Alasdair MacIntyre
Biographie
Alasdair MacIntyre est l'un des philosophes moraux et politiques les plus influents du dernier demi-siècle. Son parcours intellectuel exceptionnel a traversé sept décennies de débats philosophiques, marqué par plusieurs conversions intellectuelles et religieuses : du communisme britannique d'après-guerre au catholicisme thomiste-aristotélicien des dernières décennies, MacIntyre a parcouru un chemin singulier qui a fait de lui une figure inclassable de la philosophie contemporaine. Sa biographie est aussi celle d'un intellectuel qui n'a jamais cédé à l'air du temps, et qui a fini par diagnostiquer ce qu'il appelle l'effondrement du discours moral des démocraties modernes.
Une enfance écossaise (1929-1947)
Alasdair Chalmers MacIntyre naît le 12 janvier 1929 à Glasgow, en Écosse. Ses parents, Eneas et Greta MacIntyre, sont tous deux médecins, de tradition presbytérienne, et parlent gaélique. Cette double culture, écossaise gaélique et britannique, sera importante dans la formation de MacIntyre. Plus tard, il insistera sur le fait que l'éthique des vertus suppose une communauté concrète, une tradition vécue, et l'image de l'Écosse rurale gaélique a probablement nourri cette intuition.
L'éducation reçue par le jeune Alasdair est solide. Après ses études secondaires, il entre à l'Université Queen Mary de Londres (à l'époque Queen Mary College), où il étudie les lettres classiques (grec et latin). Il obtient son diplôme en 1949, à 20 ans.
Les années marxistes (1947-1968)
Les années universitaires de MacIntyre coïncident avec une période d'engagement politique intense dans la jeunesse britannique de l'après-guerre. MacIntyre s'engage progressivement dans le marxisme, et plus précisément dans le Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB), qu'il rejoint formellement quelque temps après ses études. Il fait partie de cette génération d'intellectuels britanniques qui, comme Eric Hobsbawm, E.P. Thompson ou Raymond Williams, voit dans le communisme une alternative possible à un capitalisme jugé déshumanisant.
Sa carrière universitaire commence en 1951 comme Lecturer en philosophie de la religion à l'Université de Manchester. Il enseigne ensuite à Leeds, puis à Oxford (Nuffield et University College), à Essex, dans plusieurs universités britanniques. C'est une carrière dispersée, qui traduit aussi l'inquiétude intellectuelle de MacIntyre, son refus de se cantonner dans un seul lieu institutionnel.
Pendant cette période, MacIntyre publie ses premiers ouvrages, fortement marqués par le marxisme et la philosophie analytique :
- Marxism: An Interpretation (1953)
- The Unconscious: A Conceptual Analysis (1958)
- A Short History of Ethics (1966), sa première grande synthèse, écrite sous l'influence de l'historicisme de R.G. Collingwood.
L'engagement politique de MacIntyre évolue : il quitte le Parti communiste après l'invasion soviétique de la Hongrie en 1956 (comme beaucoup d'intellectuels britanniques), pour rejoindre la Nouvelle Gauche britannique. Il participe activement aux débats du New Reasoner, puis de la New Left Review (la première version, avant le tournant de Perry Anderson en 1962). Il est aussi membre, pendant un temps, de groupes trotskystes (Socialist Labour League).
Cette période militante prend fin en 1968. MacIntyre s'éloigne progressivement de l'orthodoxie marxiste, sans pour autant renoncer à la critique du capitalisme : il gardera toute sa vie une sensibilité marxiste quant aux effets dépersonnalisants et exploitants des grandes économies impersonnelles. Mais il cherche désormais ailleurs les ressources intellectuelles d'une critique morale et politique radicale.
L'exil américain et le tournant aristotélicien (1970-1980)
En 1970, MacIntyre quitte l'Angleterre pour les États-Unis. Le passage à la douane américaine n'est pas sans encombres en raison de son affiliation passée au Parti communiste, mais il finit par obtenir l'autorisation de s'installer.
Sa carrière américaine est itinérante, à l'image de sa pensée en quête de fondation :
- Brandeis University (Massachusetts), 1970-1972
- Boston University, 1972-1980
- Vanderbilt University (Tennessee), 1980-1982
- Wellesley College (Massachusetts), 1982-1985
- Vanderbilt à nouveau, 1985-1988
- Notre Dame University (Indiana), 1988-1994 et à partir de 2000
- Duke University, 1994-2000
Cette dispersion géographique reflète aussi une recherche intellectuelle intense. Dans un article de 1977 intitulé « Epistemological Crises, Dramatic Narrative and the Philosophy of Science », MacIntyre formule pour la première fois le concept central de sa maturité philosophique : la notion de tradition, comme contexte nécessaire à toute rationalité morale et épistémologique. Cet article préfigure les thèses majeures qui formeront Après la vertu.
Après la vertu (1981) et la consécration internationale
L'année 1981 marque un tournant majeur. MacIntyre publie After Virtue. A Study in Moral Theory chez l'éditeur universitaire de Notre Dame Press. Le livre est immédiatement reconnu comme majeur.
Newsweek parle de « one of the foremost moral philosophers in the English-speaking world » (« l'un des plus importants philosophes moraux du monde anglophone »). L'ouvrage diagnostique l'effondrement du discours moral moderne : les concepts moraux que nous utilisons aujourd'hui (devoir, droit, bien) sont, selon MacIntyre, des fragments d'un système éthique cohérent ancien (l'aristotélisme classique et son prolongement thomiste) dont les fondements ont été détruits par les Lumières et la philosophie morale moderne (Kant, utilitarisme). D'où l'impossibilité d'un accord rationnel sur les questions morales fondamentales dans nos sociétés.
La solution proposée par MacIntyre est un retour à l'éthique des vertus d'Aristote, dans son prolongement thomiste, et un ancrage de la pensée morale dans des traditions et des communautés concrètes. Le livre divise immédiatement : il est reçu avec enthousiasme par les héritiers d'Aristote et par les communautariens, contesté par les libéraux et les universalistes.
Les conversions religieuses
Le parcours religieux de MacIntyre est aussi remarquable que son parcours intellectuel. Élevé dans une famille presbytérienne, il devient athée durant ses études, puis flirte avec le marxisme comme philosophie totale. Dans les années 1960, il revient à la foi : d'abord anglican, il franchit le pas final en 1983, deux ans après After Virtue, en se faisant recevoir dans l'Église catholique romaine.
MacIntyre se définit alors comme thomiste-aristotélicien : il considère que la synthèse opérée par Thomas d'Aquin entre Aristote et le christianisme constitue la tradition philosophique la plus accomplie, capable d'intégrer les apports ultérieurs (notamment ceux de la modernité critique) sans pour autant renoncer à la fondation métaphysique et morale.
Cette conversion n'est pas anecdotique pour comprendre la pensée mature de MacIntyre : elle structure ses œuvres ultérieures, qui développent les implications politiques, morales et épistémologiques de l'aristotélo-thomisme.
La maturité philosophique (1988-2016)
Après Après la vertu, MacIntyre poursuit son œuvre par une trilogie systématique :
- Whose Justice? Which Rationality? (1988) : « De quelle justice ? De quelle rationalité ? ». MacIntyre soutient qu'il n'y a pas de justice ni de rationalité abstraites et universelles : ces concepts sont toujours articulés par une tradition particulière. Il examine quatre traditions principales (aristotélicienne, augustinienne, écossaise des Lumières, libérale moderne) et leurs prétentions concurrentes.
