Martin Heidegger

26 septembre 1889 - 26 mai 1976 21 min de lecture

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Biographie

Martin Heidegger naît le 26 septembre 1889 à Messkirch, en Forêt-Noire (sud de l'Allemagne), dans une famille catholique de condition modeste. Son père est sacristain. Cette origine pèsera durablement : Heidegger entre d'abord au séminaire et se destine à la prêtrise, avant de se détourner du projet ecclésiastique tout en gardant un rapport intense, complexe et conflictuel à la théologie chrétienne.

Formation et premiers travaux

Heidegger étudie à l'université de Fribourg-en-Brisgau à partir de 1909, d'abord la théologie puis la philosophie. Il découvre Aristote (le maître qui ne le quittera plus), Husserl (les Recherches logiques sont une révélation), Kierkegaard et Nietzsche. Il soutient une thèse en 1913 sur Duns Scot, marquant son intérêt précoce pour la scolastique médiévale.

En 1919, Husserl, devenu professeur à Fribourg, le prend pour assistant. Heidegger se forme alors à la phénoménologie au plus près de son fondateur, tout en commençant à s'en démarquer intérieurement. Il dispense des cours qui marquent profondément ses étudiants, parmi lesquels Hannah Arendt, Karl Löwith, Hans Jonas, Herbert Marcuse ; Emmanuel Levinas suivra ses leçons en 1928.

Marbourg, Sein und Zeit, Fribourg

De 1923 à 1928, Heidegger enseigne à l'université de Marbourg, où il acquiert une réputation de pédagogue exceptionnel. C'est là qu'il rédige Sein und Zeit (Être et Temps), publié en 1927. Le livre paraît inachevé (seule la première partie est publiée), mais s'impose aussitôt comme un événement philosophique majeur. En 1928, Heidegger succède à Husserl à la chaire de Fribourg.

En 1929, il participe au célèbre débat de Davos, qui l'oppose à Ernst Cassirer sur l'interprétation de Kant et la condition humaine. Cette confrontation est restée emblématique de l'éloignement entre la pensée de la finitude (Heidegger) et l'humanisme rationaliste de la culture (Cassirer).

L'engagement nazi (1933-1934)

Le 21 avril 1933, Heidegger est élu recteur de l'université de Fribourg. Le 1er mai 1933, il adhère au parti national-socialiste (NSDAP). Son Discours du rectorat salue la « grandeur » du moment historique. Il démissionne du rectorat en avril 1934, mais reste membre du parti jusqu'à la fin du régime. Cet épisode pèse lourd sur sa réception : la nature exacte de son engagement, sa profondeur, sa portée philosophique font l'objet de controverses majeures, ravivées en 2014-2015 par la publication des Cahiers noirs, qui contiennent des passages antisémites explicites.

Après-guerre, Heidegger est interdit d'enseignement par les autorités françaises d'occupation, puis réintégré en 1951. Il continue d'écrire et de donner des séminaires, sans jamais s'expliquer publiquement à la mesure de ses engagements, ce qui lui sera reproché.

Le « tournant » et la dernière philosophie

Après-guerre, la pensée de Heidegger connaît ce qu'on appelle un « tournant » (Kehre), perceptible dès les années 1930. Il s'écarte du vocabulaire de Sein und Zeit, médite sur l'histoire de la métaphysique, sur la technique, sur le langage, sur la poésie (Hölderlin notamment), et développe une pensée plus méditative que démonstrative. La question de l'être reste centrale, mais l'accent se déplace de l'analyse du Dasein vers l'écoute de l'être tel qu'il se donne et se retire dans l'histoire.

Il vit retiré dans son chalet de Todtnauberg, dans la Forêt-Noire, où il aime travailler. Il meurt le 26 mai 1976 à Fribourg-en-Brisgau, à 86 ans.

Pensée principale

Toute la philosophie de Heidegger se rassemble autour d'une question unique, qu'il dit oubliée par toute la métaphysique occidentale : la question du sens de l'être. Non « qu'est-ce que tel ou tel étant ? », mais « que veut dire être, pour qu'il y ait des étants plutôt que rien ? ». Cette question, simple en apparence, lui paraît avoir été masquée par une tradition millénaire qui a confondu l'être avec un étant suprême (Dieu, la substance, le sujet), ou l'a réduit à la généralité la plus vide.

