Sadr al-Dîn Muhammad Shîrâzî, dit Mullâ Sadrâ
Mullâ Sadrâ renverse la métaphysique qu'il a reçue : ce n'est pas l'essence qui est réelle et l'existence une vue de l'esprit, c'est l'inverse. De ce déplacement il tire l'idée que rien ne demeure identique à soi, pas même la substance.
Biographie
Chiraz, Ispahan
Sadr al-Dîn Muhammad Shîrâzî naît à Chiraz en 1571 ou 1572, dans une famille de notables de la province du Fârs. On le connaît sous le nom respectueux de Mullâ Sadrâ, et ses lecteurs persans l'appellent aussi Sadr al-Muta'allihîn, « le premier des théosophes ».
Il part étudier à Ispahan, capitale de l'Iran safavide, où il suit deux maîtres de nature très différente. Bahâ' al-Dîn al-'Âmilî lui enseigne les sciences religieuses traditionnelles, le droit, le hadîth, l'exégèse. Mîr Dâmâd, que ses élèves surnommaient le « troisième maître » après Aristote et Al-Fârâbî, lui transmet la philosophie et surtout une manière de la pratiquer qui ne sépare pas l'analyse conceptuelle de l'expérience spirituelle. Mullâ Sadrâ ne s'est jamais départi de cette double formation, et c'est l'une des clés de son œuvre.
Le retrait de Kahak
Vient alors un épisode décisif, dont il parle lui-même dans la préface des Quatre Voyages. Il quitte la vie savante et se retire plusieurs années dans le village de Kahak, près de Qom. Les motifs qu'il donne sont l'hostilité des docteurs de son temps envers la philosophie et son propre sentiment d'avoir accumulé des raisonnements sans parvenir à voir.
Ce retrait n'est pas un abandon de la pensée. Il le décrit au contraire comme le moment où ce qu'il savait démontrer est devenu ce qu'il voyait. La durée du séjour varie selon les sources, de quelques années à une quinzaine. Il en revient avec la matière de son grand livre.
L'enseignement et la fin
Rappelé à Chiraz, il y enseigne dans la madrasa que le gouverneur de la province avait fondée, et forme des élèves dont deux au moins, Fayz Kâshânî et 'Abd al-Razzâq Lâhîjî, compteront. Il écrit beaucoup : le grand traité, des commentaires sur Avicenne et sur Sohrawardî, un commentaire du Coran inachevé, des opuscules en persan.
Il meurt en 1640. Le lieu n'est pas établi : plusieurs sources le font mourir à Bassora au cours d'un pèlerinage vers La Mecque, d'autres à Chiraz. La fiche s'en tient donc à la date.
Son œuvre, écrite dans une époque où la philosophie était suspecte aux juristes, est devenue en Iran la philosophie enseignée, et l'est restée. Peu de penseurs auront connu une fortune aussi continue dans leur propre aire culturelle et une méconnaissance aussi longue hors d'elle.
Pensée principale
Le renversement
Toute la philosophie de Mullâ Sadrâ tient dans une inversion, et il faut comprendre ce qu'elle renverse pour mesurer ce qu'elle apporte.
La métaphysique qu'il reçoit distingue dans chaque chose deux aspects : son essence, ce qu'elle est, et son existence, le fait qu'elle soit. Sohrawardî avait tranché en faveur de l'essence : l'existence, selon lui, n'est qu'une manière de parler, une considération que l'esprit ajoute, car si elle était réelle il faudrait qu'elle existe à son tour, et ainsi sans fin. Mullâ Sadrâ retourne l'argument. Ce qui est réel, dit-il, c'est précisément l'exister ; les essences sont les figures que l'esprit découpe dans cet exister, et elles n'ont hors de lui aucune consistance.
L'objection de régression tombe alors, parce que l'exister n'est pas une chose parmi les choses dont on pourrait demander si elle existe : c'est l'acte même d'être, qui ne se laisse pas réduire à une essence. On accède à cette thèse non par une déduction supplémentaire, mais par un déplacement du regard, et Mullâ Sadrâ le dit sans détour : il a d'abord soutenu le primat de l'essence et en a changé.