- Three Rival Versions of Moral Enquiry: Encyclopaedia, Genealogy, and Tradition (1990) : les trois versions rivales de l'enquête morale. Il met en présence trois grands paradigmes : l'encyclopédisme des Lumières, la généalogie nietzschéenne, et la tradition thomiste-aristotélicienne. MacIntyre défend cette dernière comme la plus capable d'intégrer les autres.
- Dependent Rational Animals: Why Human Beings Need the Virtues (1999) : « Animaux rationnels dépendants ». MacIntyre approfondit son anthropologie philosophique en soulignant que l'humain est un animal vulnérable et dépendant, ce qui appelle des vertus spécifiques (gratitude, attention, sollicitude) que les éthiques modernes ont tendance à occulter.
À ces ouvrages s'ajoutent de nombreux articles et essais, sur des sujets aussi variés que la théorie politique, la philosophie de la religion, l'éducation supérieure, la philosophie de Marx, l'éthique des affaires.
Les dernières années (2010-2025)
MacIntyre prend officiellement sa retraite universitaire vers 2010, mais reste très actif. Il devient Permanent Senior Distinguished Research Fellow au de Nicola Center for Ethics and Culture de l'Université Notre Dame, où il continue à donner des conférences et à participer à des séminaires.
Sa dernière œuvre majeure paraît en 2016 : Ethics in the Conflicts of Modernity: An Essay on Desire, Practical Reasoning, and Narrative. Le livre, son dernier grand traité, prolonge et radicalise les thèses d'Après la vertu en analysant les conflits éthiques contemporains à la lumière de la philosophie aristotélo-thomiste, et en proposant une lecture renouvelée de la raison pratique.
MacIntyre meurt le 21 mai 2025 à South Bend, Indiana, à l'âge de 96 ans. Sa mort est saluée par une vague d'hommages venus de tous les horizons : philosophes catholiques, communautariens, marxistes héritiers, théoriciens politiques, éthiciens de la vertu. Le de Nicola Center publie un communiqué annonçant le décès le 23 mai. L'œuvre laissée derrière lui compte plus de vingt livres et plus de deux cents articles universitaires.
Une vie intellectuelle exemplaire
La biographie de MacIntyre dessine un parcours intellectuel exemplaire à plusieurs titres :
- Une cohérence dans le mouvement : malgré les conversions multiples (marxisme, anglicanisme, catholicisme thomiste), MacIntyre poursuit une même quête. Diagnostiquer ce qui empêche une vie humaine accomplie dans les sociétés contemporaines, et chercher les ressources d'une alternative. La rupture avec le marxisme n'efface pas la critique du capitalisme ; la conversion catholique n'efface pas l'héritage marxiste ; le thomisme intègre ce que MacIntyre estime juste dans la modernité critique.
- Un refus de l'air du temps : MacIntyre ne s'aligne sur aucune mode intellectuelle. Il critique le libéralisme dominant, mais aussi le postmodernisme nietzschéen, le marxisme orthodoxe, le conservatisme religieux superficiel. Cette indépendance lui vaut une situation particulière dans la philosophie contemporaine : minoritaire mais profondément respecté.
- Une attention aux conditions concrètes : la pensée de MacIntyre est constamment ancrée dans des situations historiques et communautaires précises. Il refuse l'abstraction kantienne ou utilitariste, et insiste sur le fait que toute rationalité morale s'exerce dans des contextes incarnés.
- Une fécondité intellectuelle : plus de vingt livres, deux cents articles, et une influence qui s'étend bien au-delà du monde universitaire. Après la vertu notamment a touché un public considérable, dépassant les cercles philosophiques professionnels.
Cette biographie n'est pas seulement celle d'un philosophe : c'est celle d'un homme qui a pris au sérieux la quête narrative dont il faisait l'une des notions centrales de sa philosophie. Pour MacIntyre, une vie humaine accomplie est précisément cela : une quête, traversée d'épreuves et de conversions, qui donne sens à la trajectoire d'une personne dans le temps. Sa propre vie aura été l'illustration de cette thèse philosophique, et son parcours peut être lu comme la mise en pratique de la pensée qu'il a élaborée.
Pensée principale
La pensée de MacIntyre se construit autour d'un diagnostic et d'une proposition. Le diagnostic : les sociétés modernes occidentales sont en crise morale profonde, parce qu'elles ont perdu le cadre théorique et communautaire dans lequel le discours moral pourrait être cohérent et productif. La proposition : un retour à l'éthique des vertus d'Aristote, dans son prolongement thomiste, et un ancrage de la pensée morale dans des traditions et des communautés concrètes. Cette double démarche, à la fois critique et constructive, structure l'ensemble de l'œuvre macintyrienne.
Le diagnostic d'Après la vertu : nous sommes en désordre moral
L'œuvre majeure de MacIntyre, Après la vertu (1981), s'ouvre sur une expérience de pensée célèbre. Imaginons, dit MacIntyre, qu'une catastrophe (révolte populaire, crise scientifique, guerre) ait détruit la quasi-totalité de la science : laboratoires brûlés, livres détruits, savants assassinés, terminologie technique oubliée. Après plusieurs générations, des survivants essaient de reconstituer la science à partir des fragments épars qu'ils trouvent : des morceaux de manuels, des termes techniques sans leur contexte (« masse », « énergie », « atome »), des expériences sans cadre théorique. Le résultat serait une caricature de science, où les mots seraient utilisés sans leur véritable signification, où les débats seraient interminables faute de fondations communes, où l'apparence du discours scientifique masquerait l'absence de science véritable.
Selon MacIntyre, c'est exactement la situation de notre discours moral contemporain. Les concepts moraux que nous utilisons (devoir, droit, justice, bien, vertu) sont les fragments d'un système éthique cohérent qui a été détruit. Ce système, c'est l'aristotélisme classique et son prolongement médiéval thomiste. Sans le cadre de la téléologie aristotélicienne (l'idée que l'homme a une fin, un telos, qui définit son bien), sans la communauté concrète qui transmet et incarne les vertus, ces concepts perdent leur signification précise.
D'où le phénomène frappant des débats moraux contemporains : interminables, inconciliables, où chaque camp invoque des principes apparemment irréfutables mais incommensurables avec ceux de l'adversaire. Le débat sur l'avortement, sur la justice sociale, sur la guerre juste, sur l'éducation, sur la sexualité, n'aboutit jamais à un accord rationnel, parce qu'il n'y a plus de cadre commun dans lequel l'argumentation pourrait converger. Chaque interlocuteur parle depuis une tradition fragmentaire, et les fragments ne se rejoignent pas.
Le projet des Lumières et son échec
Selon MacIntyre, la responsabilité historique de cette situation revient au projet des Lumières. Les penseurs des XVIIe-XVIIIe siècles (Hume, Kant, Diderot, Smith, Bentham et leurs héritiers) ont voulu fonder rationnellement la morale, en la déliant de toute tradition religieuse ou métaphysique préalable. C'était l'ambition de construire une morale universelle, justifiable devant la raison seule, indépendante de toute croyance révélée ou héritée.
MacIntyre soutient que ce projet a échoué, et que cet échec était prévisible. Il analyse les principales tentatives :
- L'utilitarisme (Bentham, Mill) : il prétend fonder la morale sur la maximisation du bonheur, mais ne peut justifier rationnellement pourquoi nous devrions vouloir maximiser le bonheur des autres, ni résoudre la mesure des plaisirs et des peines.
- La déontologie kantienne : elle prétend fonder la morale sur le seul respect de la loi rationnelle universelle, mais l'impératif catégorique peut être formulé de manière à justifier des maximes contradictoires, et la pure forme rationnelle ne suffit pas à produire un contenu moral substantiel.
- L'émotivisme contemporain (Stevenson, Ayer) : il finit par admettre que les jugements moraux ne sont que des expressions de préférences, ce qui signifie l'effondrement** définitif du projet rationaliste.