Le projet de Sein und Zeit : une ontologie fondamentale

Être et Temps (1927) part d'un constat : la question de l'être est tombée dans l'évidence vide. Pour la réveiller, Heidegger propose de l'aborder par un détour : interroger d'abord l'étant qui peut poser la question, c'est-à-dire l'homme, qu'il nomme Dasein (littéralement « être-là »). Le terme refuse les présupposés de l'anthropologie traditionnelle : ni « sujet » coupé du monde (à la manière de Descartes), ni « animal raisonnable », le Dasein se définit par le fait que, dans son être même, il s'agit pour lui de son être. Il a un rapport à l'être, il s'en soucie.

L'analyse du Dasein, ou « analytique existentiale », dégage une série de structures fondamentales. Le Dasein est d'emblée « être-au-monde » : non pas une conscience qui s'ajouterait ensuite à un monde extérieur, mais un être pour qui le monde est constitutif. Avant toute connaissance théorique, le Dasein est dans un commerce pratique avec les choses, qui apparaissent comme « à-portée-de-la-main » (l'outil dont je me sers), bien avant d'être « sous-la-main » (l'objet contemplé par la science).

Le Dasein existe aussi avec d'autres : il est « être-avec » (Mitsein). Mais ce « avec » a tendance à se dégrader en domination du « On » (das Man), cette instance impersonnelle qui dit ce qu'on dit, ce qu'on fait, ce qu'on pense, et dans laquelle chacun fuit son existence propre. La quotidienneté ordinaire est marquée par cette « déchéance » (Verfallenheit) dans le On, qui n'est pas une faute morale mais un trait structurel de l'existence.

Angoisse, mort, authenticité

Quelques expériences viennent rompre la quiétude du On et reconduire le Dasein à lui-même. L'angoisse (Angst), distincte de la peur (qui a toujours un objet précis), surgit sans cause assignable et révèle au Dasein la fragilité de tous ses appuis : il se découvre comme « être-jeté » dans un monde qu'il n'a pas choisi, soumis à la nécessité d'avoir à exister. Surtout, le Dasein est « être-pour-la-mort » (Sein-zum-Tode) : il est le seul étant qui ait à anticiper sa propre fin comme possibilité la plus propre, indépassable, qui n'est rapportée à aucune autre. Assumer cette finitude, plutôt que la fuir dans les divertissements du On, c'est accéder à une existence « authentique » (eigentlich, qui ne sonne pas comme un idéal moral mais comme un mode d'être propre).

L'authenticité n'est pas une recette de vie. C'est le mode sous lequel le Dasein assume sa finitude et se reconduit à ses possibilités, en reprenant son passé (sa « facticité ») dans une décision présente ouverte sur l'avenir.

Temporalité

L'analyse aboutit à la thèse centrale : le sens de l'être du Dasein est la temporalité. Le Dasein n'est pas un être qui se trouverait par accident dans le temps : il est temporellement, en ce qu'il se précède toujours dans un avenir (anticipation, projet), à partir d'un passé qui le porte, dans l'effectivité d'un présent. Ces trois dimensions, qu'il appelle « extases », ne sont pas successives : elles sont co-originaires et constituent ensemble le tissu de l'existence. Heidegger entend ainsi reprendre, à nouveaux frais, la question kantienne du temps comme forme a priori, en la déplaçant du côté de l'existence vécue, et nourrir une critique de la conception traditionnelle (aristotélicienne et vulgaire) du temps comme succession indifférente de maintenants.

Le « tournant » : de l'analytique du Dasein à la pensée de l'être

À partir des années 1930, Heidegger juge que la voie suivie dans Sein und Zeit risque encore d'être ressaisie en termes anthropologiques, comme si l'analyse du Dasein devait conduire à l'être par la médiation de l'homme. Il opère un déplacement : ce n'est plus tant le Dasein qui questionne l'être, c'est l'être qui se donne et se retire dans l'histoire, et l'homme doit apprendre à l'écouter. Cette inflexion est connue sous le nom de Kehre (tournant), dont l'interprétation a fait débat : rupture radicale ou approfondissement continu d'une même question ?

