Vinciane Despret

12 novembre 1959 - date inconnue 🇧🇪 belge 10 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe et psychologue belge, Vinciane Despret transforme notre regard sur les animaux en les considérant comme des acteurs capables de surprendre les humains.

Biographie

Vinciane Despret naît le 12 novembre 1959 à Anderlecht, dans la région de Bruxelles, dans une famille de cinq enfants. Elle grandit et vit à Liège, dans l'une des parties les plus anciennes de la ville, où elle réside toujours.

Un parcours en zigzag

Vinciane Despret commence par des études de philosophie, avant de reprendre en 1988 des études de psychologie. C'est en tant qu'étudiante en psychologie qu'elle découvre l'éthologie, l'étude scientifique du comportement animal, qui la passionne aussitôt. Un hasard révélateur du reste de son parcours : munie de son diplôme de psychologue, c'est la faculté de philosophie de l'université de Liège qui finira par l'embaucher. Cette trajectoire en zigzag, entre philosophie, psychologie et sciences du vivant, nourrit son goût pour les frontières poreuses et les objets inattendus.

Suivre les scientifiques

En 1997, Vinciane Despret soutient une thèse intitulée "Savoir des passions et passions des savoirs", sous la direction conjointe de Bruno Latour et d'Isabelle Stengers. Sa méthode s'inspire directement de la leur : suivre les scientifiques sur leur terrain (dans leur pratique concrète) et comprendre comment ils rendent leurs objets d'étude intéressants. Sa thèse porte sur les ornithologues Amotz et Avishag Zahavi, qui étudient dans le désert du Néguev une petite espèce d'oiseaux, le cratérope écaillé, dont les comportements de coopération défient les explications classiques de l'éthologie darwinienne.

Une carrière belge

Vinciane Despret est aujourd'hui professeure associée à la faculté de philosophie et lettres de l'université de Liège. Elle enseigne également à l'Université libre de Bruxelles, aux facultés de philosophie et sciences sociales ainsi qu'à celle de psychologie. En 2015, elle est élevée au rang de chevalier du Mérite wallon.

La reconnaissance

Ses ouvrages, souvent traversés d'humour et d'histoires étonnantes, rencontrent un large public. "Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ?" (2012), "Habiter en oiseau" (2019) et "Autobiographie d'un poulpe" (2021) l'ont fait connaître bien au-delà du monde universitaire. Sa manière singulière de faire dialoguer philosophie, éthologie et sensibilité littéraire fait d'elle une voix originale et écoutée de la pensée contemporaine du vivant.

Pensée principale

La pensée de Vinciane Despret repose sur une intuition simple : les animaux sont bien plus intéressants que ce que nous en disons, à condition de leur poser les bonnes questions. Contre une longue tradition qui les a considérés soit comme des objets d'étude neutres, soit comme des supports de symboles humains, elle propose de les tenir pour des acteurs à part entière, capables de surprendre les scientifiques et de bouleverser leurs théories.

Poser les bonnes questions

Ce qui distingue la démarche de Vinciane Despret, c'est l'attention qu'elle porte à la manière dont les scientifiques construisent leurs questions. Un même animal ne dira pas la même chose selon qu'on lui demande de résoudre un labyrinthe ou de coopérer avec ses congénères. La qualité d'une observation dépend d'abord de la qualité du dispositif dans lequel elle a lieu. Ce déplacement, qu'elle nomme volontiers "poser les bonnes questions", ouvre à une éthologie renouvelée, attentive à l'inventivité des animaux et à celle des chercheurs qui les côtoient.

Les animaux comme partenaires

Vinciane Despret remet en cause un dogme longtemps dominant en éthologie : l'idée que les animaux se comporteraient toujours selon la logique utilitariste de la sélection naturelle. Ses observations sur les cratéropes écaillés dans le désert du Néguev, ces petits oiseaux qui se donnent des cadeaux, se relaient comme sentinelles ou nourrissent la nichée d'un couple reproducteur, montrent que les comportements réels sont souvent plus complexes et plus surprenants. Faire droit à cette complexité, c'est reconnaître aux animaux une forme d'agentivité qui les rend intéressants pour la pensée philosophique.

