Leo Strauss

20 septembre 1899 - 18 octobre 1973 américaine 11 min de lecture

Difficulté : 4/5

Philosophe politique germano-américain, Strauss oppose à la crise du relativisme moderne un retour au droit naturel classique et développe une théorie de l'écriture ésotérique.

Biographie

Leo Strauss naît le 20 septembre 1899 à Kirchhain, petite ville rurale de la Hesse, en Allemagne. Il est élevé dans un foyer juif orthodoxe et reçoit au Gymnasium de Marburg une formation humaniste classique. À dix-sept ans, il devient un ardent défenseur du sionisme politique. Après un an de service militaire en Belgique, il s'inscrit à l'université de Marburg, où Hermann Cohen (1842-1918) a fondé l'école néo-kantienne. En 1921, il soutient sa thèse de doctorat sur le problème de la connaissance dans la philosophie de F. H. Jacobi, sous la direction d'Ernst Cassirer.

En 1922, Strauss est à Fribourg pour les séminaires d'Edmund Husserl. Comme Levinas, Gadamer et Arendt, il est alors immédiatement frappé par le jeune Heidegger, dont il écrira plus tard qu'aucun contemporain ne l'avait impressionné davantage. Cet ébranlement par Heidegger est une donnée permanente de sa biographie intellectuelle, même s'il finira par rejeter le nihilisme qu'il lui impute.

À partir de 1925, il travaille à Berlin pour l'Académie des sciences du judaïsme, sur l'édition des œuvres de Moses Mendelssohn. En 1930, il publie son premier livre, La Critique de la religion de Spinoza (Spinozas Religionskritik), dans lequel il soutient que les lecteurs modernes ne peuvent lire Spinoza comme un penseur positif que parce qu'ils ont cessé de prendre la révélation au sérieux. En 1932, il publie une recension du Concept du politique de Carl Schmitt, arguant que Schmitt reste malgré lui dans l'horizon du libéralisme moderne qu'il prétend dépasser. Schmitt lui-même reconnaît avoir été compris comme nul autre ne l'avait fait.

Grâce à une lettre de recommandation de Schmitt (détail que l'histoire a retenu), Strauss obtient en 1932 une bourse Rockefeller pour travailler en France sur Hobbes. À Paris, il fréquente les séminaires d'Alexandre Koyré et d'Alexandre Kojève sur Hegel. L'ascension du nazisme le maintient hors d'Allemagne. Il travaille ensuite à Londres et Cambridge sur Hobbes, dont il publie la philosophie politique en 1936. En 1937, il accepte une invitation de Columbia University. L'année suivante, il rejoint la New School for Social Research à New York, foyer des émigrés européens, où il restera dix ans.

C'est durant cette décennie américaine que Strauss publie ses essais les plus influents, rassemblés dans Persecution and the Art of Writing (1952), où il développe sa théorie de l'ésotérisme philosophique. En 1949, il est nommé professeur de philosophie politique à l'université de Chicago, où il enseigne jusqu'en 1967. Il termine sa carrière au Claremont Men's College en Californie et au St. John's College d'Annapolis. Il meurt le 18 octobre 1973 à Annapolis, Maryland.

Pensée principale

La question centrale : la crise de la modernité

Toute la philosophie politique de Strauss tourne autour d'un diagnostic : la pensée politique moderne souffre d'une crise profonde. Elle ne parvient plus à fonder les normes morales et politiques sur autre chose que la convention, le consensus ou l'histoire. Le relativisme moral et l'historicisme, c'est-à-dire la thèse que toutes les valeurs sont relatives à leur époque, ont vidé la politique moderne de tout fondement solide. Pour Strauss, cette crise n'est pas contingente : elle est le résultat d'un choix délibéré opéré par les fondateurs de la philosophie politique moderne, au premier rang desquels Machiavel et Hobbes, qui ont rompu avec la tradition du droit naturel classique.

Le retour aux Anciens et le droit naturel

La réponse de Strauss à la crise de la modernité est un retour à la philosophie politique classique, celle de Platon, Aristote et, sous une forme médiévale, de Maïmonide et d'Al-Fârâbî. Ces penseurs, selon Strauss, partageaient une conviction que la modernité a abandonnée : il existe un droit naturel, c'est-à-dire des normes morales objectives fondées sur la nature humaine, qui ne varient pas avec les conventions historiques. Ce droit naturel n'est pas religieux mais philosophique : il est accessible à la raison naturelle, indépendamment de la révélation.

