Théophraste d'Érèse
Successeur d'Aristote à la tête du Lycée, Théophraste a conduit l'école pendant plus de trente ans, fondé l'étude systématique des plantes et inventé avec les Caractères un genre littéraire durable.
Biographie
Théophraste naît à Érèse, petite cité de l'île de Lesbos, vers 371 avant notre ère. Son père était foulon, c'est-à-dire artisan du traitement des étoffes : il ne vient donc ni de l'aristocratie ni des milieux savants. La tradition rapporte qu'il s'appelait d'abord Tyrtamos et qu'Aristote lui donna le nom sous lequel nous le connaissons, en hommage à la qualité de sa parole. L'anecdote vient de sources tardives et vaut ce que valent les étymologies flatteuses.
Formation
Les témoignages antiques le font d'abord passer par l'Académie de Platon, puis rejoindre Aristote. La chronologie exacte reste discutée, mais la double formation est vraisemblable : Théophraste manie avec aisance les problèmes platoniciens que son maître avait reçus de la même école.
Ce qui est certain, c'est la proximité des deux hommes. Théophraste suit Aristote dans ses déplacements, notamment sur Lesbos, où l'enquête sur les êtres vivants prend son essor. On devine là une collaboration réelle plutôt qu'un rapport de maître à disciple : la part de chacun dans les enquêtes naturalistes du Lycée est aujourd'hui impossible à départager.
À la tête du Lycée
En 322 avant notre ère, Aristote meurt. Son testament, que Diogène Laërce transmet, confie à Théophraste la charge de ses affaires et de ses livres. Théophraste prend la direction de l'école et la conserve plus de trente ans, jusqu'à sa mort.
Cette longévité compte autant que ses livres. C'est sous lui que le Lycée devient une institution durable, dotée de bâtiments, d'une bibliothèque et d'un public nombreux. Les Anciens rapportent des chiffres d'auditeurs considérables, qu'il faut prendre comme un signe de réputation plus que comme une statistique. Le catalogue de ses écrits dressé par Diogène Laërce compte plus de deux cents titres, ce qui donne la mesure du programme : à peu près tous les domaines du savoir de son temps.
Il semble avoir été inquiété au moins une fois par une accusation d'impiété, dont il sortit libre. Le fait est rapporté sans détail et l'on ne sait pas ce qui lui était reproché.
Mort et héritage institutionnel
Théophraste meurt à Athènes vers 287 avant notre ère, très âgé. Son testament, lui aussi conservé par Diogène Laërce, organise la transmission du jardin et des bâtiments de l'école à un groupe d'amis, ce qui en fait l'un des premiers documents connus d'institutionnalisation d'une communauté savante.
Sa bibliothèque, qui contenait les écrits d'Aristote, passa en revanche à un particulier, Nélée de Scepsis, et quitta Athènes. Les Anciens font de cet épisode la cause de la longue éclipse des traités aristotéliciens. Le récit est contesté dans ses détails, mais il explique en partie pourquoi l'œuvre de Théophraste nous est parvenue aussi mutilée que celle de son maître.
Pensée principale
On présente souvent Théophraste comme le continuateur fidèle d'Aristote. La formule est commode et trompeuse. Il reprend bien le programme du péripatétisme - décrire le réel domaine par domaine, en partant de l'observation et en remontant aux causes - mais il le reprend en philosophe qui doute, et plusieurs de ses interventions les plus intéressantes sont des objections adressées à son maître.
Une enquête sur les vivants qui devient une science
Sa contribution la plus durable est l'étude des plantes. Avant lui, le monde végétal n'apparaît dans les textes grecs que par ses usages : la médecine, l'agriculture, la cuisine. Théophraste en fait un objet d'étude pour lui-même.
Deux gestes fondent cette science. Le premier est descriptif : il classe des centaines d'espèces d'après leurs organes - racine, tige, feuille, fruit, graine - et d'après leurs modes de reproduction, en forgeant au passage un vocabulaire technique dont une partie nous sert encore. Le second est causal : il cherche pourquoi telle plante pousse dans tel sol, à telle altitude, sous tel climat, et met ainsi au jour l'idée qu'un vivant ne se comprend pas sans son milieu.