Toute l'histoire de la métaphysique occidentale apparaît alors comme une longue « oubli de l'être » : depuis Platon, la pensée a privilégié l'étant, en réduisant peu à peu l'être à une donnée disponible, manipulable, calculable. Cette histoire culmine dans la modernité technique.

Pensée de la technique et de la modernité

La technique moderne n'est pas, pour Heidegger, une simple application de la science ni un ensemble d'instruments neutres. Elle est un mode dans lequel l'être se donne, qu'il appelle Gestell (« arraisonnement ») : tout, dans la modernité, tend à être abordé comme « fonds disponible » (Bestand), réservoir d'énergie et de ressources à exploiter. La nature devient stock à mobiliser, l'homme lui-même est inclus dans ce calcul. Le danger n'est pas la technique en tant que telle, mais l'oubli, au cœur de la technique, de l'être qui s'y donne sous ce mode.

Heidegger ne propose pas de retour en arrière, mais une attente : « seul un dieu peut encore nous sauver », déclarera-t-il dans un entretien posthume au Spiegel. La tâche de la pensée serait moins de produire de nouvelles théories que de préparer un autre rapport à l'être, plus accueillant, plus poétique.

Poésie, langage, séjour

Dans les dernières décennies, Heidegger médite intensément sur le langage et la poésie. « Le langage est la maison de l'être » : c'est dans le langage, et notamment dans la grande poésie (Hölderlin, Trakl, Rilke), que l'être vient à la parole, non comme objet décrit mais comme ouvert habité. L'homme est appelé à habiter en poète, à « séjourner » sur la terre dans une attention au monde qui n'est plus celle de la maîtrise.

Cette dernière philosophie, méditative, parfois proche d'une mystique sans Dieu, irrite les uns par son obscurité et son refus de l'argumentation, fascine les autres par sa force d'évocation et sa critique de la modernité.

Une question qui demeure

Heidegger n'aura pas répondu à la question qu'il a posée : il l'aura maintenue ouverte, et il aura voulu défaire deux millénaires d'évidences pour qu'elle redevienne audible. Que l'on accepte ou non sa lecture de l'histoire de la métaphysique, qu'on partage ou non son refus de la modernité technique, sa pensée constitue l'un des grands événements philosophiques du XXe siècle, dont presque toute la philosophie continentale ultérieure procède en partie, fût-ce par opposition.

Œuvres majeures

L'œuvre de Heidegger est immense : son édition intégrale (Gesamtausgabe), en cours depuis 1975, compte plus de cent volumes, dont beaucoup sont des cours universitaires. Quelques jalons s'imposent.

Être et Temps (Sein und Zeit, 1927)

L'œuvre majeure, et l'une des plus importantes du XXe siècle. Heidegger y déploie l'analytique existentiale du Dasein en vue de poser la question du sens de l'être. Le livre est resté inachevé : seules les deux premières sections de la première partie ont été publiées. Sa difficulté tient à l'invention d'un vocabulaire propre (Dasein, être-au-monde, être-jeté, être-pour-la-mort, souci, authenticité, temporalité), conçu pour échapper aux catégories de la métaphysique classique. Les traductions françaises sont multiples et discutées (Boehm-de Waelhens, Vezin, Martineau).

Qu'est-ce que la métaphysique ? (Was ist Metaphysik ?, 1929)

Leçon inaugurale à Fribourg. Heidegger y prend l'angoisse comme expérience qui révèle le néant, et propose de saisir la métaphysique non comme une doctrine mais comme un événement de la pensée qui interroge l'étant en totalité.

Kant et le problème de la métaphysique (Kant und das Problem der Metaphysik, 1929)

Lecture serrée de la Critique de la raison pure, dans laquelle Heidegger entend dégager une « métaphysique du Dasein » au cœur du projet kantien. Cette interprétation, contestée, a nourri le débat de Davos avec Cassirer.