Cette thèse n'est pas une simple nostalgie. Strauss soutient que le droit naturel classique est philosophiquement supérieur aux solutions modernes parce qu'il pose la question fondamentale : qu'est-ce que le bien pour l'être humain ? - sans la soumettre d'emblée au consensus démocratique ou à l'histoire. Son ouvrage Droit naturel et histoire (1953) est l'exposition la plus accessible de cette position.

La théorie de l'ésotérisme

La contribution la plus originale et la plus discutée de Strauss est sa théorie de l'écriture ésotérique, développée dans Persécution et art d'écrire (1952). Strauss soutient que les grands philosophes politiques du passé, confrontés à la menace de persécution ou aux exigences de la vie sociale, ont adopté une forme d'écriture à double niveau : un enseignement exotérique, accessible à tous et conforme aux attentes du public, et un enseignement ésotérique, visible seulement pour le lecteur attentif et philosophiquement formé.

Pour Strauss, Maïmonide, Spinoza, Al-Fârâbî et d'autres écrivent ainsi entre les lignes : leurs contradictions apparentes, leurs silences et leurs formulations inhabituelles sont des signaux pour le lecteur averti. Cette thèse a été à la fois très influente et très controversée. Ses partisans y voient une méthode herméneutique rigoureuse pour lire les grands textes ; ses critiques l'accusent d'ouvrir la porte à toutes les interprétations arbitraires.

Jérusalem et Athènes : la tension fondatrice

Un thème structurant de la pensée de Strauss est la tension irréductible entre « Jérusalem » et « Athènes » - entre la révélation biblique et la raison philosophique. Ces deux sources d'autorité pour l'Occident ne peuvent pas être simplement réconciliées, comme l'ont tenté les théologies médiévales (thomisme, falâsifa arabe). Pour Strauss, la vraie philosophie consiste à maintenir cette tension ouverte sans la résoudre : ni la foi aveugle, ni le rationalisme qui prétend tout démontrer par la raison seule.

Cette tension définit ce que Strauss appelle le « prédicament théologico-politique » de la modernité : comment une société peut-elle être fondée sur des principes rationnels quand les citoyens ont des convictions religieuses qui dépassent la raison ?

La querelle des Anciens et des Modernes

Strauss relit l'histoire de la philosophie politique sous la forme d'une « querelle des Anciens et des Modernes » : les Anciens (Platon, Aristote, leur tradition médiévale) ont maintenu l'idée d'un bien objectif et d'une excellence humaine naturelle (aretè, vertu) ; les Modernes (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau) ont substitué à cet idéal exigeant un idéal plus modeste fondé sur la paix, la sécurité et la satisfaction des passions humaines les plus communes. Strauss juge cette substitution philosophiquement irresponsable : elle prive la politique de tout fondement normatif solide.

Œuvres majeures

Spinozas Religionskritik (1930) - La Critique de la religion de Spinoza

Premier livre de Strauss. Il soutient que la critique spinoziste de la révélation ne réussit que si l'on accepte d'emblée les présupposés de la modernité - c'est-à-dire si on a déjà abandonné la possibilité de prendre la révélation au sérieux. Ce livre inaugure le questionnement permanent de Strauss sur les relations entre philosophie et révélation.

Philosophie und Gesetz (1935) - Philosophie et Loi

Étude sur Maïmonide et ses prédécesseurs médiévaux. Strauss y soutient que la question centrale pour la philosophie politique médiévale juive et islamique n'est pas épistémologique (comment concilier raison et révélation ?) mais politique (comment philosopher dans le cadre de l'autorité de la Loi ?). C'est ici que germe la théorie de l'ésotérisme.

The Political Philosophy of Hobbes (1936)

Étude de la philosophie politique de Hobbes, que Strauss présente comme le fondateur théorique de l'État libéral. Strauss y soutient que la modernité de Hobbes tient à une rupture délibérée avec la tradition morale classique.

Persecution and the Art of Writing (1952) - Persécution et art d'écrire

Recueil d'essais exposant la théorie de l'ésotérisme philosophique. Strauss y analyse Maïmonide, Judah Halevi, Spinoza et Halevi pour montrer qu'ils écrivent à double niveau. L'ouvrage est le plus discuté et le plus controversé de son œuvre.

Natural Right and History (1953) - Droit naturel et histoire

La synthèse la plus accessible de la critique straussienne de la modernité. Strauss y reconstruit la tradition du droit naturel classique (Socrate, Platon, Aristote), examine son remplacement par les philosophies du droit naturel moderne (Hobbes, Locke), et démontre pourquoi cette substitution conduit à l'historicisme relativiste.