Cet échec n'est pas, pour MacIntyre, un accident contingent. Il découle de la décision même de rompre avec l'arrière-plan téléologique et communautaire qui donnait sens aux concepts moraux. Privée de la conception aristotélicienne de l'homme comme animal politique orienté vers une fin propre, la morale moderne ne peut plus articuler les deux moments dont elle a besoin : ce qu'est l'homme par nature et ce qu'il doit devenir pour réaliser sa nature. Sans ce schéma téléologique (homme tel qu'il est → vertus → homme tel qu'il pourrait être s'il réalisait sa fin propre), la morale perd son intelligibilité.
L'émotivisme et la culture contemporaine
Ce diagnostic conduit MacIntyre à proposer une caractérisation culturelle de notre époque. Nous vivons, dit-il, dans une culture émotiviste, même si peu de gens souscriraient explicitement à la thèse émotiviste. L'émotivisme comme position philosophique soutient que les jugements moraux ne sont que l'expression de préférences subjectives, sans contenu cognitif véritable. Cette thèse, soutenue théoriquement par A.J. Ayer (Language, Truth and Logic, 1936) et C.L. Stevenson, est devenue le présupposé tacite de la culture moderne.
Trois personnages illustrent pour MacIntyre cette culture émotiviste :
- Le manager d'entreprise : il manipule les hommes et les ressources comme des moyens en vue de fins données (la rentabilité, la croissance), sans pouvoir lui-même évaluer ces fins.
- Le thérapeute : il aide ses patients à atteindre les fins qu'ils se donnent, sans s'interroger sur la valeur intrinsèque de ces fins.
- L'esthète : il consomme des expériences variées sans hiérarchie autre que sa propre préférence du moment.
Ces personnages partagent une caractéristique commune : ils traitent les fins comme des données subjectives, et n'ont à proposer que des moyens rationnels pour les atteindre. Mais une éthique qui ne peut pas évaluer rationnellement les fins elles-mêmes n'est plus une éthique au sens classique. Elle se réduit à une technique au service de préférences arbitraires.
La proposition : l'éthique des vertus retrouvée
Face à ce diagnostic, MacIntyre propose un retour à l'éthique des vertus d'Aristote, mais à condition de reconstruire le cadre qui lui donne sens. Ce cadre articule trois niveaux conceptuels que MacIntyre développe successivement dans Après la vertu :
Le concept de pratique
Une pratique (practice) au sens macintyrien est une activité humaine cohérente et complexe, socialement constituée, qui poursuit des biens internes par excellence. Exemples : jouer aux échecs, faire de l'agriculture, exercer la médecine, peindre, faire de la philosophie, élever des enfants. Toute pratique se distingue de ses biens externes (argent, gloire, statut) par ses biens internes (l'excellence du jeu d'échecs, la qualité d'un soin médical, la beauté d'une œuvre peinte).
Les vertus sont les qualités humaines nécessaires pour réaliser les biens internes d'une pratique : honnêteté, courage, justice, prudence, persévérance, attention. Sans vertus, on peut éventuellement obtenir les biens externes (richesse, célébrité), mais on ne peut atteindre les biens internes que la pratique elle-même définit.
Cette définition de la vertu est historique et communautaire : les vertus ne sont pas des concepts universels donnés a priori, elles sont définies par les pratiques effectives d'une communauté humaine, et transmises par l'apprentissage au sein de cette communauté.
Le concept de narration
Le deuxième niveau est celui de la narration. Une vie humaine est une unité narrative : elle a un début, des étapes, des conversions, des fins. Comprendre une action humaine, ce n'est pas isoler un acte ponctuel, c'est l'inscrire dans la narration globale d'une vie. Et cette narration n'est pas individuelle : elle s'inscrit toujours dans des narrations communautaires plus larges (famille, profession, nation, religion).
D'où la formule fameuse : « Je ne peux répondre à la question : Que dois-je faire ? que si je peux d'abord répondre à la question préalable : De quelle(s) histoire(s) suis-je une partie ? » L'identité narrative précède l'éthique normative.
Le concept de tradition
Le troisième niveau est celui de la tradition (tradition). Une tradition est une argumentation historiquement étendue dont les biens internes sont l'objet (recherche de la justice, recherche du vrai, recherche du beau). Une tradition vivante est précisément ce qui permet aux désaccords internes de produire un progrès intellectuel et moral, à condition que les interlocuteurs partagent un cadre commun qui rende l'argumentation possible.
Pour MacIntyre, le libéralisme moderne prétend se passer de toute tradition substantielle. Mais en réalité, soutient-il, le libéralisme est lui-même une tradition particulière (avec ses propres présupposés métaphysiques et anthropologiques), qui se croit universelle parce qu'elle a oublié ses propres conditions de possibilité. La prétention à la neutralité libérale masque en réalité un parti pris ontologique et politique précis.
La justice et la rationalité
Dans Whose Justice? Which Rationality? (1988), MacIntyre approfondit cette thèse en examinant quatre traditions concurrentes de justice et de rationalité :
- La tradition aristotélicienne (Aristote, Cité grecque) : la justice est ce qui convient à la nature humaine accomplie dans la cité bien gouvernée.
- La tradition augustinienne-thomiste (Augustin, Thomas d'Aquin) : la justice intègre l'aristotélisme dans une métaphysique chrétienne du bien commun et de la loi naturelle.
- La tradition écossaise des Lumières (Hutcheson, Hume, Smith, Reid) : tentative d'articuler une moralité de la sociabilité, du bon sens et de l'utilité.
- La tradition libérale moderne (de Locke à Rawls) : justice procédurale, individualisme méthodologique, neutralité prétendue à l'égard des conceptions du bien.
MacIntyre soutient que ces quatre traditions ne sont pas commensurables : elles ne peuvent pas être évaluées depuis un point de vue neutre, parce qu'il n'existe pas de tel point de vue. Mais elles peuvent entrer en dialogue : une tradition peut reconnaître la supériorité d'une autre quand elle constate que cette autre traite mieux les crises épistémologiques internes de la première. C'est ainsi que MacIntyre lui-même est passé de la tradition libérale à la tradition aristotélo-thomiste : non par neutralité, mais par jugement réfléchi sur les capacités explicatives respectives.
Animaux rationnels dépendants
Dans Dependent Rational Animals (1999), MacIntyre approfondit son anthropologie philosophique. Reprenant la biologie aristotélicienne, il rappelle que l'homme est un animal. Il dépend des autres pour sa survie, sa croissance, son éducation, son épanouissement. Cette dépendance n'est pas un accident, c'est une caractéristique structurelle de la condition humaine, particulièrement visible aux deux extrémités de la vie (enfance, vieillesse) et dans la maladie.
MacIntyre reproche à la philosophie morale moderne d'avoir construit son anthropologie à partir de l'adulte autonome bien portant, en oubliant les conditions concrètes de la vie humaine. Cette occultation rend invisibles certaines vertus essentielles : la gratitude (envers ceux qui nous ont permis d'exister et de grandir), l'attention (envers ceux qui dépendent de nous), la patience (envers nos propres limites et celles des autres), la sollicitude (envers les vulnérables).
Cette anthropologie de la dépendance débouche sur une réflexion politique : nous avons besoin de communautés capables de prendre en charge les vulnérables, et donc de structures sociales (famille, voisinage, école, lieu de travail, paroisse) qui rendent ces vertus possibles. Le grand marché libéral et l'État administratif moderne, soutient MacIntyre, sont précisément des structures qui disloquent ces communautés intermédiaires et appauvrissent ainsi la vie morale.