Il y ajoute une prudence méthodologique remarquable. Théophraste signale ce qu'il tient de témoignages de voyageurs ou de cultivateurs, distingue ces rapports de ce qu'il a vu lui-même et laisse ouvertes les questions qu'il ne sait pas trancher. Cette honnêteté de l'enquête vaut autant que ses résultats.
Les difficultés adressées à Aristote
Un court traité, transmis sous le titre de Métaphysique, ne construit aucun système : il enchaîne des difficultés. Théophraste y demande jusqu'où va l'explication par les fins. Si tout dans la nature tend vers un but, que faire des phénomènes qui n'en manifestent aucun ? Et comment un premier moteur qui ne fait que se laisser désirer peut-il réellement expliquer le mouvement du monde ?
Il met de même en difficulté la conception aristotélicienne du lieu, à laquelle il reproche de traiter la position d'un corps comme une entité séparable, alors qu'elle n'est qu'une relation entre des corps.
Aucune de ces objections n'aboutit à une doctrine de rechange. Elles dessinent plutôt l'image d'une école vivante, où la pensée du fondateur est un chantier et non un dogme.
La logique et la perception
En logique, Théophraste travaille à l'intérieur du cadre du syllogisme tout en l'élargissant. On lui attribue l'examen de raisonnements où l'une des prémisses est elle-même introduite par une condition, ainsi qu'un réexamen des syllogismes portant sur le nécessaire et le possible, dont les règles lui paraissaient devoir être simplifiées. Ces travaux ne nous sont connus que par des commentateurs tardifs, et leur reconstitution reste technique et disputée.
Dans Des sensations, il procède autrement : il expose les théories de la perception de ses prédécesseurs - au premier rang desquels Démocrite - puis les discute. Ce faisant, il invente un genre, l'histoire critique des opinions, dont toute la doxographie antique est issue. Une large part de ce que nous savons des présocratiques passe par ce canal.
Le bonheur et la fortune
Sa position en morale a provoqué un débat qui a duré des siècles. Théophraste soutient que la vie heureuse ne dépend pas seulement de la vertu : la santé, les amis, l'absence de malheurs extrêmes y entrent pour quelque chose. Un supplice ou la perte des siens peuvent ruiner le bonheur d'un homme vertueux.
Les stoïciens y ont vu une capitulation, puisque pour eux la vertu suffit. Cicéron rapporte de Théophraste une formule qui résume la querelle : c'est la fortune qui gouverne la vie, non la sagesse. Qu'on l'approuve ou non, elle prend au sérieux la fragilité de l'existence humaine, et c'est à ce titre qu'elle a été redécouverte par la philosophie morale contemporaine.
La piété et les animaux
Un traité perdu sur la piété, dont le néoplatonicien Porphyre nous a conservé des extraits, contenait une critique des sacrifices sanglants : si les animaux nous sont apparentés, les immoler ne saurait plaire aux dieux. L'argument, qui tient ensemble la théologie et le traitement des bêtes, fait de Théophraste l'un des premiers auteurs grecs à discuter philosophiquement ce que nous devons aux animaux.
Œuvres majeures
Le catalogue antique de ses écrits dépasse deux cents titres. Il nous en reste très peu, et ce peu est inégalement célèbre : les traités botaniques ont fait sa réputation savante, les Caractères sa réputation littéraire, et le reste n'existe plus qu'en fragments.
Histoire des plantes
Neuf livres consacrés à la description du monde végétal. Théophraste y recense plusieurs centaines d'espèces, de la Grèce à l'Inde, en s'appuyant sur ses propres observations et sur les rapports rapportés des expéditions d'Alexandre. Il organise la matière par organes et par modes de reproduction, décrit les sols et les climats qui conviennent à chaque plante et forge le vocabulaire qui manquait. C'est le plus ancien traité de botanique conservé, et il est resté une référence pratique jusqu'à la Renaissance.
Les Causes des phénomènes végétaux
Six livres qui prolongent le précédent en changeant de question : non plus ce que sont les plantes, mais pourquoi elles se comportent comme elles le font. Germination, greffe, maturation, dégénérescence des semences, effets de la culture y sont examinés en termes de causes. L'ouvrage est plus difficile que le premier et moins lu, mais c'est là que l'ambition proprement philosophique de l'enquête apparaît le mieux.