Introduction à la métaphysique (Einführung in die Metaphysik, cours de 1935, publié en 1953)

Cours important où Heidegger amorce la pensée de l'« oubli de l'être » et reprend la question des présocratiques. Certains passages, publiés tels quels en 1953, contiennent des formulations problématiques sur le national-socialisme qui ont alimenté les controverses sur son engagement.

Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege, 1950)

Recueil d'essais des années 1930-1940, dont « L'origine de l'œuvre d'art », « L'époque des conceptions du monde » et « Le mot de Nietzsche "Dieu est mort" ». Textes essentiels pour comprendre le « tournant » et la critique de la modernité.

Essais et conférences (Vorträge und Aufsätze, 1954)

Comprend notamment « La question de la technique », texte central sur le Gestell, et « Bâtir habiter penser », sur l'habiter poétique.

Acheminement vers la parole (Unterwegs zur Sprache, 1959)

Réflexion tardive sur le langage, lieu où l'être vient à la parole, en dialogue avec la poésie de Hölderlin, Trakl et Stefan George.

Apports à la philosophie (Beiträge zur Philosophie, écrit 1936-1938, publié 1989)

Manuscrit longtemps inédit, considéré par certains comme un second grand œuvre, sous une forme fragmentaire et difficile, où s'élabore explicitement la pensée du « tournant ».

Cours et séminaires

L'édition des cours (de Marbourg, de Fribourg) éclaire la genèse et l'évolution de la pensée de Heidegger : ses lectures d'Aristote, de Kant, de Hegel, de Nietzsche, de Hölderlin sont d'une richesse considérable et souvent plus accessibles que les écrits de la maturité.

Les Cahiers noirs (Schwarze Hefte, à partir de 2014)

La publication, à partir de 2014, des cahiers de travail tenus par Heidegger entre 1931 et 1969 a relancé violemment le débat sur son engagement, en raison de passages explicitement antisémites qu'on y trouve. Leur portée pour l'interprétation de l'œuvre fait l'objet de débats interprétatifs majeurs.

Postérité et influence

L'influence de Heidegger sur la philosophie du XXe siècle est sans équivalent dans le monde continental. Presque toutes les grandes pensées qui ont suivi se sont construites avec lui, contre lui, ou à partir de lui.

L'existentialisme français

Sartre lit Sein und Zeit dans les années 1930 et en tire des éléments décisifs pour L'Être et le Néant (1943), tout en réécrivant l'analytique du Dasein dans un cadre qui reste cartésien. Heidegger répondra par sa Lettre sur l'humanisme (1947), où il prend ses distances avec l'existentialisme sartrien et avec toute lecture humaniste de son œuvre. La rencontre manquée entre les deux pensées est un épisode majeur de la philosophie française.

La phénoménologie après Husserl

Maurice Merleau-Ponty, dans Phénoménologie de la perception (1945), prolonge à sa manière l'être-au-monde heideggérien, en l'incarnant dans une analyse du corps propre. Emmanuel Levinas, auditeur de Heidegger en 1928 puis l'un de ses premiers introducteurs en France, devient ensuite son critique le plus profond : il oppose à l'ontologie heideggérienne une « philosophie première » qui place l'éthique et l'altérité d'autrui avant toute interrogation sur l'être.

L'herméneutique

Hans-Georg Gadamer, élève de Heidegger, fonde l'herméneutique philosophique moderne dans Vérité et méthode (1960), en s'appuyant sur la pensée heideggérienne du langage et de la précompréhension. Paul Ricœur prolonge ce sillage en y intégrant un retour réflexif et un dialogue exigeant avec les sciences humaines.

La pensée politique

Hannah Arendt, élève et amie de Heidegger, hérite de lui certaines questions (la condition humaine, la pluralité, le rapport au monde) tout en élaborant une pensée politique radicalement étrangère à la sienne, ancrée dans l'expérience du totalitarisme.

Le poststructuralisme français

Jacques Derrida entretient avec Heidegger un dialogue de toute son œuvre : la déconstruction de la métaphysique de la présence s'inscrit dans le sillage de la Destruktion heideggérienne, tout en la déplaçant. Michel Foucault reconnaîtra que Heidegger fut, avec Nietzsche, son grand « choc philosophique ». Gilles Deleuze, plus distant, dialogue lui aussi avec Heidegger sur la question de la différence.