Habiter, territorialiser

Dans "Habiter en oiseau" (2019), Vinciane Despret prolonge cette réflexion en s'interrogeant sur ce que veut dire habiter, à partir des chants et des territoires des oiseaux. Loin d'être une simple délimitation de propriété, le territoire est pour les oiseaux une manière de composer un monde, de tenir en musique un lieu, d'entrer en relation avec les autres. Cette description, entre philosophie et poésie, invite les humains à repenser leur propre manière d'habiter, en s'inspirant d'êtres qui ont l'ancienneté d'une pratique longuement affinée.

Une éthologie des passions

Vinciane Despret refuse le grand partage entre les sciences dures et les passions humaines. Ses travaux montrent que les scientifiques, tout autant que les animaux qu'ils étudient, sont traversés de passions, de curiosités et d'attachements. Cette dimension affective, loin de nuire à la rigueur, en fait partie : c'est parce que Konrad Lorenz aimait ses oies qu'il a pu les observer avec tant de précision. Cette réhabilitation des passions dans le savoir donne à son œuvre une tonalité vivante et joyeuse.

Une pensée du vivant

Au fil de ses livres, souvent traversés d'humour, Vinciane Despret dessine une pensée du vivant fondée sur l'attention, la curiosité et la surprise. Elle rejoint par là les préoccupations d'autres philosophes du vivant, tout en gardant sa manière propre, où les histoires concrètes tiennent une place centrale. Elle défend l'idée que la lutte contre le recul du vivant a besoin de mobiliser des passions joyeuses plutôt que de reposer sur la seule culpabilisation.

Œuvres majeures

Naissance d'une théorie éthologique. La danse du cratérope écaillé (1996)

Issu de sa thèse, ce premier livre analyse les recherches d'un couple d'ornithologues israéliens sur un petit passereau du désert du Néguev. Vinciane Despret y déploie sa méthode : suivre les scientifiques dans leur pratique, comprendre comment ils rendent leurs objets intéressants. L'ouvrage pose les bases de tout son travail ultérieur.

Quand le loup habitera avec l'agneau (2002)

Dans cet essai, Vinciane Despret analyse la manière dont notre concept d'animal se transforme, à partir d'exemples concrets qui vont du loup aux animaux de compagnie. Elle y déploie une réflexion sur la manière dont humains et animaux se façonnent mutuellement.

Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ? (2012)

Ce livre l'a fait connaître d'un large public. À travers une série d'anecdotes souvent drôles, Vinciane Despret raconte les histoires étonnantes qui arrivent aux animaux et aux chercheurs qui travaillent avec eux. L'humour n'y est jamais gratuit : il sert à faire vaciller nos certitudes sur ce que sont les animaux et sur ce que peut être une science attentive.

Habiter en oiseau (2019)

Ouvrage majeur de la maturité, il propose une philosophie de l'habitat à partir des chants et des territoires des oiseaux. Vinciane Despret y déploie une pensée du territoire comme composition musicale et relationnelle, dans un style qui allie rigueur et poésie.

Autobiographie d'un poulpe et autres récits d'anticipation (2021)

Dans ce livre à la forme originale, Vinciane Despret imagine ce que pourraient être les récits qu'une naturaliste des générations à venir écrirait sur des animaux qu'elle aurait mieux appris à écouter. Le procédé fictionnel devient un outil philosophique, permettant d'entrouvrir d'autres manières de connaître le vivant.

Postérité et influence

L'influence de Vinciane Despret sur la pensée contemporaine du vivant est considérable, en particulier auprès d'une génération qui cherche à renouer avec les animaux d'une manière neuve.