Un réel qui admet du plus et du moins
Si l'existence est la réalité même, elle n'est pas pour autant uniforme. Mullâ Sadrâ soutient qu'elle se dit par degrés d'intensité : une pierre, une plante, un animal, un homme, une intelligence séparée ne sont pas des espèces d'une même chose, ce sont des intensités différentes d'exister. L'être est un et gradué, ce qui lui permet de tenir deux affirmations que l'on croit d'ordinaire incompatibles : tout ce qui est, est de l'être, et pourtant il y a une hiérarchie dans ce qui est.
Cette doctrine lui vient en partie de Sohrawardî, qui l'avait établie pour la lumière, et en partie du soufisme spéculatif d'Ibn 'Arabî, qui affirmait l'unité de l'être. Mullâ Sadrâ fait de cette convergence un argument : la démonstration philosophique, l'expérience spirituelle et le texte révélé aboutissent selon lui au même résultat, et il consacre beaucoup d'efforts à montrer cette concordance.
La substance se meut
Voici sa thèse la plus audacieuse. Pour la physique héritée d'Aristote, le mouvement affecte les accidents d'une chose, sa qualité, sa quantité, son lieu, mais non sa substance : un être peut grandir ou changer de couleur en restant ce qu'il est. Mullâ Sadrâ soutient que la substance elle-même ne cesse de se renouveler. Rien, dans le monde de la nature, ne demeure identique à soi d'un instant à l'autre.
L'argument est simple et fort : si les accidents d'une chose changent continuellement, et si les accidents dépendent de la substance comme de leur principe, alors il faut bien que ce principe change aussi, sous peine de faire sortir du nouveau d'un fonds immobile. La conséquence est considérable. Le monde n'est pas une collection d'étants stables affectés de variations : c'est un processus. L'identité d'un être devient celle d'un fleuve, non celle d'un bloc.
On comprend pourquoi des lecteurs du XXe siècle ont rapproché cette doctrine des philosophies modernes du devenir. Le rapprochement éclaire, à condition de ne pas oublier ce qui sépare : chez Mullâ Sadrâ, ce devenir a un terme, et ce terme est une intensification de l'être vers son principe.
L'âme qui se fait
Sa psychologie suit du même mouvement. L'âme humaine, selon une formule qu'il répète, est corporelle quant à son apparition et spirituelle quant à sa subsistance. Elle commence comme une disposition du corps, fonction organique, et devient autre chose à mesure qu'elle connaît et qu'elle agit. Elle n'a donc pas d'essence fixe : elle est ce qu'elle a fait d'elle-même.
Connaître, dans ce cadre, n'est pas recevoir l'image d'un objet mais s'unir à lui : Mullâ Sadrâ parle d'union de l'intelligeant et de l'intelligible. Vous ne vous enrichissez pas de ce que vous comprenez, vous le devenez, et votre degré d'être s'en modifie. De là son eschatologie, où chacun se compose de son vivant le corps qu'il ressuscitera, dans ce monde intermédiaire des formes sans matière que Sohrawardî avait décrit. L'au-delà n'est pas un lieu où l'on va, c'est l'état qu'on s'est fait.
Œuvres majeures
Les Quatre Voyages (al-Hikma al-muta'âliya fî l-asfâr al-'aqliyya al-arba'a)
L'œuvre maîtresse, dont le titre complet signifie « La Sagesse transcendante dans les quatre voyages intellectuels ». Elle organise la philosophie entière sur le modèle d'un itinéraire spirituel en quatre étapes : de la créature vers le principe, dans le principe avec lui, du principe vers la créature, et dans la créature avec lui. L'ontologie occupe le premier voyage, la théologie le deuxième, la cosmologie le troisième, la psychologie et l'eschatologie le quatrième.
Ce plan n'est pas décoratif. Il signifie que l'ordre des questions philosophiques est celui d'un parcours, et qu'on ne comprend pas la fin sans avoir fait le chemin. L'ouvrage est long, technique, nourri de discussions point par point avec Avicenne, Sohrawardî et les théologiens. Il n'existe pas de traduction française intégrale.
