Pierre Gassendi

1592 - 24 octobre 1655 française 11 min de lecture

Difficulté : 3/5

Réhabilitateur d'Épicure et adversaire empiriste de Descartes, Gassendi est l'un des penseurs les plus originaux du XVIIe siècle et un précurseur de l'empirisme moderne.

Biographie

Pierre Gassendi naît en 1592 à Champtercier, bourg tranquille de la Haute-Provence, dans une famille de paysans. Très tôt repéré pour ses dispositions intellectuelles, il est envoyé à Aix-en-Provence pour des études approfondies. Sa progression est rapide : il est nommé professeur de philosophie à l'université d'Aix alors qu'il n'a pas encore trente ans, et ordonné prêtre vers 24 ou 25 ans. Il obtient un canonicat à la cathédrale de Digne, puis la prévôté de la même ville, postes qui lui assurent les ressources nécessaires à ses travaux.

Sa carrière intellectuelle s'ouvre sur une rupture : en 1624, il publie les Exercitationes Paradoxicae adversus Aristoteleos, première partie d'un projet critique contre l'aristotélisme scolastique. L'ouvrage reste inachevé - Gassendi renonce à publier les volumes suivants, peut-être par prudence -, mais il lui assure une réputation de novateur courageux. Dans les années qui suivent, il se rapproche de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, savant provençal fortuné et curieux de tout, avec qui il conduit des observations astronomiques et des recherches en histoire naturelle jusqu'à la mort de Peiresc en 1637. Gassendi lui consacre alors une biographie chaleureuse.

Gassendi est un membre actif du cercle de Mersenne à Paris, le principal réseau intellectuel de l'Europe savante de la première moitié du XVIIe siècle. C'est dans ce cadre que Mersenne lui soumet la tâche de réfuter le mystique anglais Robert Fludd, et que prend forme sa confrontation avec René Descartes. En 1641-1642, Gassendi rédige les Cinquième objections aux Meditationes de prima philosophia de Descartes, le critique le plus long et le plus techniquement élaboré de l'ouvrage. Descartes répond avec une sécheresse irritée. Gassendi reprend ses objections et les amplifie dans la Disquisitio Metaphysica (1644), déplorant ce qu'il juge l'arbitraire de la méthode du doute et l'insuffisance de la démonstration de l'existence du monde extérieur.

Ses dernières années sont partagées entre Provence et Paris, au gré de ses engagements auprès de mécènes, d'une nomination à la chaire de mathématiques du Collège royal (1645) et d'une santé précaire. Il passe ses dernières années dans l'appartement parisien de son mécène Habert de Montmor, travaillant à une synthèse philosophique encyclopédique fondée sur Épicure. Il meurt à Paris en octobre 1655 sans avoir achevé l'édition de cet ouvrage. Montmor et ses amis parisiens publient alors le Syntagma Philosophicum, monumental traité posthume en six volumes, complété par le reste de ses écrits dans les Opera Omnia (Lyon, 1658).

Pensée principale

La réhabilitation d'Épicure

Le projet philosophique central de Gassendi est la réhabilitation d'Épicure, longtemps discrédité comme penseur de la débauche et de l'impiété. Gassendi entreprend de montrer qu'Épicure est un philosophe sérieux, dont les positions en logique, en physique et en éthique méritent d'être confrontées à la pensée contemporaine. Ce projet s'étale sur trente ans, des premières notes de jeunesse jusqu'au Syntagma Philosophicum posthume.

La réhabilitation n'est cependant pas une simple édition commentée : Gassendi transforme profondément Épicure en l'intégrant dans un cadre théologique chrétien. Les atomes d'Épicure ne sont plus éternels et incréés : ils sont créés par Dieu et gouvernés par la Providence. Le plaisir épicurien, réinterprété, désigne non la jouissance grossière mais la voluptas tranquilla, le plaisir calme d'une vie saine, modérée et intellectuellement active. Cette christianisation de l'épicurisme est une opération délicate, souvent mise en cause par les commentateurs, mais elle permet à Gassendi de défendre un hédonisme tempéré sans rupture ouverte avec la doctrine catholique.

L'atomisme et la philosophie naturelle

Gassendi reprend la physique atomiste d'Épicure et de Démocrite en la dotant d'un fondement théologique et en l'enrichissant des acquis de la physique du XVIIe siècle. Les atomes sont les constituants ultimes de la matière : indivisibles, différant par la forme, la taille et le poids, ils se combinent dans le vide pour former tous les corps composés. Cette matière atomiste est inerte par elle-même : le mouvement lui est communiqué par Dieu à la création.

