Sur la philosophie première

Titre original : Kitâb fî al-falsafa al-ûlâ

Publication : IXe siècle

Type : Traite

Analyse

C'est le premier traité de métaphysique écrit en arabe, et il nous est parvenu mutilé. Dédié au calife al-Mu'tasim, le Livre de la philosophie première d'al-Kindî voulait établir que la philosophie est la plus haute des connaissances humaines, que le monde a commencé et que Dieu est l'Un véritable, dont rien ne peut être dit. Seule la première partie a survécu.

Un traité mutilé

Du traité d'al-Kindî, nous possédons un seul manuscrit, conservé à Istanbul, qui contient la première partie divisée en quatre sections. Le reste est perdu. Nous ignorons donc où l'auteur voulait en venir, et les reconstitutions proposées restent des hypothèses.

Cette situation n'est pas exceptionnelle : sur les quelque deux cent soixante titres que les bibliographes anciens attribuent à al-Kindî, une petite fraction nous est parvenue. Le texte a été édité par Abû Rîda au milieu du XXe siècle, puis traduit en anglais par Alfred Ivry et en français dans l'édition des œuvres philosophiques et scientifiques dirigée par Roshdi Rashed et Jean Jolivet. Chacune de ces entreprises a dû trancher des difficultés de lecture, ce qui explique que les citations du traité varient d'une langue à l'autre.

La vérité n'a pas de nationalité

Le traité s'ouvre sur une déclaration de méthode qui est restée célèbre. Al-Kindî y soutient qu'il ne faut pas rougir d'accueillir la vérité d'où qu'elle vienne, même d'un peuple étranger ou lointain, et qu'il n'y a rien de plus noble que la vérité pour celui qui la cherche. Rien, inversement, n'abaisse plus un homme que de refuser une vérité parce qu'elle vient d'autrui.

La phrase n'est pas un ornement. Elle règle un problème politique précis. Dans le Bagdad abbasside du IXe siècle, la philosophie est un savoir importé, grec, suspect aux yeux de ceux qui tiennent la révélation pour suffisante. Al-Kindî doit justifier l'activité même à laquelle il consacre sa vie. Il le fait en séparant l'origine d'une connaissance et sa valeur : les Grecs ne sont pas une autorité, ils ont seulement trouvé des choses vraies, et une chose vraie ne cesse pas de l'être parce qu'un Grec l'a dite.

Il ajoute une seconde justification. La philosophie, au sens le plus élevé, est la connaissance de la Vérité première, cause de toute vérité. Or c'est précisément ce que la religion enseigne. Ceux qui combattent la philosophie au nom de la foi combattent donc la connaissance de ce qu'ils adorent. L'argument a été repris sous bien des formes dans la suite de la falsafa.

Le monde a commencé

La deuxième section attaque la thèse de l'éternité du monde. L'enjeu est capital : Aristote tenait le monde pour éternel, la théologie musulmane le tient pour créé, et toute la philosophie en arabe devra se situer par rapport à cette contradiction.

Al-Kindî argumente par l'impossibilité d'un infini en acte. Un corps infini, soutient-il, mène à des conséquences absurdes : si l'on en retranche une partie finie, le reste est soit égal au tout, soit plus petit, et dans les deux cas on aboutit à une contradiction. Le corps du monde est donc fini en grandeur. Or le temps et le mouvement ne sont pas des réalités indépendantes, ils se disent du corps : si le corps est fini, le temps qui lui est attribué doit l'être aussi. Le monde a donc un commencement.

Ces arguments ne sont pas de son invention. Ils viennent pour l'essentiel de Jean Philopon, le commentateur chrétien d'Alexandrie qui, au VIe siècle, avait combattu Aristote sur ce point précis. Al-Kindî les adapte et les resserre.