Tensions et critiques
La pensée de MacIntyre fait face à plusieurs critiques importantes :
- Le risque communautariste réactionnaire : si l'éthique suppose une communauté traditionnelle, comment ne pas justifier des communautés oppressives (patriarcat, hiérarchies de caste, exclusion des minorités) ? MacIntyre répond que toute tradition est susceptible de critique interne et de réforme, mais cette réponse reste insuffisante pour certains critiques (Habermas notamment).
- Le relativisme : si toute rationalité est interne à une tradition, n'est-on pas conduit à un relativisme dans lequel chaque tradition serait égale aux autres ? MacIntyre conteste cette lecture relativiste : les traditions peuvent être comparées selon leur capacité à traiter rationnellement leurs crises internes.
- Le nostalgisme : MacIntyre semble parfois suggérer un retour à des formes de vie communautaires pré-modernes, ce qui paraît à beaucoup ni possible ni souhaitable. Il répond en distinguant entre modernité technologique (qu'il accepte) et modernité métaphysique (qu'il critique).
- La place du christianisme : MacIntyre intègre clairement le christianisme thomiste dans son projet philosophique, ce qui pose la question de la fondation : est-il possible de défendre les thèses macintyriennes sans présupposer le christianisme ? MacIntyre soutient que oui, mais ses critiques restent souvent sceptiques.
Un projet pour notre temps
Ce qui frappe dans la pensée de MacIntyre, c'est sa fécondité contemporaine. Loin d'être un repli passéiste, l'aristotélo-thomisme renouvelé qu'il défend offre des outils précieux pour penser plusieurs questions actuelles :
- La crise écologique : MacIntyre fournit une critique du productivisme libéral et offre les ressources d'une téléologie environnementale (la nature a des fins propres, qui méritent respect).
- La crise des démocraties : MacIntyre éclaire l'effritement du débat démocratique en termes d'incommensurabilité des traditions sous-jacentes.
- La crise des reconnaissances : MacIntyre fournit une grammaire des communautés intermédiaires qui permet d'articuler particularismes et universalité.
- La crise du sens : la quête narrative macintyrienne donne aux individus contemporains un cadre pour penser leur vie comme une unité narrative.
C'est précisément cette capacité de MacIntyre à parler à des questions actuelles depuis une tradition millénaire qui fait sa force. Il offre une alternative à la fois au libéralisme procédural dominant et au postmodernisme nihiliste, en proposant une troisième voie ancrée dans la tradition aristotélo-thomiste mais ouverte à la critique et au dialogue. Cette troisième voie est précieuse aujourd'hui, dans un moment où les certitudes libérales se fissurent et où le besoin d'alternatives substantielles se fait sentir avec une acuité particulière.
Œuvres majeures
L'œuvre d'Alasdair MacIntyre s'étend sur plus de soixante ans, de 1953 à 2016, et compte plus de vingt livres et deux cents articles universitaires. Cette œuvre se caractérise par une évolution constante qui ne renie pas pour autant les étapes antérieures : MacIntyre lui-même a souvent décrit son parcours comme une quête au sens narratif, où chaque étape éclaire les précédentes en les dépassant. Pour faire connaître son œuvre, on distingue habituellement plusieurs périodes : la période marxiste et analytique (1953-1970), la transition vers l'éthique des vertus (1970-1980), la maturité aristotélo-thomiste (1981-2016).
La période marxiste et analytique (1953-1970)
Marxism: An Interpretation (1953)
Premier livre de MacIntyre, publié alors qu'il a 24 ans. Le sous-titre est éclairant : « An Interpretation » (une interprétation). Le jeune MacIntyre y propose une lecture personnelle du marxisme, qui anticipe déjà sa méfiance future envers l'orthodoxie : il insiste sur le caractère historique du marxisme et sur ses tensions internes. Le livre, ré-édité avec des changements importants en 1968 sous le titre Marxism and Christianity, témoigne de l'oscillation qui caractérise alors MacIntyre entre engagement marxiste et héritage chrétien.
The Unconscious: A Conceptual Analysis (1958)
Étude de philosophie analytique sur la psychanalyse. MacIntyre y applique les méthodes de l'analyse conceptuelle (issues de Wittgenstein et de l'Oxford de l'époque) au concept freudien d'inconscient. Le livre est un exercice rigoureux de clarification logique, et témoigne du fait que MacIntyre était, jusqu'à cette époque, un philosophe analytique de formation classique.
A Short History of Ethics (1966)
Première grande synthèse de MacIntyre. Le sous-titre annonce l'ambition : « A History of Moral Philosophy from the Homeric Age to the Twentieth Century » (« Une histoire de la philosophie morale de l'âge homérique au XXe siècle »). En 260 pages, MacIntyre parcourt toute l'histoire de la philosophie morale occidentale, des présocratiques à l'émotivisme contemporain.
Le livre est écrit sous l'influence de l'historicisme de R.G. Collingwood. Il défend la thèse que les concepts moraux ne peuvent être compris que dans leur contexte historique, et que chaque époque a ses propres présupposés implicites. Cette intuition historiciste sera reprise et radicalisée dans Après la vertu.
Le livre devient un best-seller universitaire, lu pendant des décennies dans les facultés de philosophie. MacIntyre le considérera plus tard comme insuffisant par rapport à sa pensée mature, mais il reste une introduction à l'histoire de l'éthique d'une qualité remarquable. Pas de traduction française disponible.
La transition (1970-1980)
Durant cette décennie, MacIntyre publie des articles importants qui préparent Après la vertu. Il quitte aussi l'orthodoxie marxiste, sans pour autant renier sa critique du capitalisme. Le tournant intellectuel décisif intervient avec l'article :
Epistemological Crises, Dramatic Narrative and the Philosophy of Science (1977)
Article paru dans The Monist. MacIntyre y développe pour la première fois sa thèse fondamentale : la rationalité est interne à une tradition, et le progrès intellectuel se fait par résolution des crises épistémologiques internes. Cet article peut être considéré comme l'acte de naissance de la pensée mature de MacIntyre.
L'œuvre majeure (1981-2016)
After Virtue (1981) - Après la vertu
L'œuvre maîtresse de MacIntyre, publiée chez Notre Dame Press en 1981, à 52 ans. Le sous-titre est : « A Study in Moral Theory » (« Une étude en théorie morale »).
Le livre se compose de 19 chapitres, qui se déploient en trois mouvements :
- Le diagnostic (chapitres 1-9) : MacIntyre analyse l'état du discours moral contemporain, montre les désaccords interminables, identifie l'émotivisme comme philosophie tacite, examine et réfute les principales tentatives modernes de fondation de la morale (utilitarisme, kantisme).
- L'archéologie (chapitres 10-14) : MacIntyre remonte aux origines du désordre actuel, en analysant la philosophie morale antique (Homère, sophistes, Socrate, Platon, Aristote), médiévale (Augustin, Thomas d'Aquin), moderne (Renaissance, Lumières), pour montrer comment le cadre cohérent classique a été progressivement défait.
- La proposition (chapitres 14-19) : MacIntyre propose un retour à l'aristotélisme à travers les trois concepts cardinaux de pratique, narration et tradition. Il termine par la fameuse comparaison avec saint Benoît, suggérant que nous avons besoin de nouveaux Benoîts pour reconstituer les communautés de vertu après l'effondrement de la culture moderne.
Le livre connaît un succès international immédiat. Il est immédiatement reconnu comme une œuvre majeure, fait l'objet de centaines de comptes rendus, devient un texte de référence du mouvement communautarien (avec les travaux de Charles Taylor, Michael Sandel, Michael Walzer) qui se développe dans les années 1980.