Cette physique corpusculaire, partagée dans ses grandes lignes avec Descartes, Hobbes et le jeune Locke, est mise en œuvre par Gassendi dans une série d'études expérimentales : mesure de la vitesse du son par détonation, chute de corps depuis le mât d'un navire en mouvement pour tester l'inertie, observations astronomiques (transit de Mercure en 1631, observation de sunspots, commissionnement de la première carte de la lune). Gassendi est l'un des premiers à formuler clairement le principe d'inertie, indépendamment de Galilée et avant sa formulation newtonienne.

L'empirisme et la théorie de la connaissance

Le point philosophique le plus original de Gassendi est sa théorie de la connaissance. Contre Descartes, qui cherche des idées innées et des fondements certains à partir du cogito, Gassendi soutient que toute connaissance dérive des sens. Il n'y a pas d'idées innées : les concepts, même les plus abstraits, sont construits par l'esprit à partir de données sensorielles. L'intellect lui-même est une faculté qui généralise et combine les impressions des sens, non une lumière naturelle indépendante de l'expérience.

Cette thèse l'engage dans une critique directe du cogito cartésien : quand Descartes dit « je pense, donc je suis », Gassendi objecte que cette évidence ne prouve rien de plus que l'existence d'une chose qui pense, sans garantir que cette chose est une substance immatérielle distincte du corps. La connaissance de l'âme passe elle aussi par l'expérience, non par l'intuition intellectuelle pure.

La conséquence est un probabilisme épistémologique : nos connaissances sont fondées sur des preuves sensorielles et des inférences, elles sont toujours révisables et elles ne nous donnent pas accès à l'essence des choses, seulement à leurs apparences et à leurs effets. Gassendi reprend ici la distinction épicurienne entre les phénomènes (ce qui apparaît) et les choses cachées (atomes, causes ultimes), que la science ne peut atteindre qu'indirectement.

L'éthique : un hédonisme mesuré

En éthique, Gassendi défend un hédonisme tempéré dans la tradition épicurienne : le bien suprême est le plaisir, mais ce plaisir est d'abord l'absence de douleur et d'inquiétude (ataraxia), puis le plaisir intellectuel de la connaissance et de l'amitié. La vertu n'est pas un fin en soi mais le moyen le plus sûr d'une vie heureuse. Cette position, que Gassendi prend soin de distinguer de la débauche commune sous le nom d'épicurisme, est souvent interprétée comme une morale du gentilhomme honnête et cultivé, en accord avec les valeurs des libertins érudits avec lesquels Gassendi était lié (Guy Patin, La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé).

Œuvres majeures

Exercitationes Paradoxicae adversus Aristoteleos (1624, inachevé)

Première grande publication philosophique de Gassendi, seul le livre I et la moitié du livre II paraissent de son vivant. Gassendi y critique l'aristotélisme scolastique en montrant que ses prétentions à la démonstration et à la science sont infondées. L'ouvrage est une déclaration d'indépendance intellectuelle qui ouvre la voie à sa propre philosophie.

Cinquième objections aux Méditations de Descartes (1641, publiées avec les Méditations, 1641)

Série d'objections rédigées pour Mersenne, la plus longue et la plus systématique de toutes celles recueillies par Descartes. Gassendi attaque la méthode du doute, la démonstration de l'existence du moi comme substance pensante, et la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de perfection. Publiées avec les Méditations dans la première édition, elles sont accompagnées des réponses irritées de Descartes.

Disquisitio Metaphysica (1644)

Amplification et approfondissement des objections aux Méditations, en réponse aux répliques de Descartes. Texte fondamental de la critique empiriste du rationalisme cartésien au XVIIe siècle.

Animadversiones in decimum librum Diogenis Laertii (1649)

Traduction latine annotée du livre X de Diogène Laërce, consacré à Épicure, accompagnée d'un commentaire philosophique étendu. Première grande publication de Gassendi sur Épicure de son vivant, elle annonce le Syntagma.