La faiblesse du raisonnement a été relevée très tôt, et elle est toujours discutée : il repose sur le refus de l'infini en acte, et la distinction entre infini actuel et infini potentiel permet de contester chaque étape. Avicenne et Averroès, qui défendront l'éternité du monde, ne manqueront pas de le faire.

L'Un véritable

Les deux dernières sections conservées remontent de la multiplicité à l'unité. Partout dans le monde, observe al-Kindî, l'un et le multiple sont mêlés : une chose est une d'une certaine manière et multiple d'une autre. Cette unité relative, elle ne la tient pas d'elle-même, puisqu'elle la partage avec tout ce qui existe. Il faut donc un Un véritable, qui ne soit un par participation mais par essence, et qui soit cause de l'unité de tout le reste.

De cet Un, al-Kindî soutient qu'on ne peut rien dire. Il n'a ni matière ni forme, ni quantité ni qualité, ni relation ; il n'est ni genre ni espèce, ni tout ni partie ; aucun prédicat ne lui convient. La démarche est celle d'une théologie négative, et elle porte la marque du néoplatonisme, en particulier de Proclus, dont al-Kindî connaissait des matériaux.

L'Un n'est pas seulement cause de l'unité, il est cause de l'être. Al-Kindî nomme création le fait de faire passer des étants du néant à l'existence. Cet acte n'appartient qu'à Dieu, il ne suppose aucun substrat préalable et il ne prend pas de temps. C'est le point où le traité rejoint la théologie de son milieu, et c'est aussi le plus contesté par ses successeurs philosophes.

Une position intermédiaire

La place d'al-Kindî dans l'histoire de la falsafa est inconfortable et c'est ce qui la rend intéressante. Sur l'éternité du monde, il conclut comme les théologiens du kalâm, contre Aristote. Sur la méthode, il raisonne comme un philosophe, à partir de prémisses rationnelles et non de l'Écriture.

Faut-il donc le lire comme un mutakallim muni d'outils grecs, ou comme un philosophe qui se trouve d'accord avec la théologie sur un point ? Les deux lectures ont été soutenues. Les travaux récents, en particulier ceux de Peter Adamson, insistent sur le fait que les arguments d'al-Kindî viennent d'une tradition philosophique identifiable, celle de Philopon, et qu'il les tient pour démonstratifs et non pour des concessions. Ses successeurs, al-Fârâbî puis Avicenne, s'éloigneront de lui sur ce point et tiendront le monde pour éternellement produit, ce qui provoquera la réaction d'al-Ghazâlî.

Une postérité inattendue

Les arguments d'al-Kindî contre l'infini en acte ont connu une longue carrière. Repris par la théologie musulmane, discutés par les penseurs juifs, ils passent dans l'Occident latin et nourrissent la discussion sur l'éternité du monde que Thomas d'Aquin arbitrera en distinguant ce que la raison démontre de ce que la foi enseigne.

Au XXe siècle, le philosophe de la religion William Lane Craig a reconstruit et défendu un argument cosmologique qu'il a baptisé du nom de kalâm, en hommage à cette tradition : si l'univers a commencé d'exister, il a une cause de son existence. La discussion contemporaine sur cet argument mobilise des outils que le IXe siècle n'avait pas, en particulier la théorie des ensembles infinis de Cantor, mais la structure du raisonnement est bien celle que le traité d'al-Kindî a mise en forme.

Lire ce traité

Il faut l'aborder en sachant qu'on lit un début. Les quatre sections conservées posent une méthode, réfutent une thèse adverse et établissent l'existence et l'inconnaissabilité de l'Un ; ce que l'auteur en voulait tirer nous échappe.

La prose d'al-Kindî est sèche, répétitive, parfois embarrassée par un vocabulaire qu'il est en train de créer. C'est précisément son intérêt pour l'historien : on voit une langue philosophique se fabriquer sous les yeux du lecteur, avec ses hésitations et ses décalques du grec. Les traductions modernes lissent inévitablement ces aspérités.

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