Traduction française : Après la vertu. Étude de théorie morale, traduction Laurent Bury, PUF, 1997 (rééd. coll. « Quadrige »). Cette traduction française tardive, paru quinze ans après l'original, illustre la réception française plus lente de MacIntyre.
Plusieurs éditions se sont succédé en anglais, avec des post-scriptums importants ajoutés par MacIntyre lui-même (notamment dans la 2e édition de 1984 et la 3e édition de 2007), qui répondent aux critiques et précisent certaines thèses.
Whose Justice? Which Rationality? (1988) - De quelle justice ? De quelle rationalité ?
Deuxième volet de la trilogie. Publié en 1988 chez Notre Dame Press. MacIntyre y développe la thèse de l'incommensurabilité des traditions, en examinant quatre traditions principales :
- La tradition aristotélicienne (Aristote dans son contexte de la cité grecque)
- La tradition augustinienne-thomiste (Augustin, Thomas d'Aquin)
- La tradition écossaise des Lumières (Hutcheson, Hume, Smith, Reid)
- La tradition libérale moderne (Locke, Kant, et leurs héritiers jusqu'à Rawls)
Pour chacune, MacIntyre montre comment la justice et la rationalité sont définies de manière interne à la tradition, et comment ces définitions divergent au point de rendre les traditions incommensurables entre elles. Le livre se conclut par une discussion sur la possibilité d'un dialogue entre traditions, qui passe par la reconnaissance par chacune de ses propres crises épistémologiques et de la supériorité éventuelle d'une autre tradition à les résoudre.
Pas de traduction française intégrale disponible (des extraits ont été traduits dans des anthologies).
Three Rival Versions of Moral Enquiry (1990) - Trois versions rivales de l'enquête morale
Troisième volet de la trilogie. Sous-titre : « Encyclopaedia, Genealogy, and Tradition ». Issu des Gifford Lectures données à Édimbourg en 1988.
MacIntyre y présente trois grands paradigmes de la pensée morale :
- L'encyclopédisme des Lumières : représenté symboliquement par la **9ᵉ édition de l'*Encyclopaedia Britannica*** (1875-1889). Ambition d'une connaissance morale objective, universelle, systématique, fondée sur la raison neutre.
- La généalogie : représentée par Nietzsche et ses héritiers (Foucault notamment). Refus de toute fondation rationnelle universelle ; la morale est démasquée comme expression de rapports de pouvoir et de stratifications sociales.
- La tradition : représentée par l'**encyclique *Aeterni Patris*** de Léon XIII (1879) et le renouveau du thomisme. La morale est articulée dans une tradition vivante, qui assume sa propre historicité tout en proposant une vérité substantielle.
MacIntyre défend la supériorité de la troisième approche, sans pour autant nier que les deux autres ont mis en évidence des difficultés réelles que la tradition doit affronter.
Traduction française : Trois versions rivales de l'enquête morale. Encyclopédie, généalogie et tradition, PUF, 1993.
Dependent Rational Animals (1999) - Animaux rationnels dépendants
Sous-titre : « Why Human Beings Need the Virtues » (« Pourquoi les êtres humains ont besoin des vertus »). MacIntyre y revient à l'anthropologie philosophique, en partant d'une thèse étonnamment biologique : l'humain est un animal, partage avec d'autres animaux supérieurs (dauphins, primates) une rationalité animale, et dépend des autres pour sa survie et son épanouissement.
Cette anthropologie de la dépendance débouche sur une éthique des vertus de la vulnérabilité : gratitude, attention, sollicitude, patience. Le livre est l'un des plus accessibles de MacIntyre, et l'un des plus politiquement applicables : il fournit des outils précieux pour penser le soin (care), la dépendance, l'éducation, la famille, la vie communautaire.
Traduction française : Animaux rationnels dépendants. Pourquoi les hommes ont besoin des vertus, traduction Christian Cler, Éditions de l'Éclat, 2013.
Ethics in the Conflicts of Modernity (2016) - Éthique dans les conflits de la modernité
Dernière grande œuvre de MacIntyre, publiée à 87 ans. Sous-titre : « An Essay on Desire, Practical Reasoning, and Narrative ».
Le livre prolonge et radicalise Après la vertu en analysant les conflits éthiques contemporains (sur le marché du travail, l'éducation, la santé, la famille, la politique) à la lumière de la philosophie aristotélo-thomiste. MacIntyre s'attache particulièrement à la raison pratique : comment délibérer rationnellement dans les conditions contemporaines, marquées par l'incommensurabilité des traditions et l'omniprésence des structures émotivistes.
Le livre inclut aussi des analyses sociologiques précises (sur la condition des travailleurs précaires notamment), qui montrent la persistance de la sensibilité marxiste de MacIntyre derrière son aristotélo-thomisme.
Pas de traduction française intégrale disponible à ce jour.
Autres œuvres notables
- God, Philosophy, Universities: A Selective History of the Catholic Philosophical Tradition (2009) : histoire de la tradition philosophique catholique, des Pères de l'Église à la modernité.
- The Tasks of Philosophy: Selected Essays, Volume 1 (2006) et Ethics and Politics: Selected Essays, Volume 2 (2006) : deux volumes d'essais sélectionnés, qui complètent les grands ouvrages systématiques.
- Edith Stein: A Philosophical Prologue, 1913-1922 (2006) : étude biographique et philosophique consacrée à Edith Stein, la philosophe juive convertie au catholicisme, élève de Husserl, morte à Auschwitz.
Articles importants
Plusieurs articles de MacIntyre méritent d'être mentionnés :
- « Epistemological Crises, Dramatic Narrative and the Philosophy of Science » (1977) : article fondateur du tournant traditionnaliste.
- « The Privatization of Good » (1990) : sur la privatisation du bien dans le libéralisme moderne.
- « Politics, Philosophy and the Common Good » (1997) : sur la notion politique de bien commun.
- « The Recovery of Moral Agency? » (1996) : sur la possibilité de retrouver une agentivité morale véritable dans nos sociétés.
La réception française
La réception française de MacIntyre a été tardive et partielle. Les raisons :
- L'absence de traductions pendant longtemps : Après la vertu (1981) n'est traduit qu'en 1997, Trois versions rivales (1990) en 1993, Animaux rationnels dépendants (1999) en 2013. Whose Justice? Which Rationality? (1988) et Ethics in the Conflicts of Modernity (2016) restent non traduits intégralement.
- La dominance d'autres traditions en France : la phénoménologie, le structuralisme, la philosophie analytique française (Bouveresse), la philosophie post-structuraliste (Deleuze, Derrida, Foucault).
- L'éloignement de la tradition aristotélo-thomiste de la culture philosophique française mainstream, plus marquée par Descartes, Hegel, Kant.
Toutefois, à partir des années 2000, MacIntyre est de plus en plus lu en France, notamment dans les milieux universitaires catholiques (Institut catholique de Paris, Institut catholique de Toulouse), dans le renouveau de l'éthique des vertus (avec les travaux de Christine Tappolet, Vanessa Nurock, Solange Chavel), et chez certains penseurs politiques (Pierre Manent, Jean-Claude Michéa, qui partagent partiellement la critique macintyrienne du libéralisme).
Une œuvre cohérente dans son évolution
L'œuvre de MacIntyre se caractérise par une cohérence dans le mouvement. Les œuvres successives ne se contredisent pas : elles approfondissent une même intuition fondamentale, à savoir que la pensée morale ne peut être adéquate qu'à condition de prendre au sérieux les conditions concrètes (historiques, communautaires, traditionnelles) dans lesquelles elle s'exerce.
Lire MacIntyre demande plusieurs choses :
- Une familiarité avec l'histoire de la philosophie morale (de Platon à Rawls), car MacIntyre dialogue constamment avec cette histoire.