Le Livre des pénétrations métaphysiques (Kitâb al-Mashâ'ir)
Traité bref et condensé, consacré à l'existence et à ses degrés. C'est le meilleur point d'entrée dans la doctrine, et c'est aussi le texte par lequel Mullâ Sadrâ est entré en français : Henry Corbin l'a traduit et commenté, avec une longue introduction qui a fait date. Si vous ne lisez qu'un livre de Mullâ Sadrâ, lisez celui-là.
Les Témoins de la seigneurie divine (al-Shawâhid al-rubûbiyya)
Exposé d'ensemble plus ramassé que les Quatre Voyages, structuré en « témoignages ». Il a beaucoup servi à l'enseignement et reste l'un des manuels par lesquels la philosophie sadrienne se transmet dans les écoles iraniennes.
Les commentaires
Mullâ Sadrâ a commenté la Métaphysique du Shifâ' d'Avicenne et annoté la Sagesse orientale de Sohrawardî. Ces travaux ne sont pas secondaires : c'est dans la marge de ses prédécesseurs qu'il élabore ses propres thèses, et l'on y voit comment un philosophe se sépare de ses maîtres sans cesser de les commenter. Son commentaire du Coran, resté inachevé, poursuit le même projet dans un autre registre.
Les Trois Principes (Sih asl)
Écrit en persan, court et véhément, ce texte s'adresse aux savants de son temps et leur reproche trois défauts : l'ignorance de soi, l'amour du rang et la flatterie. Il éclaire la situation d'un philosophe dans une société où la philosophie était suspecte, et il montre que Mullâ Sadrâ ne séparait pas la métaphysique de la critique morale.
Postérité et influence
La philosophie devenue enseignement
Peu de philosophes ont connu une postérité aussi stable dans leur propre monde. La hikmat muta'âliya de Mullâ Sadrâ est devenue en Iran le cadre dominant de l'enseignement philosophique, et elle l'est restée du XVIIe siècle à aujourd'hui. Ses élèves directs, Fayz Kâshânî et 'Abd al-Razzâq Lâhîjî, en assurent la première transmission. Au XIXe siècle, les maîtres de Téhéran la commentent encore ; au XXe, Muhammad Husayn Tabâtabâ'î en donne des exposés qui servent de manuels dans les séminaires de Qom.
Cette continuité a un effet qu'il faut noter : la philosophie sadrienne n'a pas été, en Iran, un objet d'histoire de la philosophie mais une pensée vivante, discutée pour elle-même. Les débats actuels sur le mouvement substantiel ou sur la gradation de l'être y sont menés comme des débats de fond, non comme des commentaires d'archives.
Une lecture politique contestée
La philosophie de Mullâ Sadrâ a été enseignée au XXe siècle par des clercs dont certains ont joué un rôle politique majeur en Iran. On en a parfois conclu à une filiation entre sa métaphysique et des positions politiques contemporaines. La prudence s'impose ici, et les spécialistes sont partagés : Mullâ Sadrâ n'a pas écrit de philosophie politique développée, et le fait qu'une doctrine ait été transmise dans un milieu ne suffit pas à lui imputer ce que ce milieu a fait. Vous distinguerez donc l'œuvre de ses usages.
L'entrée en Europe
L'Occident l'a découvert tard, et par le même intermédiaire que Sohrawardî : Henry Corbin, qui traduit en 1964 le Livre des pénétrations métaphysiques et consacre à Mullâ Sadrâ une partie de ses travaux sur l'islam iranien. Corbin y voit l'aboutissement d'une tradition continue, allant de la sagesse préislamique à l'école d'Ispahan, lecture puissante et discutée.
En français, Christian Jambet a prolongé ce travail en le critiquant, notamment sur la question du rapport entre l'être et l'acte chez Sadrâ. Dans le monde anglophone, les travaux de Fazlur Rahman puis de Sajjad Rizvi ont donné de l'œuvre une présentation plus technique, attentive aux arguments plutôt qu'au récit de filiation.
Les rapprochements modernes
Sa thèse du mouvement substantiel a suscité des comparaisons répétées avec les philosophies occidentales du devenir, celles de Bergson ou de Whitehead. Ces rapprochements ont le mérite de rendre audible une pensée éloignée, et l'inconvénient de la déplacer : chez Mullâ Sadrâ, le devenir est orienté vers une intensification de l'être et s'inscrit dans une métaphysique de la création. Il vaut mieux les traiter comme des invitations à lire que comme des équivalences.