Caractères
Trente courts portraits, chacun consacré à un travers : le flatteur, l'importun, l'avare, le vantard, le superstitieux. Chaque texte énonce le trait puis l'illustre par une série de petites scènes de la vie athénienne. La brièveté est extrême et l'effet comique immédiat.
On discute encore de ce que Théophraste voulait faire : un répertoire pour l'éthique, un matériau pour la rhétorique ou pour la comédie, un exercice de typologie morale. Le texte lui-même ne le dit pas, et son succès ultérieur vient précisément de cette indétermination.
Métaphysique
Un traité très court, parfois appelé Des premiers principes, qui procède par difficultés plutôt que par démonstrations. Théophraste y interroge la portée de l'explication par les fins, le statut du premier moteur et la continuité entre les êtres mathématiques et les êtres naturels. On y voit un péripatéticien examiner les fondements de sa propre école sans conclure.
Des sensations et les traités particuliers
Des sensations expose et critique les théories de la perception des physiciens antérieurs : c'est l'une de nos sources principales sur les présocratiques. À côté, une série de petits traités conservés témoigne de l'étendue de l'enquête : sur les pierres, sur le feu, sur les vents, sur les odeurs, sur les signes du temps. Le traité sur la piété, qui contenait la critique des sacrifices animaux, n'est connu que par les extraits qu'en ont cités des auteurs postérieurs.
Postérité et influence
Le relais doxographique
La première postérité de Théophraste est invisible, et c'est la plus importante. En exposant les opinions des physiciens avant de les discuter, il a fourni aux compilateurs qui l'ont suivi un modèle et une matière. Presque tout ce que nous lisons aujourd'hui des présocratiques nous arrive par cette chaîne : Théophraste, puis les recueils d'opinions de l'époque hellénistique, puis les commentateurs tardifs. Sans lui, Anaxagore, Empédocle ou Démocrite seraient encore plus muets qu'ils ne le sont.
La botanique
Les deux traités sur les plantes ont connu une transmission continue. Lus et utilisés dans le monde arabe, redécouverts par l'Occident latin à la Renaissance, traduits et commentés par les premiers botanistes européens, ils ont servi de point de départ aux herbiers savants du XVIe siècle. La tradition en a fait le père de la botanique, titre discutable comme tous les titres de ce genre, mais qui enregistre un fait : avant lui, l'étude des plantes n'existait pas comme discipline.
Les Caractères et la littérature morale
La fortune des Caractères appartient à l'histoire littéraire autant qu'à la philosophie. Le texte circule au XVIIe siècle, La Bruyère le traduit en français et le place en ouverture de ses propres Caractères, publiés en 1688. Le genre du portrait moral - où l'on peint un type plutôt qu'une personne, et où la description vaut jugement - en descend directement. Les moralistes français lui doivent une manière d'écrire : l'observation précise plutôt que le précepte.
La querelle du bonheur
Sa thèse sur le rôle des biens extérieurs dans la vie heureuse est devenue un lieu classique du débat moral. Les stoïciens l'ont combattue, Cicéron l'a rapportée en la trouvant trop concessive et trop juste à la fois, et la question a traversé la philosophie médiévale puis moderne sous la forme que nous lui donnons encore : la vertu suffit-elle au bonheur, ou faut-il reconnaître que la chance y a sa part ?
La philosophie morale contemporaine a repris ce fil, notamment dans les travaux sur la vulnérabilité de la vie bonne et sur ce que Martha Nussbaum analyse comme la fragilité de l'existence éthique. On y retrouve l'intuition de Théophraste : une morale qui ignore les conditions matérielles et affectives de l'existence se paie d'un déni.
Ce qui est resté en friche
Ses travaux de logique, en revanche, n'ont guère eu de postérité directe, parce qu'ils ont été absorbés dans la tradition des commentaires avant d'être perdus. Leur reconstitution est un chantier savant récent, et elle montre une école péripatéticienne plus inventive que l'image scolaire ne le laisse croire.
Controverses et débats
Continuateur ou critique ?
La question commande toute la lecture de Théophraste. Une tradition ancienne, encore présente dans les manuels, en fait l'exécuteur testamentaire d'Aristote au sens intellectuel : celui qui classe, complète et transmet sans rien changer. Une lecture plus récente insiste au contraire sur les difficultés qu'il adresse au premier moteur, à la finalité et à la notion de lieu, et y voit l'amorce d'une révision interne du péripatétisme.