- Un goût pour l'analyse conceptuelle précise, héritage de la formation analytique de MacIntyre.
- Une disposition à l'hospitalité** envers la tradition aristotélo-thomiste, même quand on n'y adhère pas, pour en comprendre les ressources internes.
Pour le lecteur contemporain qui aborde MacIntyre, il est judicieux de commencer par Après la vertu (1981, trad. fr. 1997). C'est l'œuvre la plus accessible et la plus représentative. Les premiers chapitres (sur l'état du discours moral contemporain) peuvent être lus comme un diagnostic étonnamment actuel de notre époque. Les chapitres centraux (l'archéologie historique) demandent une attention plus soutenue. Les derniers chapitres (la proposition aristotélicienne avec les concepts de pratique, narration, tradition) sont le cœur de la pensée macintyrienne et méritent une lecture lente.
Une fois cette œuvre maîtrisée, le lecteur peut passer à Animaux rationnels dépendants (1999, trad. fr. 2013), plus court et plus accessible, qui complète parfaitement Après la vertu par une anthropologie de la vulnérabilité. Pour les lecteurs plus avancés, les deux autres tomes de la trilogie (Whose Justice?, Three Rival Versions) méritent l'effort, même si le premier reste à lire en anglais.
Postérité et influence
L'influence d'Alasdair MacIntyre s'est déployée dans plusieurs directions parallèles depuis 1981. Son œuvre majeure Après la vertu a touché plusieurs publics distincts : les philosophes professionnels (notamment dans l'éthique des vertus), les théoriciens politiques (le mouvement communautarien), les penseurs religieux (catholiques notamment), les militants politiques (de la gauche communautariste à la droite conservatrice), et même un public large bien au-delà de l'université. Cette influence multiforme fait de MacIntyre l'un des philosophes contemporains les plus discutés, mais aussi l'un des moins assignables à une « école » unique.
L'éthique des vertus contemporaine
La première grande postérité de MacIntyre est philosophique. Avec G.E.M. Anscombe (Modern Moral Philosophy, 1958), Philippa Foot (Virtues and Vices, 1978, Natural Goodness, 2001), Bernard Williams (Ethics and the Limits of Philosophy, 1985), Martha Nussbaum (The Fragility of Goodness, 1986, Frontiers of Justice, 2006) et Rosalind Hursthouse (On Virtue Ethics, 1999), MacIntyre est l'un des fondateurs du renouveau contemporain de l'éthique des vertus dans la philosophie analytique.
Au sein de ce courant pluriel, la position de MacIntyre occupe une place distinctive :
- Elle est la plus communautariste : pour MacIntyre, les vertus ne peuvent s'épanouir que dans des communautés concrètes, ce qui implique une critique du libéralisme individualiste.
- Elle est la plus historicisante : MacIntyre insiste sur le caractère traditionnel et contextuel de toute rationalité morale.
- Elle est la plus thomiste : à partir de 1983, MacIntyre intègre explicitement la synthèse de Thomas d'Aquin dans son projet philosophique.
Cette distinctivité a permis à MacIntyre d'influencer profondément le renouveau du thomisme contemporain (notamment chez John Finnis, Germain Grisez, Russell Hittinger, John Haldane), tout en restant en dialogue avec les autres traditions philosophiques.
Le mouvement communautarien
La deuxième grande postérité de MacIntyre est la théorie politique communautarienne. Dans les années 1980, en réaction à la philosophie politique libérale dominante (notamment au Théorie de la justice de John Rawls, 1971), plusieurs philosophes développent une critique communautarienne :
- Michael Sandel, Liberalism and the Limits of Justice (1982).
- Charles Taylor, Sources of the Self (1989), The Ethics of Authenticity (1991), A Secular Age (2007).
- Michael Walzer, Spheres of Justice (1983).
- Amitai Etzioni, The Spirit of Community (1993) - communautarisme militant.
MacIntyre est généralement compté parmi ces auteurs, même s'il a personnellement contesté cette assimilation (estimant que sa pensée est plus radicale que le « communautarisme » au sens courant, qui se contente souvent d'aménager le libéralisme). Mais les points communs sont réels : critique de l'individualisme abstrait, attention aux contextes communautaires, refus de la neutralité libérale prétendue.
L'influence de MacIntyre sur Charles Taylor est particulièrement nette. Les Sources of the Self (1989) prolongent et approfondissent plusieurs intuitions macintyriennes : importance des horizons de sens, identité narrative, ancrage communautaire du sujet moral. Taylor est devenu, dans la décennie suivante, l'un des philosophes les plus influents du monde anglophone, et il porte témoignage de l'impact macintyrien.
La théorie politique contemporaine
Au-delà du communautarisme stricto sensu, MacIntyre a influencé plusieurs courants de la pensée politique contemporaine :
- La gauche post-marxiste : les héritiers du marxisme déçus par l'orthodoxie (E.P. Thompson, Raymond Williams au Royaume-Uni ; Christopher Lasch aux États-Unis) ont trouvé chez MacIntyre une critique du capitalisme combinable avec une attention aux communautés concrètes.
- La droite conservatrice intellectuelle : certains conservateurs (notamment catholiques) ont vu chez MacIntyre une articulation rigoureuse de positions traditionnelles. La « option bénédictine » popularisée par Rod Dreher (The Benedict Option, 2017) puise explicitement dans le passage final d'Après la vertu sur la nécessité de « nouveaux saints Benoîts » pour reconstruire des communautés de vertu.
- L'écologie politique : la critique macintyrienne du productivisme libéral et son attention à la dépendance et à la vulnérabilité trouvent des résonances dans les pensées écologiques contemporaines (Bruno Latour dialogue indirectement avec ces intuitions).
- L'éthique du soin (care) : Animaux rationnels dépendants (1999) a influencé les théoriciens du care (Joan Tronto, Sandra Laugier, Eva Kittay) qui mettent au centre la vulnérabilité et la dépendance.
Cette plasticité politique de MacIntyre (où sa pensée est mobilisée à gauche comme à droite) est elle-même significative. Elle indique que sa critique du libéralisme dépasse les clivages politiques contemporains et opère à un niveau plus fondamental.
La pensée catholique contemporaine
La conversion de MacIntyre au catholicisme en 1983, et son adhésion explicite au thomisme, l'ont fait devenir l'un des philosophes catholiques contemporains les plus importants, certains diraient même le plus important.
Plusieurs développements de la pensée catholique contemporaine portent l'empreinte macintyrienne :
- Le renouveau de la morale catholique post-conciliaire, qui sort de la casuistique néo-scolastique étroite pour retrouver une éthique substantielle des vertus.
- La discussion philosophique du bien commun, notamment dans la doctrine sociale de l'Église.
- La réflexion sur l'éducation chrétienne et sur le rôle des universités catholiques (MacIntyre a beaucoup écrit sur la question).
- La discussion sur la bioéthique catholique (avec John Finnis, Germain Grisez et l'école dite de la « nouvelle loi naturelle »).
L'élection du pape François en 2013 et certaines de ses encycliques (Laudato si', 2015, Fratelli tutti, 2020) sont parfois rapprochées de thèmes macintyriens : critique de la modernité technocratique, attention aux pauvres et aux vulnérables, importance des communautés concrètes, écologie intégrale.
La réception académique mondiale
L'influence académique de MacIntyre s'est étendue bien au-delà du monde anglophone. Après la vertu a été traduit dans une vingtaine de langues. Le livre est aujourd'hui un classique étudié dans les facultés de philosophie morale et politique du monde entier.