La théologie

Sur le plan théologique, Heidegger a profondément marqué Rudolf Bultmann (théologie protestante existentiale), Karl Rahner et le jeune Joseph Ratzinger, mais aussi des courants de la théologie négative et de la mystique contemporaine.

La pensée de la technique et l'écologie

La critique heideggérienne du Gestell est devenue une référence pour la réflexion philosophique sur la technique, des écrits de Jacques Ellul aux philosophies contemporaines de l'environnement et de l'anthropocène.

La réception analytique

La réception de Heidegger dans la tradition analytique fut longtemps difficile, marquée par le rejet logico-positiviste de Carnap (le célèbre article de 1932 contre les énoncés métaphysiques heideggériens). Plus tard, des philosophes comme Hubert Dreyfus, Charles Taylor ou Richard Rorty ont contribué à un dialogue plus productif entre les deux traditions, notamment autour de la critique du subjectivisme cartésien et du computationnalisme en sciences cognitives.

Une œuvre qui reste à interpréter

L'œuvre de Heidegger continue d'être lue, traduite, commentée, contestée. La publication progressive de la Gesamtausgabe (notamment des Apports à la philosophie et des Cahiers noirs) renouvelle régulièrement les débats. La question de l'articulation entre la grandeur philosophique et l'engagement politique nazi reste pour beaucoup le nœud le plus difficile de la réception heideggérienne : comment lire une pensée dont l'auteur a, à un moment de son histoire, accueilli favorablement l'innommable ?

Controverses et débats

L'œuvre de Heidegger est sans doute la plus controversée de la philosophie du XXe siècle. Trois grands débats traversent sa réception.

L'engagement nazi

Le 1er mai 1933, Heidegger adhère au parti nazi. Il est recteur de l'université de Fribourg du 21 avril 1933 au 23 avril 1934. Pendant cette période, il prononce un Discours du rectorat qui salue la « grandeur » du moment historique. Il quitte le rectorat un an plus tard, mais reste membre du NSDAP jusqu'à la fin du régime, sans jamais s'expliquer publiquement après-guerre sur cet engagement, ni présenter d'excuses, ce qui lui a été lourdement reproché.

Plusieurs ouvrages ont alimenté la controverse : Victor Farias, Heidegger et le nazisme (1987), Hugo Ott, Martin Heidegger (1988), et plus récemment Emmanuel Faye, Heidegger : l'introduction du nazisme dans la philosophie (2005), qui défend une thèse forte d'imprégnation nazie de l'œuvre elle-même. À l'inverse, des philosophes comme François Fédier ou Hadrien France-Lanord ont défendu une lecture qui distingue plus nettement l'engagement biographique de la pensée.

Le débat a été relancé en 2014 par la publication des premiers Cahiers noirs (cahiers de travail de Heidegger), qui contiennent des passages explicitement antisémites, mêlant des stéréotypes sur les Juifs à des considérations sur l'histoire de l'être. Cette publication a poussé Peter Trawny, leur éditeur, à écrire Heidegger et l'antisémitisme (2014), et a conduit la communauté philosophique à reposer la question : peut-on encore lire Heidegger ? Peut-on lire son œuvre sans la dissocier de cette dimension ? Le débat n'est pas clos.

L'obscurité du langage

Une critique récurrente porte sur le langage de Heidegger. Pour ses détracteurs (du Cercle de Vienne à certains philosophes analytiques contemporains), son vocabulaire est un jargon dépourvu de sens, qui se donne des airs de profondeur sans rien dire de précis. Rudolf Carnap, dans un article célèbre de 1932 (« Le dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage »), prend des phrases de Qu'est-ce que la métaphysique ? (« le néant néantise ») pour exemples de pseudo-énoncés métaphysiques.

Pour ses défenseurs au contraire, l'invention lexicale est nécessaire : la métaphysique a sédimenté un vocabulaire qui prédécide de la réponse aux questions ; pour penser autrement, il faut forger un langage autre. La traduction de Heidegger en français a d'ailleurs donné lieu à des écoles concurrentes (la traduction Vezin, contestée, contre la traduction Martineau, contre celle d'Emmanuel Martineau), témoignant de la difficulté du texte.