L'état des textes empêche de conclure. Le traité qui contient ces objections est court, probablement incomplet, et nous ne savons pas ce que Théophraste en concluait - s'il en concluait quelque chose. Ceux qui le tiennent pour un critique doivent admettre que ses conclusions manquent ; ceux qui le tiennent pour un disciple fidèle doivent expliquer pourquoi il formule ces difficultés.
Que valent les Caractères ?
Le statut du texte est discuté depuis longtemps. Est-ce une œuvre achevée, ou un recueil de notes rassemblées après coup ? Les trente portraits n'ont pas d'ordre évident, les préfaces conservées sont probablement apocryphes et le texte a été remanié dans l'Antiquité tardive.
La destination de l'ouvrage pose la même difficulté. On y a vu un appendice à une éthique des caractères, un répertoire à l'usage des orateurs, un recueil préparatoire pour la comédie nouvelle. Aucune hypothèse ne s'impose, et il n'est pas certain que le texte ait eu une seule destination.
La part de chacun dans les enquêtes naturalistes
Aristote et Théophraste ont travaillé ensemble sur les vivants, et certains traités du corpus aristotélicien ont une parenté de méthode évidente avec les traités botaniques. Attribuer à l'un ou à l'autre telle observation, tel vocabulaire ou telle classification est le plus souvent impossible. Les discussions sur l'authenticité de certains textes du corpus se heurtent à cette indistinction, qui n'est pas un défaut de notre information mais la trace d'un travail réellement collectif.
L'épisode de la bibliothèque
Les Anciens racontent que la bibliothèque de Théophraste, où se trouvaient les écrits d'Aristote, échut à Nélée de Scepsis et resta oubliée pendant plus d'un siècle, d'où l'éclipse des traités aristotéliciens jusqu'à leur édition par Andronicos de Rhodes. Le récit vient de Strabon et de Plutarque, à distance des faits, et les historiens le jugent aujourd'hui simplifié : des aristotéliciens ont continué d'enseigner dans l'intervalle. Il reste qu'un problème réel de transmission a bien existé, dont l'état mutilé de l'œuvre de Théophraste est lui-même l'indice.
Pour aller plus loin
Par où entrer
Commencez par les Caractères. Le texte est bref, immédiatement lisible et plusieurs traductions françaises courantes existent, souvent accompagnées de celle de La Bruyère, ce qui permet de voir du même coup l'original et sa postérité. Lisez les portraits dans n'importe quel ordre : ils n'en ont pas.
Venez ensuite à l'Histoire des plantes, qui se parcourt mieux qu'elle ne se lit d'un bout à l'autre. Choisissez quelques chapitres - sur les arbres, sur les semences, sur les plantes d'Inde - et observez comment Théophraste signale ses sources et marque ses incertitudes. C'est la leçon de méthode la plus directe qu'il nous ait laissée.
Pour aller plus avant
La Métaphysique demande d'avoir d'abord une idée du premier moteur chez Aristote. Lue sans cette préparation, elle ressemble à une suite de questions sans objet ; lue avec, elle devient un document précieux sur la manière dont une école interroge son propre fondateur.
Des sensations intéressera surtout ceux qui travaillent les présocratiques. Il faut la lire en gardant en tête que Théophraste reformule les positions qu'il expose, et que son vocabulaire n'est pas toujours celui des auteurs qu'il rapporte.
Pour la logique, mieux vaut passer par les études savantes récentes que par les fragments eux-mêmes, qui ne sont guère lisibles isolément.
Deux prolongements
Sur les plantes, mettez Théophraste en regard des travaux contemporains qui réinterrogent le végétal comme sujet d'attention philosophique. La question qu'il pose - qu'est-ce qu'un vivant qui ne se déplace pas ? - n'a rien perdu de sa force.
Sur le bonheur, confrontez sa thèse sur les biens extérieurs à la morale stoïcienne de Sénèque ou d'Épictète, puis aux travaux de Martha Nussbaum sur la vulnérabilité de la vie bonne. Le désaccord antique s'y rejoue presque mot pour mot.