Thoughts on Machiavelli (1958) - Pensées sur Machiavel

Lecture rigoureusement ésotérique de Machiavel. Strauss y soutient que Machiavel n'est pas simplement un penseur réaliste ou amoral, mais un révolutionnaire philosophique conscient qui opère une rupture délibérée avec la tradition classique, et qui le fait en écrivant entre les lignes.

The City and Man (1964) - La Cité et l'homme

Études sur la philosophie politique de Platon, Thucydide et Aristote. Pour Strauss, c'est ici que se trouve la philosophie politique dans sa forme la plus rigoureuse.

On Tyranny (1948, révisé en 1963)

Commentaire de l'Hiéron de Xénophon, célèbre pour le dialogue polémique de Strauss avec Alexandre Kojève sur la question de la tyrannie et de l'histoire universelle.

Postérité et influence

L'école straussienne

Strauss a formé à Chicago et ailleurs une génération de philosophes politiques qui se réclament de son héritage : les « straussiens ». Cette école est divisée en courants, les plus connus étant les « straussiens de l'Est » (plus conservateurs, centrés sur les droits naturels et proches des fondateurs américains) et les « straussiens de l'Ouest » (plus attentifs au contexte politique direct). Parmi ses élèves les plus influents : Allan Bloom (auteur du controversé The Closing of the American Mind, 1987), Harvey Mansfield, Walter Berns.

La connexion néoconservatrice

À partir des années 1980-1990, Strauss a été présenté, surtout aux États-Unis, comme l'inspirateur intellectuel du mouvement néoconservateur. Des élèves de ses élèves (Paul Wolfowitz, notamment) ont participé aux gouvernements républicains et défendu une politique étrangère interventionniste. Strauss lui-même n'a jamais formulé de positions politiques partisanes directes, et de nombreux spécialistes contestent ce lien. La connexion reste cependant un objet de débat public.

Les controverses herméneutiques

La théorie de l'ésotérisme a suscité des débats durables en histoire de la philosophie. Ses défenseurs voient en elle une méthode de lecture attentive et rigoureuse, capable de rendre visible ce que les lectures superficielles laissent échapper. Ses critiques soulignent qu'elle expose à l'arbitraire : si tout texte peut avoir un sens caché opposé à son sens apparent, le lecteur risque de projeter sur le texte ses propres positions.

La réception en Europe

En France, Strauss est traduit tardivement et son influence reste plus limitée qu'aux États-Unis, mais il suscite un intérêt philosophique réel dans les travaux sur la philosophie politique médiévale juive et islamique, et dans les discussions sur le libéralisme et ses fondements. Son dialogue avec Carl Schmitt, sa lecture de Maïmonide et d'Al-Fârâbî ont nourri des recherches distinctes de la polémique politique américaine.

La querelle avec Kojève

Le dialogue polémique de Strauss avec Alexandre Kojève, publié dans les éditions successives d'On Tyranny, est l'un des grands affrontements de la philosophie politique du XXe siècle. Kojève défend une lecture hégélienne de l'histoire : la fin de l'histoire est l'État universel homogène, dans lequel la thymos (le désir de reconnaissance) est satisfait. Strauss répond que cet État serait une tyrannie bienveillante, et que la vraie philosophie exige de maintenir ouverte la question du meilleur régime plutôt que de la clore par l'histoire.

Pour aller plus loin

  • Leo Strauss, Droit naturel et histoire, trad. M. Nathan et É. de Dampierre, Flammarion (Champs), 1954 (rééditions). Le texte de Strauss le plus accessible pour découvrir sa critique de la modernité et sa conception du droit naturel classique.
  • Leo Strauss, Persécution et art d'écrire, trad. O. Sedeyn, Agora/Pocket, 2009. La théorie de l'ésotérisme dans ses applications à Maïmonide, Halevi et Spinoza.
  • Leo Strauss, La Cité et l'homme, trad. O. Berrichon-Sedeyn, Agora/Pocket, 2005. Retour aux textes fondateurs : Platon, Thucydide, Aristote.
  • Daniel Tanguay, Leo Strauss. Une biographie intellectuelle, Grasset, 2003. Synthèse biographique et intellectuelle en français, bien documentée et relativement accessible.
  • Notice « Strauss, Leo » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais.
  • Steven B. Smith, Reading Leo Strauss : Politics, Philosophy, Judaism, University of Chicago Press, 2006. Introduction équilibrée en anglais, qui situe Strauss par rapport à ses principales controverses.
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