Syntagma Philosophicum (posthume, 1658, dans les Opera Omnia)

Chef-d'œuvre posthume en deux volumes (Logique, Physique, Éthique), publié par Montmor et ses amis. C'est la synthèse encyclopédique de toute la pensée de Gassendi, présentant une philosophie complète fondée sur l'empirisme, l'atomisme et l'épicurisme christianisé. Plus systématique que les Animadversiones, cet ouvrage est la source principale de l'influence de Gassendi sur la pensée du XVIIe et du XVIIIe siècle.

De Vita et Moribus Epicuri (1647)

Biographie et défense morale d'Épicure, réfutant les accusations d'immoralité et montrant qu'Épicure a mené une vie de philosophe sobre et vertueux. Texte plus accessible que le Syntagma, souvent lu comme une introduction à l'épicurisme gassendiste.

Postérité et influence

Une influence longtemps méconnue

Pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, Gassendi est lu et discuté dans toute l'Europe. L'abrégé français de ses œuvres par François Bernier (1674-1675) lui assure une diffusion bien plus large que ses volumineux textes latins. Leibniz lit Gassendi attentivement et lui doit une partie de sa réflexion sur l'atomisme et l'espace. John Locke, dont le sensualisme est souvent rapproché de l'empirisme gassendiste, a presque certainement lu Bernier. Isaac Newton s'inscrit dans la tradition corpusculaire que Gassendi a contribué à établir. Robert Boyle est également redevable à la philosophie corpusculaire de Gassendi.

Pourtant, dès le début du XVIIIe siècle, Gassendi disparaît progressivement de la mémoire philosophique au profit de Descartes, Locke et Newton. Sa pensée est absorbée et dépassée par ceux qu'elle avait nourris. Cette éclipse dure jusqu'au milieu du XXe siècle.

La redécouverte contemporaine

L'intérêt pour Gassendi s'est renouvelé à partir des années 1960-1980, notamment dans le monde anglo-saxon, à mesure que les historiens de la philosophie ont cherché à comprendre la genèse de l'empirisme moderne en dehors de la seule tradition britannique. On a reconnu en Gassendi un des pères de l'empirisme et du probabilisme scientifique, dont les idées circulent vers Locke, Boyle et Newton par des voies plus directes que ce que l'histoire officielle laissait entendre.

La querelle avec Descartes

L'opposition Gassendi-Descartes est devenue l'un des dossiers classiques de l'histoire de la philosophie moderne. Elle illustre deux conceptions fondamentalement différentes du savoir : une connaissance rationnelle fondée sur des idées innées et des déductions certaines (Descartes) contre une connaissance empirique construite à partir des sens et toujours provisoire (Gassendi). Ce débat anticipe les controverses de la philosophie moderne entre rationalisme et empirisme, entre Descartes et Locke, entre Leibniz et Hume.

Les libertins érudits

Gassendi est associé au groupe des libertins érudits, cercle d'intellectuels sceptiques et érudits qui cultivent un mode de vie indépendant et une pensée critique vis-à-vis des dogmes (religieux ou philosophiques). Cette association a contribué à le marginaliser aux yeux de l'histoire orthodoxe, mais elle signale aussi sa place dans une tradition de libre pensée savante qui traverse le XVIIe siècle français.

Pour aller plus loin

  • Pierre Gassendi, De Vita et Moribus Epicuri, 1647. Le texte le plus accessible de Gassendi, disponible en latin dans les Opera Omnia ; une traduction française ancienne est accessible dans certains fonds bibliothèques. Bonne entrée dans l'épicurisme gassendiste.
  • François Bernier, Abrégé de la philosophie de Gassendi, 1674-1675, 8 vol. Abrégé français qui a assuré la diffusion de Gassendi au XVIIe siècle ; plus lisible que l'original latin.
  • Margaret J. Osler, Divine Will and the Mechanical Philosophy : Gassendi and Descartes on Contingency and Necessity in the Created World, Cambridge University Press, 1994. Étude comparative fouillée, en anglais, sur les rapports entre théologie et philosophie naturelle chez Gassendi et Descartes.
  • Antonia LoLordo, Pierre Gassendi and the Birth of Early Modern Philosophy, Cambridge University Press, 2007. Synthèse récente et accessible en anglais sur la pensée de Gassendi.
  • Notice « Gassendi, Pierre » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais.
  • Sylvie Taussig, Pierre Gassendi (1592-1655). Introduction à la vie savante, Brepols, 2003. Introduction en français, utile pour la vie et le contexte intellectuel.
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