sur la théurgie, propose la relecture la plus argumentée en faveur d'une Jamblique philosophe plutôt que magicien. Pour une mise en perspective générale du néoplatonisme tardif, les synthèses de Pierre Hadot et de Jean-Marc Narbonne offrent des points d'entrée francophones. Les actes de colloques publiés ces vingt dernières années, chez Vrin et aux Belles Lettres, donnent une bonne idée de l'état des discussions.

Autour

Pour comprendre ce que la théurgie doit au contexte religieux de son temps, les Oracles chaldaïques, également édités par Édouard des Places, sont indispensables : c'est le recueil que les néoplatoniciens tardifs traitaient comme une révélation.

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