Controverses et débats
Synthèse ou juxtaposition ?
Mullâ Sadrâ affirme que la démonstration philosophique, l'expérience spirituelle et le texte révélé convergent. Ses lecteurs ne s'accordent pas sur la réussite de l'opération. Pour certains, il a produit une véritable synthèse, où chaque registre apporte ce que les autres ne peuvent fournir. Pour d'autres, il juxtapose des autorités hétérogènes et la concordance qu'il affiche est obtenue par des interprétations accommodantes du Coran et d'Ibn 'Arabî. L'évaluation dépend largement de ce qu'on attend d'une philosophie, et le débat ne paraît pas soluble par les textes seuls.
Que doit-il exactement à Ibn 'Arabî ?
La question est ancienne et vive. L'unité de l'être, centrale chez Ibn 'Arabî, ressemble beaucoup à la gradation de l'existence chez Mullâ Sadrâ. Certains commentateurs en font un soufi spéculatif muni d'un appareil démonstratif, d'autres un philosophe qui emprunte un vocabulaire sans adopter la doctrine. La différence porte notamment sur le statut des créatures : la gradation sadrienne leur laisse une réalité propre, ce que les formulations les plus radicales de l'unité de l'être tendent à dissoudre.
Où et comment est-il mort ?
Les sources divergent. Plusieurs le font mourir à Bassora au cours d'un pèlerinage vers La Mecque, d'autres à Chiraz. La date de 1640 est en revanche bien établie. Cette fiche ne tranche donc pas sur le lieu.
Son usage politique
L'enseignement de sa philosophie dans les séminaires iraniens du XXe siècle a conduit certains commentateurs, en Iran comme en Occident, à chercher dans sa métaphysique les fondements de positions politiques contemporaines. D'autres jugent cette lecture rétrospective et rappellent qu'il n'a pas laissé de philosophie politique élaborée. Le débat est d'autant plus difficile qu'il est engagé, et vous gagnerez à distinguer ce que le texte autorise de ce que l'histoire en a fait.
La portée du mouvement substantiel
La thèse selon laquelle la substance se renouvelle sans cesse est admirée pour son audace et critiquée pour ses conséquences. Si rien ne demeure identique, qu'est-ce qui permet encore de dire que c'est le même être qui change ? Mullâ Sadrâ répond par l'unité d'un flux orienté, ce qui satisfait certains de ses lecteurs et laisse les autres insatisfaits. L'objection n'est pas propre à lui : elle se retrouve devant toute philosophie qui fait du devenir le fond du réel.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Le Livre des pénétrations métaphysiques (Kitâb al-Mashâ'ir), dans la traduction et l'édition de Henry Corbin, est le seul grand texte de Mullâ Sadrâ accessible en français et le plus ramassé. Lisez d'abord le traité, puis l'introduction de Corbin, dans cet ordre : vous éviterez ainsi de recevoir la doctrine déjà interprétée.
Les Quatre Voyages n'existent pas en traduction française intégrale. Des extraits et des analyses détaillées se trouvent dans les travaux universitaires cités ci-dessous.
Pour accompagner
Henry Corbin, En Islam iranien, volume IV, consacre une large place à Mullâ Sadrâ et à l'école d'Ispahan. L'ouvrage est beau et orienté ; sachez que Corbin privilégie la continuité d'une tradition spirituelle.
Christian Jambet, L'Acte d'être. La philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ (Fayard, 2002), offre en français l'étude la plus serrée de l'ontologie sadrienne, et une discussion critique de Corbin.
En anglais, Fazlur Rahman, The Philosophy of Mullā Sadrā (1975), reste une entrée claire et argumentative. L'entrée « Mulla Sadra » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, due à Sajjad Rizvi, donne l'état de la recherche et une bibliographie à jour.
Pour prolonger
Lisez Sohrawardî, dont il part et qu'il renverse, et les fiches essence et existence et devenir, où se joue l'essentiel de sa proposition.