Une figure de la philosophie du vivant

Aux côtés d'autres penseurs comme Baptiste Morizot, Vinciane Despret est aujourd'hui l'une des voix les plus écoutées de la philosophie du vivant en langue française. Sa manière de faire dialoguer la philosophie avec l'éthologie a inspiré de nombreux chercheurs, artistes et écrivains, qui trouvent dans son travail à la fois un modèle méthodologique et une invitation à observer autrement.

Un large public

Le succès de ses livres, souvent traduits dans plusieurs langues, témoigne de la capacité de Vinciane Despret à toucher un public large. Sa manière drôle, précise et pleine d'attention de raconter les animaux a séduit bien au-delà des cercles universitaires. Elle intervient régulièrement dans les médias culturels, à la radio comme à la télévision. Elle compte parmi les intellectuelles francophones les plus sollicitées sur les questions du vivant.

Un dialogue avec les scientifiques

Contrairement à certaines philosophes de l'environnement, Vinciane Despret entretient un dialogue étroit avec les scientifiques, qu'elle ne juge pas de l'extérieur mais accompagne dans leur travail. Cette proximité, à la fois amicale et critique, en fait une interlocutrice appréciée des éthologues et des biologistes eux-mêmes, qui trouvent dans ses analyses un miroir tendu à leur pratique.

Controverses et débats

L'œuvre de Vinciane Despret n'échappe pas aux débats, qu'elle assume volontiers avec humour.

L'accusation d'anthropomorphisme

La critique la plus fréquente adressée à sa démarche est celle d'anthropomorphisme. En attribuant aux animaux des passions, des relations sociales complexes, voire des formes de politique, ne les traite-t-on pas comme s'ils étaient de petits humains ? Vinciane Despret répond que le vrai anthropomorphisme consiste à imposer aux animaux des théories humaines toutes faites, pas à leur reconnaître une richesse comparable à la nôtre. La question, dit-elle, n'est pas de savoir si l'on projette, mais si l'on projette bien.

Le style et la rigueur

L'humour et la vivacité de son écriture, qui font le succès de ses livres, lui ont parfois valu le reproche d'une certaine légèreté. Ses défenseurs répondent que cette tonalité est indissociable de sa méthode : c'est en rendant les animaux intéressants et savoureux qu'on donne envie de mieux les connaître, contre le discours moralisateur ou catastrophiste qui a trop souvent monopolisé le débat écologique.

Les récits d'anticipation

Son usage de la fiction dans "Autobiographie d'un poulpe" a suscité des interrogations : peut-on encore parler de philosophie quand on invente des textes de naturalistes imaginaires ? Vinciane Despret assume ce mélange, qu'elle voit comme un moyen d'entrouvrir des possibles, sans confondre l'imagination et la connaissance. Cette question du statut de la fiction dans la pensée du vivant reste débattue.

Pour aller plus loin

Lire Vinciane Despret

Pour découvrir sa pensée, "Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ?" (La Découverte, 2012) est l'entrée la plus accessible, drôle et stimulante. "Habiter en oiseau" (Actes Sud, 2019) offre son livre le plus abouti sur la question de l'habiter. "Autobiographie d'un poulpe" (Actes Sud, 2021) permet de goûter à sa manière la plus originale, entre philosophie et fiction.

Autour de son œuvre

Son travail s'inscrit dans le sillage direct de Bruno Latour et d'Isabelle Stengers, qui ont dirigé sa thèse. Il dialogue étroitement avec la philosophie du vivant de Baptiste Morizot et avec l'anthropologie de la nature de Philippe Descola. Elle mobilise également des concepts empruntés à Gilles Deleuze.

Écouter et voir

Vinciane Despret est une conteuse hors pair. Ses interventions à la radio, notamment dans la chronique "On n'est pas si bêtes" sur La Première RTBF, ainsi que ses nombreuses conférences accessibles en ligne, permettent de goûter à sa manière vivante et pleine d'humour de parler des animaux et des chercheurs qui les côtoient.

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