Temps et récit
Publication : 1983-1985
Type : Traite
Analyse
Présentation
Temps et récit est un ouvrage majeur de Paul Ricœur, publié en trois volumes aux éditions du Seuil entre 1983 et 1985. L'ouvrage constitue avec Soi-même comme un autre (1990) le grand œuvre systématique de la maturité de Ricœur et l'une des contributions majeures de l'herméneutique contemporaine.
Le projet du livre part d'une aporie fondamentale : le temps est ce que nous ne parvenons pas à penser de manière conceptuelle satisfaisante, mais il est ce que le récit ne cesse de configurer. Contre l'idée d'une séparation étanche entre récit historique et récit de fiction, Ricœur soutient que l'un et l'autre partagent une structure narrative fondamentale par laquelle l'expérience humaine du temps est mise en forme et rendue intelligible.
Contexte historique
Ricœur écrit Temps et récit dans les années où il enseigne alternativement à Paris et à Chicago, où il est titulaire de la chaire John Nuveen à la Divinity School à partir de 1970. Il a alors une œuvre déjà considérable derrière lui : Philosophie de la volonté (1950-1960), la trilogie de la mauvaise conscience (Finitude et culpabilité, 1960), De l'interprétation. Essai sur Freud (1965), le recueil Le Conflit des interprétations (1969), La Métaphore vive (1975).
Temps et récit prolonge directement La Métaphore vive. Ces deux ouvrages, publiés à moins de dix ans d'intervalle, forment un diptyque : le premier traite du pouvoir créateur du langage à l'échelle de l'énoncé (la métaphore), le second à l'échelle du discours étendu (le récit). Ils exposent tous deux la thèse ricœurienne d'une « innovation sémantique » qui, dans les deux cas, produit du nouveau à partir d'une réorganisation figurée d'éléments préexistants.
Le contexte philosophique est marqué par la vitalité de l'herméneutique après Heidegger et Hans-Georg Gadamer, par le développement de la philosophie analytique du langage (auquel Ricœur est attentif), par les débats en philosophie de l'histoire (avec les travaux de Louis Mink, Arthur Danto et Hayden White) et par le renouveau de la théorie littéraire.
Structure de l'œuvre
Les trois volumes s'articulent selon une progression rigoureuse.
Le premier volume, L'intrigue et le récit historique, pose les fondements théoriques du livre. Ricœur y propose une lecture croisée du livre XI des Confessions d'Augustin sur le temps et de la Poétique d'Aristote sur la mise en intrigue (muthos). Il en dégage la thèse directrice : la mise en intrigue (mimèsis) est la médiation qui répond à l'aporie temporelle en configurant l'expérience discordante du temps. Le volume applique ensuite cette lecture au récit historique, en discutant les grands modèles épistémologiques (école positiviste, école des Annales, philosophie analytique de l'histoire).
Le deuxième volume, La configuration dans le récit de fiction, transpose le cadre au récit de fiction. Ricœur y examine plusieurs modèles de configuration narrative à travers l'étude de trois romans emblématiques (Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Montagne magique de Thomas Mann et À la recherche du temps perdu de Proust). Il y approfondit la théorie de la « triple mimèsis » (préfiguration, configuration, refiguration) qui structure toute sa pensée du récit.
Le troisième volume, Le temps raconté, opère la synthèse. Ricœur y confronte les enseignements du récit historique et du récit de fiction pour proposer une réponse philosophique à l'aporie du temps. Il y aborde également les questions les plus difficiles : le rapport entre récit et référence (que dit le récit du temps réel ?), la question de l'identité narrative, la limite du récit face à l'irreprésentable (l'horreur historique en particulier, dont la Shoah offre le paradigme).
Thèses centrales
La première thèse est celle du « cercle » entre temps et récit. Le temps devient humain dans la mesure où il est articulé narrativement, et le récit tire son sens du fait qu'il configure une expérience temporelle. Cette circularité, loin d'être vicieuse, exprime la nature proprement herméneutique du rapport entre expérience et discours.
La deuxième thèse est celle de la triple mimèsis. Toute mise en intrigue s'articule sur trois moments : la préfiguration (mimèsis I), c'est-à-dire la précompréhension du monde de l'action que le récit présuppose ; la configuration (mimèsis II), c'est-à-dire la mise en intrigue proprement dite qui organise une multiplicité d'événements en une histoire ; la refiguration (mimèsis III), c'est-à-dire l'appropriation du récit par le lecteur, qui reçoit dans son propre monde ce qui a été configuré par l'auteur.
La troisième thèse porte sur le rapprochement entre récit historique et récit de fiction. Loin d'être des genres séparés, ils partagent une structure narrative commune et s'enrichissent mutuellement : l'histoire emprunte à la fiction ses procédés de configuration, la fiction emprunte à l'histoire son sérieux ontologique. Ce croisement ne conduit pas à la fusion ni à la confusion : Ricœur maintient rigoureusement la distinction entre la vérité proprement historique et la « signification » propre au récit de fiction.