La cohérence de l'œuvre : le « tournant »

Un troisième débat porte sur la continuité de la pensée. Heidegger lui-même a évoqué un « tournant » (Kehre) dans son parcours, sans le dater précisément. Mais ce tournant est-il une rupture (entre un premier Heidegger encore engagé dans une analytique du Dasein proche de la phénoménologie, et un second Heidegger méditatif, attentif à la donation de l'être), ou bien un approfondissement continu d'une même question ? Les interprètes se divisent. Otto Pöggeler, Jean Beaufret, Jean Greisch, François Fédier, Reiner Schürmann ont chacun proposé des lectures différentes. La question reste ouverte.

Une œuvre qui interpelle

Que la question heideggérienne de l'être soit posée comme elle le mérite, que ses réponses convainquent ou non, que son engagement nazi soit tenu pour un accident biographique ou pour un symptôme de sa philosophie, Heidegger reste un interlocuteur que la pensée contemporaine ne peut éviter. Sa lecture exige rigueur, exigence et vigilance.

Pour aller plus loin

Introductions accessibles

  • Christian Dubois, Heidegger. Introduction à une lecture, Seuil, coll. « Points », 2000. Une introduction claire et pédagogique, accessible aux lecteurs non spécialistes.
  • Jean Beaufret, Introduction aux philosophies de l'existence, Denoël-Gonthier, 1971. Par l'un des premiers introducteurs français de Heidegger.
  • Françoise Dastur, Heidegger et la question du temps, PUF, coll. « Philosophies », 1990. Court et précis, centré sur la temporalité.

Études approfondies

  • Jean Greisch, Ontologie et temporalité. Esquisse d'une interprétation intégrale de Sein und Zeit, PUF, 1994. Référence pour la lecture détaillée du grand œuvre.
  • Otto Pöggeler, La pensée de Martin Heidegger, Aubier, 1967. Classique de la littérature secondaire allemande, qui suit l'évolution de la pensée.
  • Hubert Dreyfus, Being-in-the-World. A Commentary on Heidegger's Being and Time, Division I, MIT Press, 1991. Lecture renouvelée de la première section de Sein und Zeit, en dialogue avec la tradition analytique. Existe en anglais seulement.

Œuvres de Heidegger : par où commencer

  • Lettre sur l'humanisme (1947) : un texte plus court et plus accessible que Sein und Zeit, qui permet d'entrer dans le dernier Heidegger.
  • Qu'est-ce que la métaphysique ? (1929) : leçon inaugurale, plus brève et tendue que le grand œuvre.
  • Essais et conférences (1954), notamment « La question de la technique » : pour aborder la pensée tardive sur la modernité.
  • Sein und Zeit (1927) : pour les lecteurs aguerris seulement ; la lecture suppose un accompagnement par des commentaires. Sur les traductions, l'édition Martineau (1985, hors commerce, disponible en ligne) reste l'une des plus rigoureuses ; la traduction Vezin (Gallimard, 1986) a été plus discutée pour ses néologismes.

Sur les controverses

  • Hugo Ott, Martin Heidegger. Éléments pour une biographie, Payot, 1990. Biographie historiquement solide.
  • Emmanuel Faye, Heidegger : l'introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005. Position critique radicale, qui a fait débat.
  • Peter Trawny, Heidegger et l'antisémitisme. Sur les « Cahiers noirs », Seuil, 2014. Discussion mesurée des cahiers récemment publiés.

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Martin Heidegger » par Michael Wheeler : une synthèse universitaire détaillée et régulièrement mise à jour.
  • L'édition intégrale (Gesamtausgabe) est en cours chez Vittorio Klostermann ; les traductions françaises sont dispersées chez Gallimard, Aubier, Vrin et d'autres éditeurs.

Heidegger est un auteur exigeant ; mieux vaut commencer par un commentateur ou par un texte court, avant d'aborder Sein und Zeit. La densité du vocabulaire et la longueur des phrases peuvent décourager : la lecture demande patience et compagnie.

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