Plusieurs centres universitaires sont devenus des foyers macintyriens :
- Notre Dame University (Indiana), où MacIntyre a enseigné pendant plusieurs décennies, et où le de Nicola Center for Ethics and Culture continue à promouvoir son héritage.
- Duke University (Caroline du Nord), où MacIntyre a aussi enseigné.
- The Catholic University of America (Washington D.C.).
- The Pontifical University of John Paul II (Cracovie, Pologne), où MacIntyre était particulièrement lu.
- En Espagne et en Amérique latine, où le thomisme philosophique est resté plus vivant, MacIntyre a eu une influence considérable.
La réception française tardive
La réception française de MacIntyre a été, on l'a vu, tardive et partielle. Plusieurs raisons : l'absence de traductions pendant longtemps, la dominance d'autres traditions philosophiques (phénoménologie, structuralisme, philosophie analytique française), l'éloignement de la tradition aristotélo-thomiste de la culture philosophique française mainstream.
Toutefois, à partir des années 2000, l'influence française grandit :
- Dans les milieux universitaires catholiques : Institut catholique de Paris (avec Olivier Boulnois, Camille Riquier), Institut catholique de Toulouse, Collège des Bernardins.
- Dans le renouveau de l'éthique des vertus : avec les travaux de Christine Tappolet, Vanessa Nurock, Solange Chavel.
- Chez certains penseurs politiques : Pierre Manent (qui partage la critique macintyrienne du libéralisme), Jean-Claude Michéa (proche du « socialisme communautariste »), Patrick Deneen (universitaire de Notre Dame travaillant en France).
- Dans le dialogue avec la philosophie analytique française : Vincent Descombes, qui a contribué à introduire MacIntyre.
Le décès de MacIntyre en mai 2025 a été l'occasion d'hommages significatifs dans la presse intellectuelle française (notamment Le Grand Continent, La Vie, La Croix), témoignant que sa réception française s'est progressivement consolidée.
L'influence sur le débat sur le libéralisme
L'une des contributions les plus durables de MacIntyre concerne le débat sur le libéralisme. Sa critique du libéralisme procédural (notamment dans Whose Justice? Which Rationality?, 1988) et du libéralisme universaliste (chez Rawls notamment) a contribué à structurer un large débat philosophique :
- Côté libéral : Rawls lui-même a tenu compte de la critique communautarienne dans son Libéralisme politique (1993), Habermas a précisé ses positions universalistes pour répondre à MacIntyre.
- Côté critiques du libéralisme : MacIntyre a fourni des outils intellectuels précieux pour les critiques du libéralisme venues de la droite (Patrick Deneen, Why Liberalism Failed, 2018) comme de la gauche (Wendy Brown, Undoing the Demos, 2015 ; bien que Brown ne se réclame pas de MacIntyre).
Ce qui distingue la critique macintyrienne du libéralisme, c'est sa profondeur métaphysique. Il ne s'agit pas seulement de critiquer telle ou telle politique libérale, mais de remettre en cause le cadre anthropologique sur lequel le libéralisme est construit (sujet désincarné, autonome, rationnel, négociant ses fins individuelles avec d'autres sujets équivalents). Cette critique est de portée durable, qu'on l'accepte ou non.
Les controverses
La pensée de MacIntyre fait l'objet de controverses importantes, qui témoignent de sa vitalité.
Le débat sur le « relativisme »
Plusieurs critiques (notamment Jürgen Habermas) ont reproché à MacIntyre une forme de relativisme : si toute rationalité est interne à une tradition, comment éviter que chaque tradition revendique une vérité incommensurable avec les autres ? MacIntyre conteste cette lecture, en distinguant entre relativisme (qui affirmerait l'égalité de toutes les traditions) et traditionnalisme rationnel (qui reconnaît l'historicité des rationalités, mais admet que certaines traditions sont supérieures dans leur capacité à traiter leurs crises internes). Le débat reste ouvert.
Le débat sur le « conservatisme »
D'autres critiques (notamment de gauche) ont vu dans MacIntyre une forme de conservatisme culturel qui justifierait des hiérarchies traditionnelles oppressives. Cette critique est en partie injuste : MacIntyre n'a jamais cessé de critiquer le capitalisme et les rapports de domination, et il a explicitement rejeté les usages réactionnaires de sa pensée. Mais elle pointe une difficulté réelle : comment articuler attention aux traditions et exigence d'égalité ?
Le débat sur la place du catholicisme
La conversion catholique de MacIntyre en 1983 a fait débat. Pour certains, elle compromet la validité philosophique universelle de sa pensée (qui dépendrait alors d'un présupposé religieux particulier). Pour MacIntyre lui-même, le thomisme est défendable en tant que tradition philosophique (capable de dialoguer avec les autres), même si ses meilleurs représentants sont chrétiens. Le débat illustre une tension propre à la pensée macintyrienne : être à la fois fidèle à une tradition substantielle et susceptible d'un dialogue philosophique avec ceux qui ne partagent pas ses fondements.
Une influence durable
Au-delà des controverses, l'influence de MacIntyre apparaît aujourd'hui durable et multiforme. Plusieurs caractéristiques de sa pensée la rendent particulièrement utile pour notre temps :
- Sa critique anthropologique du libéralisme : à un moment où le libéralisme procédural montre ses limites (crise des démocraties, polarisation extrême, isolement des individus), la critique macintyrienne du sujet libéral désincarné offre des outils précieux.
- Son attention à la dépendance : à un moment où la crise du soin (vieillissement des populations, crise du système de santé, isolement des personnes âgées et fragiles) devient centrale, l'anthropologie macintyrienne de la dépendance fournit des ressources éthiques essentielles.
- Sa réhabilitation des traditions : à un moment où le besoin d'ancrages (culturels, communautaires, spirituels) se fait sentir face à l'individualisme dissolvant, MacIntyre permet de penser cet ancrage sans céder ni au nationalisme étroit ni au repli identitaire.
- Sa promotion des communautés intermédiaires (familles, voisinages, paroisses, écoles, ateliers) : MacIntyre offre une grammaire pour penser la résilience sociale entre l'individu et l'État.
MacIntyre laisse une œuvre dense et exigeante, mais d'une actualité saisissante. Sa pensée ne fournit pas de solutions clé en main aux problèmes contemporains, mais elle offre des diagnostics lucides et des orientations féconde, qui continueront à nourrir la réflexion philosophique, politique et éthique pour les décennies à venir.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Émilie Tardivel, Comprendre Alasdair MacIntyre, Max Milo, 2020. Introduction en français récente, claire et fidèle.
- Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture, ou comment les démocraties justifient l'injustifiable, La Découverte, 2008. Inclut des analyses macintyriennes appliquées.
- Jean-Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, PUF, 2002. Article « MacIntyre » par O. Boulnois.
- Émilie Tardivel-Schick, L'Inquiétude de la philosophie. Charles Taylor et la quête de soi, Vrin, 2013. Sur le rapport Taylor-MacIntyre.
- Pierre Manent, La Cité de l'homme, Fayard, 1994. Dialogue avec MacIntyre sur la critique du libéralisme.
Études philosophiques approfondies
- Christopher Stephen Lutz, Tradition in the Ethics of Alasdair MacIntyre. Relativism, Thomism, and Philosophy, Lexington Books, 2004.
- Mark C. Murphy (dir.), Alasdair MacIntyre, Cambridge University Press, 2003. Recueil d'études contemporaines (en anglais).
- Kelvin Knight, Aristotelian Philosophy. Ethics and Politics from Aristotle to MacIntyre, Polity Press, 2007.
- Ron Beadle et Geoff Moore (dir.), Reading MacIntyre, à paraître.
- John Horton et Susan Mendus (dir.), After MacIntyre. Critical Perspectives on the Work of Alasdair MacIntyre, Polity Press, 1994.
