Traité des monnaies
Titre original : Tractatus de origine et natura, iure et mutacionibus monetarum
Publication : vers 1355-1360
Type : Traite
Analyse
Un évêque du XIVe siècle démontrant que la monnaie n'appartient pas au roi : tel est, résumé d'une phrase, l'objet de ce petit livre. Nicole Oresme l'écrit au milieu du siècle, dans une France ruinée par la guerre, où le pouvoir royal a pris l'habitude de modifier le titre et le poids des pièces pour se procurer des ressources. Il y oppose une thèse qui reste discutée aujourd'hui dans d'autres termes : celui qui émet la monnaie n'en est pas le propriétaire.
Le moment
La France des années 1350 est exsangue. La guerre contre l'Angleterre coûte, la défaite de Poitiers en 1356 a livré le roi Jean II au vainqueur, et la rançon à payer dépasse les capacités fiscales du royaume. Le gouvernement recourt alors massivement à un expédient : la mutation des monnaies. On rappelle les pièces en circulation, on les refrappe avec moins de métal précieux pour une même valeur nominale, et la différence reste au Trésor. L'opération est rapide, n'exige l'accord de personne et rapporte immédiatement.
Elle a aussi des effets que les contemporains observent sans toujours les nommer : les prix montent, les créances se dévaluent, ceux qui vivent de revenus fixes s'appauvrissent, et la bonne monnaie disparaît de la circulation parce qu'on la garde ou qu'on l'exporte. Oresme décrit ce dernier phénomène avec netteté, plusieurs siècles avant qu'on lui donne un nom.
Il écrit son traité dans ce contexte, vers 1355-1360 selon les éditeurs, qui ne s'accordent pas sur une date précise. Le texte existe en latin, sous le titre Tractatus de origine et natura, iure et mutacionibus monetarum, et en français, sous celui de Traictié de la première invention des monnoies. Oresme était alors un universitaire parisien en pleine ascension ; il deviendra le précepteur du futur Charles V, puis évêque de Lisieux, et traduira pour son prince l'Éthique et la Politique d'Aristote en français.
Ce que la monnaie est, et à qui elle est
Oresme commence par la genèse. Il reprend d'Aristote l'idée que la monnaie a été inventée pour remédier à l'embarras de l'échange direct : il fallait un instrument intermédiaire, commode, divisible, durable, dont la valeur soit reconnue de tous. De cette origine fonctionnelle il tire une conséquence qu'Aristote n'avait pas développée.
Si la monnaie a été instituée pour servir aux échanges de la communauté, alors elle appartient à cette communauté. Le prince n'intervient que pour garantir : son empreinte certifie le poids et l'aloi, elle ne crée pas la valeur, elle l'atteste. Il est, selon la formule du traité, celui à qui l'on confie la monnaie, non celui qui la possède. Oresme compare volontiers cette fonction à celle d'un gardien, et il en déduit la mesure de son pouvoir : un gardien n'a pas le droit de disposer de ce qu'il garde.
L'articulation est simple et ses effets sont considérables. Toute la suite du livre en découle, et notamment la thèse qui a fait sa réputation.
Pourquoi la mutation est injuste
Les chapitres centraux examinent une à une les raisons que le pouvoir invoque pour modifier la monnaie, et les écartent. Si la mutation rapporte au prince, ce gain sort nécessairement de la poche de quelqu'un : il est prélevé sur la communauté, sans qu'elle l'ait consenti et sans qu'elle en ait été informée. C'est donc un impôt déguisé, et un impôt déguisé est pire qu'un impôt lourd, parce qu'il ôte au contribuable la possibilité même de discuter.
Oresme va plus loin. Les titres de ses chapitres parlent d'un gain contre nature et d'un procédé plus mauvais que l'usure. L'argument mérite attention, car l'usure était alors le modèle même de la faute économique. Le prêteur à intérêt, dit en substance Oresme, agit avec le consentement de son débiteur et à découvert ; celui qui altère la monnaie agit sur tous, sans leur accord, et en dissimulant son opération. La comparaison n'est donc pas une figure de rhétorique, c'est une hiérarchie de gravité.
Il n'exclut pas absolument toute modification. Une communauté peut avoir de bonnes raisons de changer sa monnaie, par exemple dans une nécessité extrême. Mais la décision lui revient, et elle seule peut l'autoriser. Le prince qui se l'arroge, dans la langue du traité, cesse d'être roi et devient tyran, et l'avant-dernier chapitre annonce que la tyrannie ne dure pas longtemps. Le dernier soutient que ces profits nuisent à toute la postérité royale, argument de prudence adressé à ceux que la justice ne convaincrait pas.
La forme et la méthode
Le traité compte vingt-six chapitres courts, chacun consacré à une question précise : pourquoi la monnaie a été inventée, de quelle matière elle doit être faite, à qui il appartient d'en fixer la figure, si le prince peut en changer le rapport, si le gain qui en résulte est juste. La progression est celle d'une dispute scolastique, où l'on pose la question, examine les raisons des deux côtés, puis conclut.
Cette forme explique une partie de l'intérêt du texte. Oresme ne raisonne pas sur des grandeurs, il raisonne sur des droits. Son problème n'est pas de prévoir les effets d'une dévaluation mais de savoir qui a le pouvoir légitime de la décider. On aurait tort, pour cette raison, de faire de lui un économiste moderne égaré au Moyen Âge : il fait de la philosophie du droit appliquée à la monnaie, et c'est précisément pour cela que son livre a gardé de la force.
Postérité
Le traité a circulé, mais son influence immédiate est difficile à mesurer, et il serait imprudent de la surestimer : les rois de France ont continué à muter leur monnaie. Son élève Charles V mena toutefois une politique de stabilisation monétaire, et l'on a souvent rapproché les deux faits, sans qu'on puisse établir une causalité.
Sa véritable fortune est tardive. Des historiens de l'analyse économique le comptent parmi les premiers traités monétaires dignes de ce nom, et son exposé de la disparition de la bonne monnaie a souvent été rapproché de ce qu'on appelle aujourd'hui la loi de Gresham, formulée au XVIe siècle. Le rapprochement est juste à condition d'être précis : Oresme décrit le phénomène, il n'en fait pas une loi.
Des courants très différents l'ont ensuite revendiqué. Les partisans d'une monnaie soustraite à la discrétion des gouvernements y trouvent un ancêtre, et le texte a été réédité dans cette perspective. Des lecteurs attachés au contrôle démocratique de la décision monétaire y lisent au contraire une théorie du consentement. Les deux lectures s'appuient sur des passages réels, et leur coexistence indique moins une ambiguïté du texte qu'une tension qui lui survit : Oresme limite le pouvoir du prince au nom de la communauté, ce qui peut se comprendre comme une défense de la règle ou comme une défense de la délibération.
Ce qui reste discuté
La date de rédaction n'est pas fixée, et les propositions vont du milieu des années 1350 au début des années 1360. La relation entre la version latine et la version française, et la question de savoir laquelle précède l'autre, font également débat.
On discute enfin de l'originalité du traité. Oresme travaille dans une tradition parisienne où la monnaie était déjà objet de questions, notamment chez Jean Buridan, et plusieurs de ses arguments ont des antécédents canonistes. Certains historiens en concluent qu'il systématise plus qu'il n'invente. D'autres répondent que la systématisation est ici l'apport décisif : personne avant lui n'avait tiré de l'origine de la monnaie une limitation aussi nette du pouvoir souverain.