La quatrième thèse est celle de l'identité narrative. Introduite dans le troisième volume, elle sera pleinement développée dans Soi-même comme un autre. L'identité personnelle, comme celle d'une communauté, n'est ni la permanence d'une substance ni la simple continuité temporelle : elle se constitue narrativement à travers les histoires que nous racontons et qui sont racontées de nous. Cette conception permet de dépasser l'alternative entre identité substantielle et pure discontinuité.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un accueil considérable, aussi bien en philosophie que dans les sciences humaines. Il devient rapidement l'un des grands textes de référence de l'herméneutique contemporaine, aux côtés de Vérité et méthode de Hans-Georg Gadamer. Il nourrit des débats féconds en philosophie de l'histoire, en théorie littéraire, en études narratives, en philosophie de la religion.
Ricœur y renouvelle son dialogue avec la philosophie analytique. Sa lecture de Louis Mink, Arthur Danto, Hayden White et Frederick Olafson introduit ces auteurs auprès d'un public continental et pose les jalons d'un dialogue durable entre traditions.
En philosophie de l'histoire, l'ouvrage a contribué au tournant « narratif » des années 1980 et 1990, tout en le nuançant : Ricœur maintient la vocation référentielle de l'histoire contre les lectures qui la réduisent à une pure poétique. Sa discussion de la Shoah au troisième volume, où il examine la « limite » du récit face à un événement qui met en cause les catégories mêmes de l'intelligibilité, a été particulièrement discutée.
Dans le domaine de l'identité personnelle, la notion d'identité narrative a exercé une influence considérable, en particulier dans les débats bioéthiques, dans les études sur la mémoire et le témoignage, et dans la théologie contemporaine. Alasdair MacIntyre et Charles Taylor ont mobilisé des thèses proches, avec des inflexions propres.
Controverses et interprétations
Les débats sont nombreux. La lecture ricœurienne du livre XI des Confessions d'Augustin a été discutée par les augustiniens, certains reprochant à Ricœur une reconstruction sélective au service de sa propre problématique. La lecture de la Poétique d'Aristote a également suscité des débats, notamment sur l'extension du concept aristotélicien de muthos à des genres narratifs modernes très différents de la tragédie grecque.
Le rapprochement entre récit historique et récit de fiction a été contesté par ceux qui insistent sur la spécificité épistémologique de l'histoire (Paul Veyne notamment, dans une orientation différente) ou au contraire par ceux qui vont plus loin que Ricœur dans l'assimilation (Hayden White).
La théorie de l'identité narrative a nourri des débats féconds mais aussi des critiques. Certains y voient une reconstruction attrayante mais insuffisamment attentive aux discontinuités et aux ruptures qui affectent l'identité personnelle, notamment dans les cas pathologiques ou traumatiques. D'autres questionnent l'universalité présumée du modèle narratif face à des cultures où les formes non narratives d'organisation de l'expérience jouent un rôle plus important.
Enfin, la discussion ricœurienne des « limites » du récit face à la Shoah a été diversement reçue, entre lecteurs qui y voient une nuance nécessaire à la théorie narrative et lecteurs qui estiment que Ricœur n'a pas tiré toutes les conséquences de cette limite pour son propre projet.
Citations clés
« Le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif ; en retour, le récit est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l'expérience temporelle » (introduction du tome I) : formule qui condense en une phrase la thèse fondamentale du livre.
Sur la mise en intrigue, Ricœur reprend et prolonge la définition aristotélicienne : l'intrigue est « l'agencement des faits » qui, par un travail proprement configurationnel, tire d'une multiplicité d'événements l'unité d'une histoire une et complète.
Sur l'identité narrative, il soutient que celle-ci offre une réponse à la question « qui suis-je ? » qui échappe à l'alternative entre la mêmeté substantielle et la pure discontinuité : je suis celui dont l'histoire peut être racontée, et je peux la reprendre à mon compte en tant que ma propre histoire.
Sur la limite du récit devant l'irreprésentable, Ricœur écrit dans le troisième tome que certains événements historiques, la Shoah paradigmatiquement, mettent au défi la capacité même du récit à configurer et exigent que la « fidélité à la mémoire » se conjugue avec une reconnaissance de ce qui, dans l'événement, résiste à l'intégration narrative.
Pour aller plus loin
Les trois volumes sont disponibles aux éditions du Seuil (collection L'ordre philosophique, puis Points Essais).
En complément, on lira Soi-même comme un autre, qui prolonge la thèse de l'identité narrative dans une théorie complète du soi, et La Métaphore vive, qui expose sur le versant du langage court la théorie de l'innovation sémantique dont Temps et récit propose l'équivalent narratif.
Sur Ricœur, on peut consulter François Dosse (Paul Ricœur, les sens d'une vie), Olivier Abel et Jérôme Porée (Le Vocabulaire de Paul Ricœur), et, dans le monde anglophone, David Pellauer (Ricoeur: A Guide for the Perplexed).
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Paul Ricoeur ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Temps et récit » et « Paul Ricoeur ».
François Dosse, Paul Ricœur, les sens d'une vie, biographie de référence.
Olivier Abel et Jérôme Porée, Le Vocabulaire de Paul Ricœur, ouvrage de référence.