Sur l'éthique des vertus
- Rosalind Hursthouse, On Virtue Ethics, Oxford UP, 1999. Synthèse de l'éthique des vertus contemporaine, qui dialogue régulièrement avec MacIntyre.
- Daniel Russell (dir.), The Cambridge Companion to Virtue Ethics, Cambridge UP, 2013.
- Julia Annas, Intelligent Virtue, Oxford UP, 2011.
- Christine Tappolet et Solange Chavel (dir.), L'Éthique de la vertu, Vrin, à paraître.
Sur le communautarisme
- Charles Taylor, Les Sources du moi. La formation de l'identité moderne, Le Seuil, 1998 (1989). Le grand traité communautarien, en dialogue avec MacIntyre.
- Charles Taylor, L'Éthique de l'authenticité, Flammarion, 2009 (1991).
- Michael Sandel, Le Libéralisme et les limites de la justice, Le Seuil, 1999 (1982).
- Michael Walzer, Sphères de justice, Le Seuil, 1997 (1983).
- Stephen Mulhall et Adam Swift, Liberals and Communitarians, Blackwell, 1996. Synthèse du débat.
Sur la critique du libéralisme
- Patrick Deneen, Why Liberalism Failed, Yale UP, 2018. Critique du libéralisme inspirée de MacIntyre.
- Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Calmann-Lévy, 1987. Pour situer historiquement le débat.
- Jean-Claude Michéa, L'Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007. Critique convergente de gauche.
Sur le thomisme contemporain
- John Haldane, Atheism and Theism (avec J.J.C. Smart), Blackwell, 2003.
- Alasdair MacIntyre, Edith Stein: A Philosophical Prologue, 1913-1922, Rowman & Littlefield, 2006.
- Henri Hude, Préparer l'avenir. Nouvelle philosophie du décideur, Mame, 2012.
- John Finnis, Natural Law and Natural Rights, Oxford UP, 2e éd. 2011. Pour la « nouvelle loi naturelle » thomiste.
Sur la dépendance et le soin
- Sandra Laugier (dir.), Tous vulnérables ? Le care, les animaux et l'environnement, Payot, 2012. Inclut des dialogues avec MacIntyre.
- Eva Feder Kittay, Love's Labor. Essays on Women, Equality and Dependency, Routledge, 1999.
- Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte, 2009.
Œuvres de MacIntyre disponibles en français
Œuvres majeures
- Après la vertu. Étude de théorie morale, traduction Laurent Bury, PUF, 1997 (rééd. coll. « Quadrige »). La référence française. À lire en priorité.
- Trois versions rivales de l'enquête morale. Encyclopédie, généalogie et tradition, PUF, 1993.
- Animaux rationnels dépendants. Pourquoi les hommes ont besoin des vertus, traduction Christian Cler, Éditions de l'Éclat, 2013.
Œuvres non traduites en français
Plusieurs œuvres majeures de MacIntyre restent non traduites en français, ce qui est une réelle limite pour le public francophone :
- Whose Justice? Which Rationality? (1988)
- Marxism and Christianity (1968)
- A Short History of Ethics (1966)
- Ethics in the Conflicts of Modernity (2016)
Des extraits ont été traduits dans des anthologies de philosophie morale, mais l'absence de traduction intégrale reste regrettable.
Sur la conversion intellectuelle
- Alasdair MacIntyre, « An Interview for Cogito », Cogito 5, 1991. Interview où MacIntyre explique son propre parcours intellectuel.
- Alasdair MacIntyre, « On Having Survived Academic Moral Philosophy of the Twentieth Century », essai autobiographique publié dans The Tasks of Philosophy (2006).
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder MacIntyre, plusieurs entrées sont possibles :
- Pour découvrir MacIntyre : commencer par les trois premiers chapitres d'Après la vertu (PUF, 1997). C'est le diagnostic le plus accessible et le plus représentatif. Les chapitres centraux (archéologie historique) demandent ensuite plus d'attention. Les derniers chapitres (la proposition aristotélicienne) sont le cœur de la pensée macintyrienne.
- Pour la dimension anthropologique : Animaux rationnels dépendants (Éditions de l'Éclat, 2013), plus court et plus accessible, qui complète parfaitement Après la vertu par une réflexion sur la vulnérabilité et la dépendance.
- Pour situer MacIntyre dans le débat : Charles Taylor, Les Sources du moi (Le Seuil, 1998), qui prolonge et approfondit plusieurs intuitions macintyriennes dans une perspective philosophiquement riche.
- Pour la dimension politique : Trois versions rivales de l'enquête morale (PUF, 1993), qui met en présence trois grands paradigmes (encyclopédisme, généalogie, tradition) et permet de situer MacIntyre dans le paysage intellectuel contemporain.
- Pour une introduction française : Émilie Tardivel, Comprendre Alasdair MacIntyre (Max Milo, 2020), qui offre une synthèse pédagogique en français.
- Pour les controverses : John Horton et Susan Mendus (dir.), After MacIntyre (Polity Press, 1994), qui rassemble des critiques importantes auxquelles MacIntyre répond.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Alasdair MacIntyre » (en construction au moment du décès en mai 2025), plato.stanford.edu.
- Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu), article « Alasdair MacIntyre ».
- de Nicola Center for Ethics and Culture, Université Notre Dame : ressources sur MacIntyre.
- Macintyrean.org (site dédié à MacIntyre).
Note pratique
Lire MacIntyre demande une disposition particulière. Plusieurs conseils pour la lecture :
- Lire lentement : MacIntyre construit ses arguments dans la longue durée. Une page lue trop vite peut perdre des nuances importantes. Le lecteur pressé est souvent un lecteur déçu.
- Lire en contexte historique : MacIntyre dialogue avec toute l'histoire de la philosophie morale (Aristote, Augustin, Thomas, Hume, Kant, Nietzsche, Rawls). Avoir au moins une familiarité minimale avec ces auteurs aide à comprendre.
- Lire dialectiquement : MacIntyre construit sa position contre des positions adverses. Repérer ces positions adverses (libéralisme, émotivisme, nietzschéisme) éclaire la position macintyrienne.
- Lire avec patience théologique : MacIntyre est explicitement thomiste à partir de 1983. Le lecteur non-thomiste peut être tenté de récuser d'avance la position. Mieux vaut, pendant la lecture, suspendre temporairement le jugement et entrer dans la cohérence interne de la pensée. La critique vient plus tard.
- Lire avec attention politique : MacIntyre est un penseur politique au sens large, attentif aux conditions concrètes de la vie morale et sociale. Ses analyses du capitalisme, de l'État moderne, des médias, méritent d'être lues attentivement.
MacIntyre offre une discipline intellectuelle : penser radicalement, depuis une tradition vivante, sans céder ni à l'air du temps libéral ni à la fuite postmoderne. Dans une époque qui peut sembler manquer de cette discipline, son œuvre reste une ressource précieuse pour qui cherche à articuler exigence intellectuelle, fidélité historique et ouverture critique.
Lire MacIntyre, c'est aussi prendre la mesure d'une vie philosophique exemplaire. Soixante-dix ans de fidélité à une quête intellectuelle, à travers des conversions multiples, sans concession aux modes ou aux carrières, avec une exigence constante de précision et de rigueur. Cette vie philosophique, autant que les thèses qui la traversent, est l'héritage durable de MacIntyre. Elle nous rappelle que la philosophie n'est pas seulement une discipline universitaire : c'est une forme de vie, qui engage l'existence entière de celui qui s'y consacre. Cette dimension existentielle de la philosophie est l'une des leçons les plus précieuses que MacIntyre nous laisse.