Traité théologico-politique

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Titre original : Tractatus theologico-politicus

Publication : 1670

Type : Traite

Analyse

Publié anonymement en 1670 à Amsterdam, sous une fausse adresse d'éditeur, le « Traité théologico-politique » est le seul grand ouvrage que Spinoza ait fait paraître de son vivant. Il ne portait pas son nom, et pour cause : le livre fut presque aussitôt dénoncé, interdit par les États de Hollande en 1674, puis mis à l'Index. Il n'en circula pas moins dans toute l'Europe savante, où il acquit une réputation sulfureuse qui a longtemps précédé sa lecture.

Le problème posé

Spinoza interrompt la rédaction de l'« Éthique » pour écrire ce traité, et il indique dans sa correspondance les raisons qui l'y poussent : combattre les préjugés des théologiens, se défendre de l'accusation d'athéisme et défendre la liberté de penser, que les prédicateurs menacent alors dans les Provinces-Unies.

Le sous-titre annonce le programme : montrer que la liberté de philosopher peut être accordée sans dommage pour la piété ni pour la paix de l'État, et qu'elle ne peut au contraire être supprimée sans ruiner l'une et l'autre. Tout le livre est au service de cette démonstration, qui exige un long détour par l'Écriture avant d'arriver à la politique.

Lire la Bible comme un livre

Les quinze premiers chapitres constituent le premier grand exercice de critique historique appliqué au texte biblique. Spinoza pose une règle d'apparence modeste et aux conséquences considérables : il faut interpréter l'Écriture par l'Écriture seule, comme on interprète la nature par la nature, en établissant d'abord ce que le texte dit, dans quelle langue, à qui et dans quelles circonstances, avant de se demander s'il est vrai.

Cette méthode le conduit à des conclusions qui firent scandale. La prophétie n'est pas un savoir supérieur mais une imagination vive, adaptée au tempérament et aux préjugés du prophète. L'élection du peuple hébreu ne concerne que la prospérité temporelle d'un État aujourd'hui disparu. Les cérémonies n'ont de valeur que politique. Les miracles, entendus comme des événements contraires à l'ordre de la nature, sont impossibles, puisque cet ordre exprime la nécessité divine elle-même : les récits de miracles s'expliquent par l'ignorance des causes chez ceux qui les rapportent. Enfin l'examen du style, des répétitions et des anachronismes du Pentateuque interdit de l'attribuer à Moïse et conduit Spinoza à en placer la composition bien plus tard.

Ce travail débouche sur la thèse du chapitre quatorze, qui est le cœur théologique du livre. L'Écriture n'enseigne ni physique ni métaphysique : elle enseigne l'obéissance, la justice et la charité. La foi ne demande donc pas des propositions vraies, elle demande des dispositions pratiques, et la philosophie n'a rien à lui concéder ni rien à lui imposer. Chacune a son domaine, et leur séparation protège les deux.

La politique

Les cinq derniers chapitres tirent les conséquences politiques. Spinoza part, comme Hobbes, d'un état de nature où le droit de chacun s'étend aussi loin que sa puissance, et d'un contrat par lequel les individus transfèrent ce droit à une souveraineté commune. Mais il s'en écarte sur un point décisif : ce transfert ne peut jamais être total, parce que personne ne peut réellement renoncer à juger par soi-même. Le pouvoir qui prétend commander les pensées se rend odieux et fragilise l'État au lieu de l'affermir.

Suit un long examen de l'État des Hébreux, traité comme un cas historique dont il s'agit de comprendre les ressorts et la ruine. Spinoza règle ensuite la question du rapport entre la religion et le souverain : le culte extérieur relève de l'autorité civile, non des clercs, car une Église indépendante devient inévitablement une puissance rivale.

Le dernier chapitre énonce la thèse annoncée dès la préface : dans un État libre, chacun doit pouvoir penser ce qu'il veut et dire ce qu'il pense. La conclusion vaut d'être retenue, tant elle a été reprise depuis : la fin de l'État n'est pas la domination mais la liberté.

Postérité

L'ouvrage est l'un des actes de naissance de l'exégèse critique moderne, et cette part de son héritage a fini par être absorbée par la théologie elle-même. Son influence politique est plus diffuse et plus durable : la tolérance, la séparation des sphères et la défense de la liberté d'expression appartiendront au patrimoine des Lumières. Les historiens qui, depuis une trentaine d'années, étudient les Lumières radicales font du traité un texte pivot, celui par lequel une critique intégrale de l'autorité religieuse entre dans la culture européenne.

Controverses

La première porte sur l'accusation d'athéisme, formulée du vivant même de l'auteur. Spinoza parle constamment de Dieu, mais son Dieu se confond avec l'ordre nécessaire de la nature et n'a ni volonté ni dessein au sens ordinaire. Ses adversaires y virent une manière polie de supprimer Dieu, ses défenseurs une piété plus haute. Le débat, ouvert au XVIIe siècle, s'est prolongé au siècle suivant dans la querelle allemande sur le panthéisme et n'est pas clos.

La deuxième, plus technique, concerne la sincérité du livre. Leo Strauss a soutenu que Spinoza écrivait sous la contrainte de la persécution, avec un enseignement public rassurant et un enseignement réservé aux lecteurs attentifs, et que la séparation de la foi et de la raison n'était qu'un moyen de neutraliser la théologie. D'autres commentateurs jugent cette lecture ésotérique invérifiable et estiment que la séparation est chez Spinoza une thèse assumée, non une ruse.

Une troisième discussion porte sur la politique du traité. Spinoza défend la liberté de penser, mais il confie au souverain le contrôle du culte extérieur et il n'accorde pas la liberté d'agir. Faut-il y voir un libéralisme naissant ou un absolutisme éclairé, tempéré par la seule impossibilité pratique de gouverner les esprits ? La question est d'autant plus vive que le « Traité politique », resté inachevé à sa mort, infléchit sensiblement plusieurs de ces positions.

Pour commencer

La préface expose l'intention générale et la situation politique qui la motive. Le chapitre sept, sur la méthode d'interprétation de l'Écriture, et le chapitre vingt, sur la liberté de penser, peuvent se lire séparément et donnent l'essentiel. Les chapitres d'exégèse détaillée supposent plus de patience et un minimum de familiarité avec les textes bibliques.